DE DIEU
Il Pexhorte à la vigilance et à la prière, sans lesquelles on ne peut persévérer dans la pureté de l'amour de Dieu.
Dieu soit béni à jamais, qui vous a enfin dégagé de vos occupations grossières, et de l'amour des choses
(I) C'était la CLXXXI« des imprimées. M. Olier la fit entrer dans la Journée chrétienne, comme il l'avait fait pour la lettre adressée, en février 1646, à la princesse de Gondé.
de ce monde. Il faut maintenant, selon le conseil de Notre-Seigneur, que vous veilliez sans cesse pourne vous plus laisser surprendre à de nouveaux engagements. Pour cela, soyez toujours en garde, afin d'empêcher qu'aucune chose n'entre dans votre âme, ne voulant que Jésus seul qui vous occupe. Évitez soigneusement de vous complaire en vous-même ou en la créature, et, lorsque vous verrez que votre cœur voudra s'ouvrir pour recevoir et embrasser quelque consolation dans les sujets qui se présentent, soyez très soigneux de faire entendre à Jésus, que c'est lui qui est le seul possesseur de votre cœur, et que vous voulez mettre en lui toute votre complaisance.
On ne peut croire combien le diable est adroit et vigilant, pour attaquer subtilement et délicatement les âmes qui, déprises des choses grossières, commencent à tendre à la perfection et à la pureté de l'amour de Jésus. C'est pourquoi il est très important de veiller toujours en sa grâce, et de ne cesser jamais de faire une attention continuelle sur soi-même. C'est ce que font avec persévérance et en paix les épouses fidèles qui veulent conserver la sainteté de leur amour..
Prenez garde, surtout, à ne vous fier jamais à votre état particulier de grâce, vous imaginant qu'il soit exempt de tentation. Notre-Seigneur et les apôtres disent que l'ennemi est incessamment auprès de nous, faisant la ronde pour nous surprendre ; et les saints nous avertissent qu'il tente à tout moment nos âmes, sans leur donner de trêve. Mais ce qui nous doit en cela consoler, c'est qu'il est certain qu'un cœur qui possède Jésus-Christ et sa grâce, qui est fondé sur lui, et non pas sur soi-même, et qui vit dans les intentions
continuelles de lui plaire, découvre facilement, et repousse aisément ses attaques malignes.
Ne soyez pas seulement en défiance continuelle de vous-même, mais faites paraître cette défiance, en évitant les occasions et les rencontres, où vous pourriez vous remplir le cœur de quelque créature, ou de quelques complaisances pour elles. Mettez tout votre plaisir et toute votre joie à sacrifier à Jésus toute la joie et tout le plaisir que vous pourriez prendre hors de lui ; et, lorsque vous serez présent aux choses où la Providence vous engagera par obligation, comme au boire, au manger, à la conversation des créatures, soyez sobre en tout, retranchant le superflu, et renonçant dans l'usage des choses à la joie et au plaisir qui s'y rencontre. Vous vous unirez pour cela et vous donnerez aussi souvent à Jésus, que vous apercevrez être tenté de goûter quelque autre chose que lui.
Celui qui veut être bien pur doit s'abstenir le plus qu'il peut des créatures, comme étant des objets qui servent de matière à la tentation ; et, lorsque la nécessité est passée, pendant laquelle Notre-Seigneur est le garant de l'âme, elle doit aimer la solitude et la retraite, pour y être occupée et possédée de Jésus-Christ en son intérieur.
Si vous prenez ce soin continuel en la grâce de Jésus-Christ, aucune chose ne remplira votre cœur et ne prendra la place de l'Époux; et cela fera que Jésus- Christ répandra toujours de plus en plus sa grâce dans votre âme; car il est très libéral et très fidèle à récompenser les veilles, les soins, les peines et les sacrifices de l'âme, qui sont.les marques du plus parfait amour.
Évitez donc la rencontre des choses agréables, se-
vrez-vous de leur possession, et embrassez, pourFamour de votre Époux, l'emploi pénible des choses qui vous déplaisent, les préférant aux plus agréables et aux plus douces. Ce sont là les sacrifices qui contribuent le plus à la perfection du pur amour. Voilà pour la vigilance.
Pour la prière, il est certain qu'elle est absolument et toujours également nécessaire dans le progrès de la grâce et dans la continuation fidèle au service de Dieu, et en l'amour du saint Époux. Notre-Seigneur, qui est infiniment libéral de ses faveurs, ne laisse pas de les reprendre quelquefois, et de les retirer du cœur négligent ou présomptueux. Mais, comme nous voyons dans la nature qu'aussitôt que l'air est purgé des nuées qui couvraient le soleil, et qui étaient répandues sur nous, le soleil nous éclaire, nous échauffe, et nous vivifie ; de même, aussitôt que les nuages des créatures, qui viennent à nous envelopper, et qui environnent le cœur de l'homme, sont dissipés par le sacrifice, ou bien par l'oraison, nous voyons au même instant Jésus-Christ éclater dans notre àme, et se répandre en nous en sa lumière, en son amour, en sa fécondité et en sa force. C'est pourquoi il est important, non seulement de sacrifier, mais même de prier, et de prier continuellement en notre intérieur, à cause des brouillards fréquents qui s'élèvent et se répandent sur l'âme. Les moindres haleines des créatures, les moindres complaisances et satisfactions, les moindres confiances en elles, ou le moindre appui sur nous-mêmes bouchent le cœur, et empêchent la grâce de nous remplir et d'opérer en nous.
On ne peut croire quelle est la dépendance et le besoin continuel que l'on a de la grâce de Dieu, pour
vivre en séparation parfaite de toute créature, et dans Téloignement de soi-même, comme Notre- Seigneur le demande à Tâme qui veut avancer en son amour. Il n'y a pas un moment en toute la vie, dans lequel, si l'âme n'est visitée, vivifiée et séparée par la grâce, elle n'entre aussitôt en établissement sur soi, et ne commence à mettre son appui et sa satisfaction en quelque créature.
La grâce nous sépare des créatures, nous dégage de nous, et nous porte à Jésus-Christ; et , dans le vide et le néant où est réduite l'âme, elle fait qu'elle embrasse ce divin Époux, et qu'elle désire sa possession , de laquelle, pour peu qu'elle se retire et se sépare, elle éprouve aussitôt la grossièreté et le poison des créatures. Il est donc important, et même nécessaire, mais de la dernière nécessité, pour peu d'emploi extérieur que l'on, ait eu, si on ne veut souffrir quelque déchet, de se retirer en l'oraison, afin que l'âme se purifie et se nettoie de toute l'haleine des créatures, qui d'ellesmêmes, par la malignité d'Adam, infectent la pureté et ternissent l'éclat et la beauté de l'âme.
C'est pourquoi, si vous voulez bien faire, il faut vous tenir toujours anéanti en vous-même, vide de tout, séparé de tout, dépendant de la grâce de Jésus- Christ, ouvert à lui seul, pour ne recevoir que lui, pour n'aimer rien que lui, pour ne vous plaire qu'en lui, et pour trouver ainsi en lui toute votre béatitude.
L'Apôtre, qui sait le grand besoin de la prière pour attirer et appeler à soi Notre-Seigneur, ordonne aux chrétiens de prier sans intermission : Sine îniermissione orate. En effet, quand l'âme, se reposant sur ses œuvres passées, ou sur l'état présent de sa grâce sanctifiante, néglige de prier, elle tombe aussitôt en lan-
gueur, elle recule, et court à grands pas à sa ruine ; car, ne voyant pas le besoin perpétuel d'une nouvelle grâce pour agir dans le bien, et pour se défendre des maux qui l'attirent incessamment, elle demeure en paix en elle-même, et tombe ainsi, par une fausse présomption, dans la négligence de son salut. Les grâces actuelles de Dieu ne sont pas moins nécessaires en la continuation de la vie intérieure, que dans les commencements, où l'on sortait du monde, du péché et de soimême; et même l'on peut dire que, comme la vie intérieure en son progrès a plus d'œuvres à faire, plus de combats à souffrir, et plus d'ennemis à vaincre, elle a aussi besoin de plus de grâces, et par conséquent de plus de prières et d'invocation de l'Esprit. Outre que l'âme accoutumée à la fréquence de la grâce a plus besoin de discerner son fond, et de se tenir attentive et affermie dans la vue de la vérité, pour ne pas ressembler au démon, qui ne s'y tint pas ferme : In veritate non stetit. Car étant environné de grâces sanctifiantes et actuelles, il ferma les yeux à son indigence essentielle et naturelle, et se crut indépendant de la grâce de Dieu, et hors du besoin continuel de son secours pour opérer en justice et en sainteté devant lui.
Demeurez toujours établi en cette vue, qu'outre le fond du néant qui est en vous, et ce vide universel de toute tendance et de tout mouvement au bien ; outre les instincts mauvais du vieil homme qui vous pressent; outre la paresse de la nature qui est ravie de demeurer en soi, et de jouir de la paix et du repos qui n'est que dans le ciel, vous avez besoin à tout moment des visites de Dieu, pour parler, pour agir,^ pour pen-^ ser, pour vouloir le moindre bien du monde, ou pour ne tomber pas dans tous les maux imaginables; et que
ce besoin est si grand, que, quelque grâce sanctifiante qui soit en vous, vous êtes dans le besoin continuel des grâces actuelles, qui vous éclairent, qui vous portent et vous excitent au service de Dieu, qui vous fortifient, et vous séparent de toute créature et de vousmême : en sorte que, dans le même moment qu'elles cesseront d'agir etd*opéreren vous, vous cesserez d'agir et d'opérer pour Dieu ; vous serez immobile, aveugle, tout à fait inutile à son œuvre, et en état de vous plonger en toutes sortes de malheurs. Or si ce secours est d'une telle nécessité, la prière qui l'appelle et qui l'impètre ne l'est pas moins; et c'est ce qui fait qu'elle doit être continuelle, selon que saint Paul le recommande : Sine intermissione orate : prière et oraison qui se fait au fond de l'âme, par un regard et par un soupir vers Dieu, qui l'attire et l'appelle incessamment à soi, et qui demande continuellement sa vie.
Quiconque cesse d'invoquer à soi le secours et l'Esprit de Jésus, pour se reposer sur ses dons et sur les grâces qu'il a obtenues, il n'avance plus dans les voies du salut; au contraire, il recule autant de temps qu'il s'arrête, et son âme cependant se dessèche et s'affame. Ainsi, ne cessez jamais de prier et d'appeler â vous la grâce, pour obtenir toujours une nouvelle vie, et pour croître en Jésus-Christ. Si l'âme cessait pour un moment d'influer en vous, et d'animer votre corps, il périrait au même instant, et perdrait le mouvement et la vie. De même en est-il de votre intérieur. L'Esprit-Saint vous doit incessamment vivifier par sa grâce, par son intime union et par sa pénétration, laquelle est dépendante de Toraison, qui, comme un lien, tient Jésus attaché à votre fond, pour vous donner la vie et influer en vous. Ce que l'union naturelle de l'âme T. n. 24
au corps fait en rhomme pour conserver la vie, l'oraison le fait dans notre intérieur ; et Dieu a voulu rendre l'homme dépendant en sa %de spirituelle de l'oraison, pour l'obliger à reconnaître toujours Dieu pour son principe, à confesser son indigence, et à recourir incessamment à lui dans sa pauvreté et dans sa misère.
Dieu eût bien pu établir quelque chose de stable, qui eût incessamment influé en nous, sans nous obliger à cette activité continuelle ; mais la superbe et la paresse de l'homme, qui a besoin d'avoir les yeux ouverts sur son indigence, pour s'humilier et s'exciter en son assoupissement, oblige Dieu à nous donner un moyen de cette nature, qui nous engage à nous éveiller, à agir, et à l'appeler sans cesse à notre secours.
Il faut donc que vous disiez comme le Prophète : En attendant j'ai attendu mon Dieu et il m'a regardé : Expectans expectavi Dominwm. Cette répétition marque une attente continuelle et sans relâche. Et exaudivit preces meas : Et il m'a fait cette grâce de vouloir exaucer mes prières, me retirant des lacs et des pièges du monde et de la chair : De lacu miserias et de luto fœcis. Et statuit super petram pedes meos, et direxit gressus meos, et j'ai senti en moi la présence du Verbe soutenant mes faiblesses, et dirigeant mes voies en la vertu de son Esprit. C'est ainsi que votre âme, en vue de son infirmité, et toute craintive en elle-même, se doit méfier de sa faiblesse , pour s'affermir en son néant, invoquant à elle l'Esprit de Dieu du milieu de sa crainte et de son humiliation.
C'est par ce moyen que David se délivrait des tentations du diable, aussi bien que de celles du monde et de la chair. C'est pourquoi dans le LIV psaume, où il
parle des tentations malignes et des vexations dont il était environné, il disait à Dieu : Exaudi, DeuSy orationem meam^ et ne despexeris deprecationem meam. Contristalus sum in exercitatione mea : et conturhalus sum a voce inimicij et a trïbulatione peccatoris. Et après avoir décrit ses craintes, et ses appréhensions par ces paroles : Cor meum conturbatum est, et formido mortis cecîdit super me, etc., il ajoute : Expectaham eum, qui saîvum me fecit, a pusîllanimitate spiritus, et tempestate. Ce qui fait voir que sa prière était une attente continuelle de son âme, qui regardait son Dieu, et l'appelait à son secours, en la conviction de son néant et de son infirmité.
Il nous marque aussi, dans ce même psaume, un grand secours pour Toraison, et un grand moyen pour nous délivrer du monde, du diable et de la chair, qui se peut et se doit pratiquer tous les jours dans l'intérieur, et qui nous rendra terribles aux démons, victorieux de toutes les puissances de l'enfer, inexpugnables dans les plus violentes et les plus dangereuses tentations. Et ce moyen est la retraite du monde, et la fuite des créatures : Q^is dahit mihi pennas sicut columhœ, et volabOy et requiescam? dit le Prophète : Qui me donnera des ailes de colombe, et je volerai et me reposerai'? Je me suis éloigné en fuyant, et suis demeuré dans la solitude. Par où l'on voit qu'à la prière, en la vue amoureuse et confiante de Dieu, on doit joindre intérieurement la retraite, et la fuite de toute complaisance en la créature, et de tout appui sur elle. Celui qui demeure en cet état se sevrant en son intérieur de ses joies, et de ses propres satisfactions, même dans les grâces et dans les dons de Dieu, et qui se plaît de la sorte en son désert spirituel, éloigné et séparé de ton-
tes choses hors de Jésus, est enfin maitre de tout et devient le vainqueur de la cliair, du monde et du démon. C'est un moyen qui étant joint à l'oraison, rend l'âme pure et libre et tout à fait insurmontable aux ennemis du salut, et cela sans de grandes violences et d'extrêmes efforts ; car le tout consiste en l'adresse de manier son cœur : ce qui se fait facilement en demeurant en son néant, séparé de toutes choses, invoquant à soi Jésus-Christ, et se contentant de lui seul, et en lui de toutes choses.
Ce qui est à craindre, et qu'il faut soigneusement éviter, est que, comme dans le progrès de la vertu et de la vie intérieure, on reçoit des grâces particulières de Jésus-Christ, et quelque renouvellement intérieur de son Esprit et de sa vie divine, on est sujet ensuite à se contenter de l'état où l'on est, à s'y complaire, et à se reposer sur ce qu'on a reçu : ce qui est une grande ignorance, et un défaut notable ; car ces moments de grâce étant passés, l'âme demeure comme auparavant dans l'indigence du secours de l'Esprit, pour vivre avec Dieu et pour Dieu. Un enfant qui a tiré une fois le lait du sein de sa mère, n'est pas content d'une gorgée, il continue après de le sucer, et il est presque toujours pendant à ses mamelles, â cause du grand feu qui consomme et qui dévore ces aliments à proportion qu'il les prend.
C'est là la leçon que Notre-Seigneur nous fait, quand il nous compare aux enfants; il faut que nous soyons toujours pendants au sein de Jésus-Christ; il faut que nous sucions sans cesse l'aliment de notre vie cachée, laquelle est nécessaire à tout moment, soit pour vivre, soit pour nous défendre de l'ardeur et de la malice de notre convoitise, soit aussi pour fortifier notre faiblesse, et pour nous faire croître dans la nouvelle vie. Chaque
moment a besoin d'une impression de lumière, de mouvement, de force, pour connaître, pour vouloir, pour agir; et, si ces choses cessent en notre intérieur, nous cessons d'opérer, et de pouvoir coopérer à Dieu, qui est le seul et l'unique principe de tout bien.
Ne cessons donc jamais de prier notre Père, pour obtenir ce pain quotidien de la grâce, et cet aliment continuel du Saint-Esprit. Prions-le toujours qu'il nous donne de quoi agir et opérer pour lui en tout temps et à tout moment, de peur d'encourir la malédiction de l'arbre aride qui se trouve sans fruit dans la saison. C'est ce qui tenait les saints dans un recueillement perpétuel, ce qui vous doit empêcher de vous relâcher dans la prière du cœur, parce qu'elle est nécessaire à la vie, et que vous ne sauriez l'interrompre, sans Commencer à décroître et à défaillir.
LETTRE CCGXLVIII (1).
A UNE DE SES FILLES SPIRITUELLES
Il l'extoorte à la vie de la pure foi.
Ma très chère fille ,
Après une longue et ennuyeuse absence, je vous puis dire la même chose que l'Apôtre écrivait à ses frères : Je désire beaucoup de vous voir pour me consoler avec vous du progrès de votre foi et de la nôtre. Je ne puis assez admirer les effets du divin Esprit, et je confesse maintenant qu'on ne peut comprendre sur la terre la profondeur et l'étendue d'une foi animée de charité, qui tous les jours fait voir et ressentir des opérations nouvelles, qui semblent être les dernières en leur perfection quand on les a reçues, et qui néan-
(1) C'est la CLV* des imprimées.
moins se trouvent toujours inférieures de beaucoup à celles qu'on reçoit dans la suite. Il y a des degrés immenses et des démarches qu'on ne peut compter dans le chemin qui nous élève au ciel. Le Prophète, en parlant de ces opérations, les appelle des Ascensions j et des démarches que Dieu dispose dans l'escalier du ciel. Autant que l'on quitte la terre et tous ses sentiments, autant Dieu prend plaisir d'élever l'âme à lui, et de la mettre en liberté, lui faisant respirer la sérénité de la foi, et lui montrant la beauté et la vaste étendue de ses perfections où l'âme doit entrer au sortir d'elle-même, et de tout ce qui l'appuyait en marchant sur la terre. Il y a bien longtemps que je vous ai dit, et que Dieu même vous a fait voir l'état des âmes pures en l'Église, qui vous paraissaient élevées et séparées de tout l'humain, qui semblaient vivre en l'air, et n'être soutenues, environnées, ni possédées que de l'être divin. C'est cet état de foi qui retire et dégage l'esprit de tout, qui va toujours purifiant et consommant, en la vertu de la charité, tout ce qui n'est pas Dieu dans l'âme, et qui la met dans une telle sainteté, que Dieu la trouve en état d'être tout abîmée en lui. Ce divin Tout ne peut rien souffrir en soi qui ne soit trois fois saint, c'est-à-dire parfaitement purifié de tout sentiment, soit vicieux, soit naturel, soit même de ce qui se mêle d'impur dans le divin. C'est pourquoi, après s'être séparé de tout ce qui est de grossier, il reste encore à s'abstenir des recherches de soi en Dieu et des sentiments qui accompagnent ses premières faveurs. Car ces recherches et ces sentiments tenant du grossier et du sensible, ils revêtent et environnent l'âme comme d'une robe et d'un vêtement, qui l'empêchent d'être dans son fond unie si intimement et si purement à
Dieu, en quoi consiste uniquement la souveraine perfection. Et pour cela Notre-Seigneur disait : Mon Père est Esprit, et il veut des adorateurs qui soient esprit, pour être unis à lui en vérité. Il me semble que vous avez l'idée de cet état, et que vous avez cette beauté sublime encore présente devant vos yeux. C'est à quoi il faut tâcher de parvenir, à quelque prix que ce soit, puisque l'unique Tout vous a fait cette grâce que de vous la faire voir, et de vous montrer ce qu'il voulait de vous.
Notre-Seigneur, qui a daigné s'abaisser jusques-là que de montrer la même chose à son indigne serviteur, m'oblige à travailler incessamment auprès de vous, pour vous y inciter, et pour vous y faire parvenir. Je pourrais craindre de vous blesser^ si je ne savais bien que le glaive de l'esprit a ses suavités et ses charmes. Il aie baume dont il guérit ses plaies; et quelque retranchement qu'il fasse dans une âme, il lui fait éprouver tant de soulagement et tant d'agilité, pour avoir déposé le sensible, qu'elle est ravie d'avoir été blessée, et d'avoir porté le tranchant du rasoir, qui l'a délivrée d'un fardeau si pesant et si onéreux à l'esprit. Où est l'Esprit, là est la liberté; et il faut tendre à cet Esprit, pour entrer en force et en vertu. L'enfant emmaillotté dans ses langes est captif et perclus de ses membres; mais du moment qu'il est fortifié, et que son âme lui donne la vertu d'agir et d'opérer en ses puissances, les liens qui le soulageaient, et qui lui étaient nécessaires en son infirmité, lui sont â charge et lui deviennent importuns. Alors les bras de la nourrice qui le portaient l'affligent; il devient impatient d'être mis à terre, pour marcher en la vertu intérieure qui l'anime, et qui l'incite secrètement à s'exercer à
aller tout seul, sans le secours des puissances étrangères; et on n'a plus que faire de demeurer autour de lui, ou bien de le tenir par la lisière, pour le conduire et pour le soutenir.
Je souhaite toujours que vous soyez bien fortifiée en la vertu du Saint-Esprit; et je désire de tout mon cœur de vous voir animée, et revêtue d'une foi vigoureuse et puissante; d'une foi vive et ardente de charité, qui vous dirige en tout. C'est proprement ce que vous aperçûtes dernièrement, par grâce spéciale, lorsque vous vîtes avec tant de joie deux âmes vivantes divinement dans l'Église. Il me souvient d'une difficulté que vous eûtes alors, et que vous me proposâtes, et à laquelle je n'eus pas le temps de répondre. C'est que vous aviez ressenti trop de joie dans cette vue, vous voyant appelée à la foi nue : ce qui vous obligea de vous retirer en Jésus-Christ dans votre intérieur, pour vous tirer de l'épanchement sensible où se trouvait votre âme. Sur quoi je vous dirai, que vous fites en cela ce que doit faire l'âme fidèle, et la chaste épouse de Jésus, qui ne veut rien que lui, et qui se tire des amusements et des goûts qui pourraient l'occuper, et l'arrêter â autre chose qu'au tout amour du cœur. L'épouse qui prend plaisir aux aiguillettes et aux roses de l'Époux, et qui s'arrête à ces bagatelles pour y donner son cœur, est bien indigne de l'amour de son Tout, qui lui doit être toutes choses. Toutes les forces, et toute la capacité des puissances doivent s'occuper de l'Époux, qui comprend toute perfection en éminence; et si on donne la moindre de ses affections à quelque autre chose, c'est infidélité au fait du pur et du parfait amour.
Mais il faut que j'ajoute encore à cela une chose qui
est très véritable : c'est que la foi a ses délices et ses joies au fond de l'âme, qui sont d'autant plus vigoureuses, plus puissantes et plus étendues, qu'elles sont en nous et dans le fond de l'âme par l'opération de Dieu immédiate. Car alors comme il ne se communique point par sentiments, il ne se communique point avec faiblesse ; mais il fait porter à l'âme ce qu'il est ; il lui fait goûter quelque chose de sa béatitude, il lui fait voir quelque chose de lui, et il la ravit alors tellement hors d'elle-même, qu'à peine lui réste-t-il de la force et de la capacité pour vivre et animer son corps. Alors la vie se trouve à charge. Alors le retour à ce corps animal et grossier est une servitude, et une captivité intolérable.
Pensez, je vous supplie, à un pauvre prisonnier enseveli dans les ténèbres, et dans l'ordure d'un cachot, qui se voit délivré pour un moment de sa prison, et porté tout d'un coup dans un palais enchanté, et dans un lieu de délices achevées, mais qui n'y demeure pas assez longtemps pour les goûter toutes â loisir. Quand il se voit obligé de retourner dans sa prison, et de se renfoncer dans son fumier et son ordure, quelle douleur et quelle affliction ne ressent-il point de se trouver réduit à cette nécessité? C'est ainsi qu'il en est d'une âme visitée de Dieu dans la foi, qui, se voyant captive et comme en prison dans son corps, gémit et soupire incessamment en cette vie. Il faut être dans un désir continuel de la vie future, et se mettre en état d'être reçu dans ces éternels tabernacles, en répondant avec amour aux sollicitations et aux semonces journalières de l'Époux.
Ayons, ma fille, ayons ce cher Jésus, pour notre Tout, et ignorons toute autre chose que lui seul. Oh! qu'il est
adorable, et qu'il mérite bien que l'on soit tout à lui! Oh ! quel désir a-t-il de vivre dans nos âmes ! Oh ! quelle vie ne veut-il pas répandre dans nos cœurs ! \ivons de sa pure foi : allons au pur amour. C'est où vous appelle celui qui est tout à vous.
LETTRE CCCXLIX (1).
Il préfère la voie de la foi pnre à celle des goûts et des sentiments.
Ma très chère fille.
Je reprends la suite d'une lettre que je ne pus commodément achever par le dernier ordinaire. Je crois que cette manière simple et cordiale d'agir avec vous vous plaira davantage que si je m'étais forcé. Je vous dirai donc que votre dernière lettre m'a beaucoup consolé, voyant tous les jours croître les bontés de notre divin Maître sur vous. Les sentiments dont vous me rendiez compte, il y a quinze jours, et qui vous portaient à mourir intérieurement à toute créature, et même aux grâces sensibles, m'avaient fort réjoui; mais celle par laquelle vous me marquez que vous êtes sevrée de toute vue sur vous et sur votre intérieur, me réjouit encore davantage, vous voyant approcher de plus près de la pure vue de la foi. C'est la sûre, la sainte et la parfaite voie pour parvenir à l'union stable et parfaite avec Dieu et avec Notre-Seigneur, en la très sainte Yierge, laquelle est remplie en simplicité parfaite de Jésus-Christ, son Fils, votre Tout et le nôtre.
Je vous dirai aussi que plus je vas en avant, plus je suis convaincu par les saintes Écritures, que la sainte
(1) C'est la CXXXVl» des imprimées.
(2) Cette lettre fait suite à la précédente.
et la vraie manière de prier des âmes fidèles, est la foi nue destituée de toute vue particulière et de tout sentiment. C'est l'oraison de pur amour et de vrai désintéressement, qui bannit tout amour-propre, qui fait croître la solide vertu de l'esprit de Jésus et de Marie en nous, et qui est uniquement capable d'bonorer et de glorifier Dieu. Ainsi ne croyez pas que votre âme soit sans fruit, quoiqu'elle soit sans goût, et qu'elle ne ressente rien de ces douceurs sensibles. Je vous ai mandé les usages que la foi vous doit apprendre, et à quoi elle vous doit servir sur ces sujets. Je vous en parlerai à fond quand la divine Majesté permettra que je vous voie. Cependant prenez garde, maintenant que Dieu commence â vous faire l'honneur de vous mener par la pure foi, de n'en pas moins estimer la conduite du sage et du divin Jésus sur les âmes qu'il gouverne par des voies sensibles. Il y a des âmes tendres et très chères à son cœur, avec qui il prend [ainsi quelquefois ses plaisirs, ses récréations et ses délices. Adieu, ma fille en Jésus et Marie. C'est leur captif et leur inutile et très indigne serviteur, et à vous en eux.
LETTRE CCGL (1).
Qne la vraie noblesse est en la foi, et qu'on possède toutes les clioses en Dieu plus excellemment qu'en elles-mêmes, quand on les a quittées pour lui.
La Providence de Dieu m'ayant offert une occasion de vous écrire, j'ai cru m'en devoir servir pour vous confirmer toujours dans les avantages de la foi , qui
(1) C'est la VIP des imprimées.
me parait de plus en plus auguste et divine en ses voies. Je vous prie de remarquer cette parole, et de la tenir imprimée dans votre cœur en l'honneur de celles que la très sainte Vierge conservait attentivement et soigneusement en son âme. C'est que toute alliance et toute union qui est hors de la foi, dégrade une à,me chrétienne de sa noblesse, et la fait tomber en roture. En la foi tout est divin, tout est tiré de l'être bas et grossier de ce monde, et tout est passé en l'être de Dieu même.
Oh! que l'âme est heureuse qui est ainsi délivrée de tout, et qui est entrée dans l'état libre et dégagé où Dieu habite ! Quel bonheur déposséder Jésus-Christ et Marie, de ne vouloir avoir que ce qu'ils portent et conservent en eux, et de n'admettre rien en soi que sous leur forme et leur figure, demeurant au reste en nudité totale, et rejetant toute idée de créature, qui pourrait partager l'esprit et l'occuper humainement. Qu'une âme en cet état approche de la félicité des bienheureux, qui possèdent en Dieu toutes les choses qui doivent contribuer à leur béatitude! Que Dieu est adorable en ses voies, qui tire à soi suavement une âme en la retirant fortement de tout! Qu'il aime de voir le dénûment fidèle où la créature s'exerce par son amour; et qu'il rend éminemment en lui ce qu'on se dérobe, et ce qu'on rejette pour lui plaire ! Car il est certain qu'on possède en lui et plus parfaitement, et plus sûrement, et plus pleinement, et plus purement toutes les choses auxquelles on renonce pour son amour, que si on les possédait en elles-mêmes.
Rien ne peut enlever à une âme ce qu'elle possède en Dieu; et, selon l'expression de saint Paul, ni les hommes, ni les démons, ni même les anges du paradis
ne le lui sauraient ravir. Fions-nous à la parole de Jésus- Christ, qui nous assure que son Père rend le centuple en ce monde des choses que l'on quitte pour lui, parce qu'il les rend en soi divinement et en éminence. Car les délivrant alors de l'être grossier et importun à l'Esprit-Saint, où elles sont toujours lorsqu'elles sonthors de Dieu, et qu'accommodées à nous, elles sont descendues de l'état parfait qu'elles avaient en son sein, il les rappelle à lui, et tire en lui avec elles tout ce qui leur appartenait, et qui était de leur dépendance.
Passez donc en Dieu pleinement, et attirez-y avec vous tout ce qui vous regarde. Possédez en Jésus et Marie tout ce qui vous appartient, et ne souffrez rien en vous que ce que vous aurez reçu d'eux, et qui sera consommé en eux-mêmes. Jésus et Marie sont les sources de toutes les grâces ; ce sont des fournaises , où toutes les créatures, comme de saintes victimes, sont consommées en amour; et il n'y en a pas une qui doive être agréable à votre cœur, ni qui puisse être vraiment ardente du feu de la vraie charité, si elle ne se trouve dans ces fournaises et dans ces centres du véritable amour. Que Jésus et Marie vous possèdent en tout, et qu'ils consomment et perdent votre âme en eux. Ainsi soit-il.
LETTRE CGCLI (1).
A UNE DE SES FILLES SPIRITUELLES (2)
Que, dans la vole de la foi, il faut s'abandonner à Dieu, sans vouloir connaître ses opérations dans rame.
Ma très chère fiUe , Je remarque dans votre dernière lettre que vous
(1 et 2) C'est la CXXXVIP des imprimées.
commencez à ne plus apercevoir les opérations de Dieu dans votre oraison. C'est une grâce dont je le remercie et le bénis de tout mon cœur, puisque, par cette conduite, il vous approche de la voie de la pure foi, que j'avais désirée si longtemps pour vous. Ces longues sécheresses où vous avez été les mois passés, avec l'heureux usage que vous en avez fait en la grâce de Notre-Seigneur, en ont été les préparatifs et les dispositions. Vous savez bien par les lectures spirituelles que vous avez faites sur ces sujets, qu'il faut que votre esprit devienne aveugle auprès de Dieu lorsqu'il vous possède. Il vaut bien mieux que Dieu vous accommode à lui, par une pureté et sainteté d'esprit parfaite, que s'il s'abaissait pour se rendre conforme à vous. Il vaut mieux qu'il vous attire en lui et en la pureté de son être invisible, que s'il s'accommodait à vous, et se rendait sensible selon votre manière de concevoir. Il faut que Dieu tire toujours sa créature hors d'ellemême, et qu'il la dépayse pour la porter dans un nouveau séjour, qui est son propre sein, où il élève l'âme, afin de se la rendre conforme, et qu'elle opère en conformité avec lui.
Soyez cependant contente sur une chose que vous désirez, qui est que, ne pouvant pas m'expliquer votre état, je puisse néanmoins le comprendre; car notre divin Maître me fait la grâce de me le manifester très clairement et de m'en convaincre. Perdez-vous donc sans retour sur vous-même dans le sein de Dieu; laissez-vous à sa sainte conduite; et quand le désir de voir clair vous viendra dans l'esprit, crevez-vous aussitôt les yeux, parce qu'il vaut mieux vous ignorer
— Cette lettre est adressée à une ànie très avancée dans les voies intérieures.
vous-même, que de connaître les opérations de l'esprit, qui peuvent souvent amuser l'âme, et la distraire du fond de Dieu. N'attendez pas du serviteur et du disciple qu'il vous découvre ce que le divin Maître vous cache. Oh! quecette vue obscure est sainte dans ses plus délicats sacrifices ! Quel bonheur de se voir toujours tiré hors de soi-même pour commencer dès ce monde la vie du ciel par la vertu de l'esprit de Jésus , qui prend plaisir à faire des sourds et des aveugles en sa conduite, pour faire autant de victimes que d'épouses. Adieu.
LETTRE CCGLII (1).
De l'agonie d'nne âme qae la foi sépare et dégage de toates cboses pour la faire être uniquement a Dieu.
Monsieur,
J'ai reçu deux de vos lettres, qui m'ont appris, avec consolation, l'état de votre intérieur. J'en bénis Dieu de tout mon cœur, et je le supplie qu'il achève en vous son œuvre , vous attirant toujours de plus en plus à lui, et vous retirant de tout vous-même et de tout l'être présent, qui n'est rien que mensonge et inconstance. Jésus était hier, dit saint Paul, il est encore aujourd'hui, et il sera le même dans les siècles des siècles. Il n'en est pas ainsi de la créature. Elle n'est
(1) Elle formait la première moitié delà CLXX^ des imprimées. La secoade partie, quoique sur le même sujet , était tirée d'une lettre très différente.
(2) La deuxième phrase du dernier alinéa porte dans l'édition originale : Marchez-y en confiance, tout perdu et anéanti en Jésus; ce qui indique bien que c'est à un de ses disciples que M. Olier s'adresse. Le ton de la lettre montre la même chose et permet de juger que c'était un disciple qui avait déjà bien profité à l'école de son saint maître.
jamais en un moment ce qu'elle était en l'autre, et Dieu l'a voulu de la sorte, afin que toute la créature fût en hommage perpétuel vers son éternité, et vers son être toujours constant dans le ciel. Oh! qu'il est doux d'avoir atteint une fois du fond de l'âme à ce fond éternel de Dieu, qui veut non seulement vous dégager et vous déprendre de toutes les choses grossières du monde, mais même de tout ce qui est sensible en ses voies, pour vous unir intimement à lui, vous rendant un avec lui, et un esprit avec le sien.
Tout ce qui n'est pas Dieu est au-dessous de Dieu. Et même les dons sensibles des lumières , ou des goûts dont il se sert pour toucher et remplir le temple grossier des âmes encore terrestres, et qui sont comme les vêtements dont il se couvre, sont représentés par Isaïe , comme étant au-dessous de Dieu, remplissant le temple. Par où il semble nous vouloir apprendre, qu'un jour viendrait que Dieu remplirait le temple spirituel des coeurs et des esprits fidèles de sa propre substance et de lui-même, qui est esprit très pur et très saint, et qui est môme appelé trois fois saint par les anges dans le ciel. Voilà de quoi sa charité nous veut remplir par l'union avec lui que nous donne sa divine foi, qui nous y lie sans milieu. Les autres choses sont des moyens grossiers, qui nous attirent et nous approchent, mais ne nous unissent pas en terre si immédiatement à Dieu. Nous pouvons bien par là toucher, pour ainsi dire, les vêtements de Dieu, mais non le toucher luimême. Il n'y a que la foi pure, cette foi vivifiée et animée de charité, et que saint Paul appelle le lien de perfection, qui nous y unit intimement en cette vie,' et qui, nous séparant de tout, nous fait entrer dans une unité admirable avec lui.
Allons donc à cette vie intérieure, à- cette vie de foi où il nous appelle. Marchez-y en confiance tout perdu et anéanti en Jésus et en Marie. Et si vous n'y trouvez aucune consolation, et qu'ils ne veuillent pas même vous y laisser la joie d'aucune idée sensible de ce qu'ils sont en vous, ou de ce que vous êtes en eux, sachez que c'est pour vous ôter tout ce qui vous pourrait porter au détour de Dieu, et au retour sur vous-même , et pour vous être ainsi de plus simples moyens, qui vous établissent parfaitement en Dieu. Jésus-Christ, l'unique du Père, et qui habite en son sein, n'en a voulu sortir que pour nous y reporter avec lui. Il a dit à ses disciples qu'il est leur voie ; que personne ne vient au Père que par lui et en lui; et que son Père, qui est plus grand que lui, doit être notre fin et notre consommation. Il ne veut point, comme homme, se rendre notre fin ni notre occupation dernière ; mais son souhait est d'être vu , connu , aimé et goûté, de tous les hommes, afin qu'étant tous consommés en lui, et devenus un avec lui, ils se perdent, avec lui et en luimême, en Dieu le Père, qui est leur dernière fin, aussi bien que leur premier principe.
LETTRE CCCLIII (1).
A UNE DE SES FILLES SPIRITUELLES (2)
Snr le même sujet.
Ma très chère fille.
Oh! que de dénùments, que de séparations, que de
(1) C'est la seconde partie de la GLXX« des imprimées. Il manque une phrase ou deux au commencement.
(2) La fin de la lettre suppose que M. Olier s'adresse à une dame qu'il dirigeait.
divisions en vous-même, il vous faudra porter, pour parvenir à cet état! Il faudra, dit l'Apôtre, que le glaive de la parole et de la foi aille jusqu'à la division de l'àme et de l'esprit. Et quand notre grand Maître en viendra à ce point, que de bon cœur je pleurerai avec vous, et répandrai des larmes de douleur et de joie, souffrant dans votre martyre, mais me réjouissant de votre liberté et de votre couronne !
Je vois bien que Dieu a déjà commencé en vous cette division, mais ce n'est rien au prix de ce qu'il veut faire; car pour rendre votre àme belle, juste, simple, douce, patiente et miséricordieuse comme lui, il faut qu'après l'avoir tirée de la chair, il la divise de votre esprit : ce qui est très rude et très pénible à la nature. Car si l'agonie est douloureuse dans la séparation de l'âme d'avec le corps, combien plus est-elle pénible dans la division de l'esprit et de l'âme !
Notre-Seigneur a souffert l'agonie par deux fois : l'une au jardin des Olives, intérieurement, où il s'était retiré avec trois de ses apôtres; l'autre à la croix, extérieurement, et à la vue de tout le monde. La première était pour mériter la force aux personnes intérieures de porter l'agonie spirituelle dans la mort et la division de tout elles-mêmes, qui s'acquiert et à laquelle on parvient par l'oraison. C'est pourquoi il est remarqué dans l'Évangile que Notre- Seigneur faisait alors de plus longues prières : Factus in agonia prolixius orabat : et que son Père lui envoya un ange pour le conforter, parce que c'est en ce temps-là que les âmes ont besoin d'un ange confortant.
Je ne suis qu'un démon en moi-même; mais pour-
tant, tout misérable que je suis, je suis pour vous un ange par mon ministère, et j'espère que Notre-Seigneur me rendra présent à vous, et m'enverra vers vous pour vous aider, et vous secourir; car ce bonheur de mourir parfaitement n'arrivera pas sitôt. Il faudra bien languir auparavant, et souffrir en votre âme. Cette agonie intérieure, pénible et cruelle, au langage de Job, vous rendra un jour l'agonie extérieure fort douce et agréable, et elle fera que vous vous réjouirez d'aller jouir à jamais de votre Époux en unité parfaite , après avoir été purifiée et séparée parfaitement de tout ce qiii n'est pas lui en votre âme.
LETTRE CGCLIV (1).
A UNE DE SES FILLES SPIRITUELLES
Il lai dODue quelques avis utiles toncliant les sécheresses qui arrivent dans l'oraison.
Ma très chère et très honorée fille.
Je vous désire toujours généreusement détachée de toutes ces sensibles amorces, qui vous font continuellement désirer des douceurs dans le service dé Jésus- Christ. Il faut que vous mettiez encore votre esprit en repos sur ce petit retour qui vous revient en leur absence, et qui n'est qu'un prétexte de l'amourpropre. Vous seriez contente des sécheresses, dites^ vous, si vos péchés n'en étaient point la cause. Mais sachez que les sécheresses sont quelquefois des épreuves de Dieu sur l'âme, qui veut tirer expérience de sa
(1) C'est la CLVI" des imprimées.
fidélité, et de la pureté de son amour. Car l'âme le doit servir pour lui seul, sans sensibilité, et sans attache à ses présents ; en quoi on prend souvent le change : et alors c'est un effet de la miséricorde de Dieu, de les lui retrancher, parce que, prévoyant quelque impureté que pourrait causer en elle l'attache à ses dons sensibles, il la prévient par les sécheresses et par ces exercices de mortification où il la met.
Quelquefois aussi les sécheresses sont des effets de la justice divine , qui nous châtie pour quelque faute, de laquelle il ne peut tirer une plus juste vengeance, ni nous donner un avertissement plus sensible, qu'en nous ôtant la sainte sensibilité de ses présents les plus doux, et nous privant des choses à quoi nous avons pour l'ordinaire plus de pente, ou au moins dont l'absence et la séparation nous est plus sensible et plus considérable. Mais de quelque part que procèdent ces privations, la cause en est également adorable. Que ce soit sa miséricorde, ou sa justice divine, c'est toujours votre Époux, ce sont ses mains adorables qui opèrent ces choses, et qui les opèrent pour vous humilier. C'est pourquoi il est bien à propos, d'abord que vous reconnaissez cette soustraction de Jésus -Christ Notre-Seigneur, qui est le saint dispensateur de ses grâces et le cher ménager du salut de ses amantes, de l'adorer et de respecter ses intentions dans la disposition où il vous tient; vous humiliant ensuite devant lui, comme méritant qu'il vous traite, ainsi pour vos défauts connus ou inconnus, et faisant un acte de contrition, qui est le saint acte de pénitence qui sera bienséant en votre bouche, et dans votre cœur. Cela fait, ne vous amusez plus à aucun retour sur vous-même, mais agissez généreu-
sèment par les pures lumières de la foi, qui vous enseigne à faire tout pour la gloire de Dieu, à vous unir en tout à Jésus, pour être digne de lui plaire, à satisfaire à tous les devoirs que vous avez voués à Dieu, et à passer, malgré toute la nature, par-dessus tous les obstacles qui pourraient vous apporter quelque empêchement.
Mais il faut que le principe et le mouvement de tous ces actes en vous soit la charité, selon ce que dit l'Apôtre, que la charité agit par la foi. Car la foi enseigne ce qu'il faut faire, mais c'est la charité qui nous le fait faire, qui nous y porte et nous y meut. Et cette charité doit être pure et sans mélange de sentiment, si ce n'est lorsque votre Époux le voudra. Car il mérite pour ses moindres beautés tous les services imaginables, et tout l'amour que votre cœur et ceux de cent millions d'anges pourraient contenir. pur amour! où te rencontre-t-on sur la terre? Où trouve-t-on des âmes qui n'aient point d'autre vue que de là beauté de Dieu, qui n'aient point d'autre objet que la bonté de Jésus et son Père? Ah! encore une fois, il faut tâcher d'avoir ce pur amour; mais pour cela il faut bien travailler. Courage, ma chère fille : espérons, et confions-nous en notre tout Jésus. Tenons-nous toujours unis à lui pour ne plaire qu'à son Père, et notre amour ira de jour en jour se purifiant. Toutes choses y contribueront, même jusqu'à vos fautes et à vos infirmités, pourvu qu'après leurs surprises, vous vous comportiez comme je vous ai mandé.
LETTRE CCCLV (1).
A UNE PERSONNE QU'lL DIRIGEAIT.
Il la console de ce qu'elle ne trouvait pins de goût dans l'oraison ni de consolation an service de Dieu.
Ne vous affligez point de votre état. Notre-Seigneur a retiré de vous sa présence sensible, parce que vous vous attachiez trop à ses caresses; mais il ne laisse pas de demeurer au fond de votre âme, où, retiré en sa sainteté, il veut que vous alliez à lui au-dessus de tout sentiment. C'est ainsi qu'il épure ses amantes, et qu'il les met en état de ne plus s'attacher qu'à lui seul. L'âme, élevée et soutenue par l'esprit, ne doit plus s'amuser à ces douceurs. Il ne faut plus qu'elle cherche ces tendresses, et il faut qu'elle se dégage tellement de toutes ces choses sensibles et grossières qui affaiblissent l'esprit et amollissent l'âme, qu'elle en porte avec amour la privation.
Bien est comme une nourrice à l'égard de ses enfants, et il les traite aussi de même que les nourrices font leurs petits nourrissons, qu'elles caressent et qu'elles amadouent, il donne aux petits du lait, et souvent il leur continue cette nourriture par ses caresses et ses tendresses, à cause de leur infirmité, qui leur fait aimer et rechercher ces délicatesses; au lieu de souffrir d'en être sevrés dans le temps où Dieu, désirant de les fortifier en esprit, les voudrait rendre des hommes forts, robustes et capables de le servir.
Les tendresses de Dieu ou celles du prochain ne sont
(1) C'est la CXCVllie des imprimées.
bonnes qu'aux enfants, à cause qu'ils sont faibles. L'estomac des hommes se gâte souvent avec le lait, ne trouvant pas de quoi se pouvoir soutenir. Les enfants, au contraire, ne peuvent porter la force d'une solide nourriture. Ainsi il faut que les uns et les, autres se laissent traiter parla main de Dieu, et qu'ils souffrent d'être délaissés et sevrés des caresses et des grâces sensibles, lorsque sa sagesse l'ordonne : autrement il arriverait ce malheur qui est dépeint dans l'Écriture ; Puer centum annorum morîelur. Souvent on est enfant à cent ans; c'est-à-dire que Jésus-Christ n'a souvent qu'un an de vie dans une âme qui a vieilli à son divin service : ce qui est un monstre en la grâce, et ce qui blesse infiniment Notre-Seigneur, qui voudrait avoir fait son progrès, à proportion de sa résidence dans une âme, et être dans l'âge parfait, selon le temps qu'il a vécu dans un cœur. C'est ce qui vous doit donner bien de la confusion devant Dieu, de voir combien il y a qu'il vous a attiré à son service, et la peine que vous avez encore en ses soustractions.
LETTRE CCCLVI (1).