‹ Lettres de M. Olier, fondateur du Séminaire de saint-Sulpice [microform]Chapitre 288 sur 326 · A UNE PERSONNE SCRUPULEUSE · texte numérisé non relu

A UNE PERSONNE SCRUPULEUSE

n lai conseille de prendre autant de nourriture qu'elle croira simplement en avoir besoin» sans s'arrêter h ses scrupules.

Je m'aperçois par votre lettre d'une tentation du malin qui vous tourmente. Il vous porte, sous une belle apparence, au retranchement de vos besoins, vous suggérant d'aller au pur nécessaire pour votre corps. Mais qui vous fera connaître ce pur nécessaire, et cette règle si exacte qui vous banderait l'esprit, et vous inquiéterait toujours dans vos repas? Vous ne voulez pas appeler du conseil de ce grand pénitent saint François, qui, écrivant à ses enfants qu'il élevait à Taustère pénitence , leur disait : Mes frères, mangez à la bonne foi selon vos besoins, sans user de cette exactitude, qui, vous gênant l'esprit, vous occuperait vainement et inutilement.

Saint Bernard, qui était encore si rigoureux aux siens, fait jine grande exagération contre ceux qui, par la soustraction trop grande du manger, font tomber leur corps en faiblesse et leur esprit en langueur ; car étant ensuite obligés par l'infirmité où ils se voient réduits, de retrancher leurs exercices, ils privent Dieu de l'honneur et de la complaisance qu'il prendrait aies y voir fidèles; le prochain, de l'édification qu'il en

(1) C'est la CLX« des imprimées.

pourrait recevoir; et eux-mêmes, de la charité qu'ils doivent à un corps qui n'est pas à eux, et qu'ils ne doivent pas plus maltraiter que celui de leurs frères, qu'ils aimeraient d'une vraie charité. Comme ils ne le voudraient pas trop engraisser, ni flatter de délices, de peur de le rendre insolent; aussi tâcheraient-ils de le rendre fort et robuste, pour subsister au service de Dieu.

Et même, comme les croix, et toutes les peines de ces exercices de l'esprit que vous portez, minent étrangement le corps, vous le devez conserver soigneusement dans ces temps-là : et vous le pouvez faire d'autant plus sûrement, qu'il y a moins à craindre la recherche des sens, qui étant alors tout amortis, ne songent pas tant à leur propre satisfaction.

LETTRE CCGXLIV (1).

A UNE DAME qu'il DIRIGEAIT.

Il lui donne qnelqnes avis snr ses scrnpnles. II loi montre l'atilUv de ses peines, et l'avertit de ne point chercber d'autre consolation que Jësus-GUrlst.

Ma très chère fille.

Pour répondre à vos scrupules qui vous font aller si souvent à confesse, je vous défends, au nom du divin Maître et de la sainte Maîtresse, de continuer cela. Une fois la semaine vous suffit, ou deux fois tout au plus. N'obéissez ni au malin esprit qui veut vous décourager, ni aussi à l'amour-propre, qui veut vous porter à la confession, pour y chercher le soulagement

(1) C'est la CXIII^ des imprimées.

de votre cœur plus qu'autre chose. Il ne vient rien de bon de ces sources trompeuses.

Il sera bon de vous élever souvent vers Jésus-Christ, principe de notre vie et de notre lumière, afin de vous tirer des embarras et des ténèbres où vous plonge pour l'ordinaire cet état qui, par sa malignité, occupe l'âme incessamment de soi, et de choses vaines et inutiles : ce qui ne fait pas un petit mal à l'âme, qui se doit trouver nette, vide, et dégagée de tout, pour être unie intimement à DieUj et occupée de lui seul et de son Fils Jésus, l'unique Époux de l'âme fidèle, et le Tout de son cœur.

Pour ce qui est de votre humeur, qui se fait sentir maintenant dans la sécheresse, ne vous en étonnez pas. Je vous ai dit souvent que Dieu traitait les faibles par la consolation des sens, parce que les sentiments de douceur tempéraient et modéraient les mouvements de la nature. Et ainsi l'âme qui est faible en la vertu, et qui est incapable de résister encore aux ennemis domestiques, est admirablement ménagée par la Providence de Dieu. Mais lorsqu'elle a été un temps sans agitation, et qu'elle a pris quelque racine en la vertu, il commence à retirer ses secours extérieurs, et laisse révolter les humeurs, afin que l'âme exercée résiste, en la force de sa vertu, et croisse dans la grâce â proportion de ses victoires, que Dieu couronne toujours de nouvelles bénédictions. Il vous exerce maintenant de la sorte; et c'est le temps qu'il faut vous recueillir en l'Époux, en qui seul vous devez trouver votre force ; et vos chutes doivent servir à vous confirmer dans la foi, et à vous convaincre par vos faiblesses de la nécessité que vous avez de l'Époux, qui veut vous appeler à lui par toutes choses.

Il veut que la crainte de vous-même et l'horreur de vos ennemis vous servent, aussi bien que son amour, à vous unir à lui.

Allez, ma fille, tout va bien. Fiez-vous à celui qui veut plus votre salut et votre perfection que vousmême. Vous ignorez les voies de l'Époux; mais soyez toujours assurée que ce sont les meilleures, les plus certaines, et les plus avantageuses pour votre perfection. L'Écriture dit que l'on ignore la voie de l'oiseau qui vole dans l'air. Cet Oiseau est l'Amant, qui vole du ciel en terre, et qui vient à l'amante. Elle ne sait d'où il vient, ni où il va ; mais elle doit être très certaine qu'il va et vient pour elle. Il la quitte et l'approche ; il la console par sa présence , et la met en quête et en souci par son absence; et il se plaît plus souvent aux empressements amoureux de sa recherche, aux douces inquiétudes de son absence sensible, aux désirs qu'elle a de le rappeler, et aux soupirs de sa solitude pour laquelle elle gémit comme la colombe, qu'il ne se plaît dans les joies d'une possession et d'une jouissance paisible. Dans la possession il est aisé d'aimer ; car qui n'aimerait pas celui qui fait les bienheureux par sa seule présence? Mais dans l'absence de ce bonheur, et dans cette fuite inopinée où il laisse son amante sans prendre congé d'elle, et sans lui dire la cause de son délaissement, y voir les soins et les soucis de son épouse, y voir ses larmes et ses soupirs, ses espérances et ses craintes, y voir ses plaintes et ses sanglots, ses désirs et ses demandes, c'est ce qui ravit le cœur de l'Amant. 11 peut y avoir de l'amour-propre à goûter et à posséder les douceurs de l'Époux; mais il ne peut y avoir qu'un pur amour, et une fidélité parfaite à chercher et à aimer celui qu'elle

ne goûte pas, et qu'elle craint d'avoir fâché sans y penser, à cause de l'amour qu'elle lui porte et du respect qu'elle a pour sa sainte et sa divine Personne. L'amante, dans le Cantique , dit qu'elle courra partout pour le trouver , et non pas pour chercher de la consolation dans les créatures. Ne pensez qu'à ce divin Époux; car vous ne trouverez de la joie et du repos qu'en lui seul. Il examine de près vos démarches dans le temps de son absence, pour éprouver votre fidélité. Prenez bien garde à vous; il est derrière la jalousie, qui vous regarde, etc.

LETTRE CCCXLV (1).

A VISE DE SES FILLES SPIRITUELLES

Après quelques mots de remerclment pour reconnaître la cbarité qu'elle lui avait témoignée, il lui représente l'obligation où elle est de mourir entièrement à eUe-méme pour ne vivre qu'en 9ésus-Cbrist.

Ma très chère fille,

Enfin que direz-vbus de mon retardement à vous faire mes actions de grâces pour vos bontés? Quoi que vous en croyiez, il faut que je vous dise que, sans que vous le sachiez, j'y ai déjà satisfait; car ayant remercié la majesté de Dieu de tous ses biens, je crois vous avoir reconnue dans la foi; car j'ai reconnu celui qui en vous me faisait toute la grâce que j'ai reçue, et en qui seul vous pouvez me faire du bien, et exercer la charité envers mon âme. Qu'il soit loué à tout jamais ce Dieu d'amour, qui non seulement remplit

(1) Celait la CLXIX" des imprimées.

votre cœur de charité, mais qui consomme encore du même feu celui de tous les bienheureux !

Je souhaite que ce feu consomme en votre âme votre superbe et votre amour-propre, puisque Notre-Seigneur ne l'envoie sur la terre, que pour brûler ses ennemis. Prions-le donc que, selon ses désirs, il nous consomme tout en l'unité de son esprit, et qu'il ne laisse plus rien de propre en nous, ni esprit ni volonté, qui ne soit absorbé dans ce feu divin. C'est, ce me semble, à quoi vous devez travailler soigneusement. C'est un mal cacbé en nous que Tamour-propre, qui ne nous parait pas ce qu'il est, mais qui est pourtant le capital ennemi de l'homme nouveau, et de la vie de Dieu dans notre âme. Appliquez-vous donc tout de bon à le détruire. Faites- vous exercer à cela par votre bon ami et votre cher directeur. Exercez-vous-y aussi vous-même à son défaut. Mourez pour cela à vos pensées et à votre propre jugement. Sacrifiez-les le plus souvent que vous pourrez. Assujettissez toujours votre volonté, et ne vous gardez de rien tant que de vouloir quelque chose par vous-même, et de vous porter à l'entreprendre par votre propre esprit. Oh ! que cet esprit propre, et ces opérations sont dangereuses dans la vie intérieure ! C'est là ce qui contriste le Saint- Esprit : c'est ce qui l'éloignerait de vous et le refroidirait contre vous. En un mot, ce serait vous priver de sa lumière et de son amour, que de demeurer attachée à vos |pensées, à vos jugements et à vousmême.

Qu'un esprit mort à tout est tranquille, et qu'il reçoit en lui abondamment les opérations divines ! Mais au contraire, qu'un esprit qui n'est pas mort à soi perd de grâces et de bénédictions, et qu'il éloigne et bannit

loin de soi cette communication de Dieu, auprès duquel en cet état on demeure comme étranger, on demeure vide de lui, et rempli de soi-même I C'est là toute la cause de notre perte, aussi bien que le sujet de la perte et de la damnation des anges.

Mourez donc, je vous prie, à cette partie intérieure et délicate de vous-même, et par là vous ferez un sacrifice qui méritera votre résurrection spirituelle, étant toute revêtue de Dieu et de sa vie, par la mort de tout vous-même. Que si vous êtes ainsi morte à tout vousmême, et vivante à Dieu seul, votre vie, qui est maintenant cachée au fond de vous avec Jésus-Christ, comme dit l'Apôtre, éclatera en vous, et rejaillira hors de vousmême. Ce sera là le fruit de votre mort et de la sépulture entière de vous-même, et ce que vous devez espérer après que vous aurez enseveli votre vieil homme et toutes vos propres facultés dans l'Esprit de Dieu, et dans sa propre vie. Pour cela accoutumez- vous surtout, comme je vous l'ai déjà dit, à la mort de l'esprit, le soumettant aux jugements et aux pensées d'autrui. Cela vous acquerra facilité pour cette mort, que mille fois je vous veux répéter, et sans laquelle vous n'aurez jamais en vous la vie divine; car elle ne se donne à l'àme, qu'après qu'elle est morte à sa propre vie, puisque c'est de la mort à elle-même qu'elle doit ressusciter à la vie de Jésus. Priez ce divin Tout mort et ressuscité pour vous, qu'il vous rende participante de l'un et l'autre de ces mystères. C'est le souhait unique de votre très humble et très obligé serviteur.

360 LETTRES DE M. OUER.

LETTRE CGCXLVI (l).

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