‹ Lettres de M. Olier, fondateur du Séminaire de saint-Sulpice [microform]Chapitre 292 sur 326 · A UNE PERSONNE DE GRANDE PIÉTÉ · texte numérisé non relu

A UNE PERSONNE DE GRANDE PIÉTÉ

Qae le calme et le silence où Dieu tient quelquefois les âmes en l'oraison, n'est pas nne oisiveté, mais une grande grâce.

Ma très chère fille,

J'ai reçu votre lettre par laquelle vous me faites part d'une grâce singulière de Notre-Seigneur, sur laquelle vous avez eu quelque soupçon dont vous me demandez l'éclaircissement. Il me semble que, selon ce que vous m'en exposez, il n'y a pas sujet de craindre par la miséricorde de Dieu, surtout dans l'appréhension que vous avez de ne rien faire dans cet état. C'est bon signe que de craindre l'oisiveté, de ne s'y plaire pas, et de n'être mise en l'état que vous me décrivez que par force, étant toujours prête et disposée en votre fond à vous exercer à l'amour de votre Bien-aimé, et de votre divin Époux.

L'oisiveté est à craindre pour ceux qui, étant lâches et amateurs d'eux-mêmes et du repos, ne cherchent qu'à demeurer fainéants; qui s'assoupissent et ne voudraient pas se donner la peine de s'exercer et s'occuper en rien. Mais ce n'est pas là votre état. Votre désir d'aimer est arrêté par une puissance supérieure, et par la présence du saint Époux, qui impose silence à

(1) C'est la CXXUIe des imprimées. Elle est citée par Bossuet en témoignage de la suspension où Dieu tient quelquefois la puissance de l'âme dans l'oraison {Mysiici in tuto).

(2) Peut-être la mère de Bressand, ou la mère de Saint-Michel. Ces mots de i'avant-dernier alinéa : Obéissez toujours suavement et simplement aux règles qu'on vous prescrit pour l'extérieur, supposent du moins que M. Olier n'était pas le directeur ordinaire de la personne à qui il écrit, et qu'elle était assujettie, ou par sa règle ou par son directeur , à faire certains actes extérieurs dans l'oraison.

toutes VOS facultés intérieures. Le prophète dit que la grandeur, la beauté et la sainteté de Jésus doivent être honorées parle silence. En effet il n'y a point de parole qui ne soit indigne de lui : toutes les expressions et les louanges sont au-dessous de ce qu'il est : il est ineffable, et l'on ne peut parler dignement de lui en sa présence. Sainte Madeleine n'est pas accusée d'oisiveté pour ne dire mot en la présence de Jésus. EUe le regarde, elle l'entend, elle est pleine de lui^ et ne peut rien vouloir que lui. Elle est contente en tout, et rien ne peut entrer en elle que son tout aimé. Cette âme recevait sans rien dire; elle était occupée sans parler; elle était en tendance universelle de tout elle-même vers lui. Son amour était vivant, et quoiqu'il fût renfermé en elle, il était très bien connu de son Époux qui l'opérait dans le fond de son âme.

Pendant que l'esprit voit, considère, contemple, admire, adore, ou qu'il est occupé sur quelque chose de divin, il ne peut être oisif, car alors il est en exercice. Si votre esprit ne pensait à rien, s'il était assoupi, si le cœur aussi ne tendait à rien, ce serait inutilité et oisiveté de vos puissances intérieures. Mais le bien vous est présent, votre esprit en est rempli dans la vue de sa beauté, votre cœur est en paix et en joie, il est dans un amour muet, il est ravi de le voir proche, et d'être tout à lui. Oh! si en ce temps le saint Époux ouvrait le cœur à son épouse, et qu'il lui laissât la liberté d'agir vers lui, que ne dirait-elle pas? Elle lui ferait entendre le fond de ses amours. Elle l'appellerait son Tout, son unique, sa vie, son bien-aimé, son Époux, sa joie, sa jubilation, ses délices, sa gloire, son trésor, ses richesses et sa béatitude.

Que ne dirait-elle pas, et que ne raconterailrelle

pas à l'ami et au confident de son cœur? Que de témoignages d'amour ! Qae de caresses î Que de saints embrassements ! Ne voudrait-elle pas le faire passer en elle, et l'obliger de la cbanger en lui ? Ne lui diraitelle pas : Mon hien-aîmé est à moi, et je suis tout à lui ? Tout ce que j'ai lui appartient, et tout ce qu'il a est à moi. Je suis plus vôtre, lui dirait votre cœur, que je ne suis à moi. Yous êtes le Dieu de mon amour, qui me possédez, qui me vivifiez, qui régnez et triomphez en moi. Vous êtes mon Tout à jamais. Ce sont là les paroles de votre silence, et les sentiments de votre cœur muet, qui sont bien entendus des oreilles délicates, et aperçus par les yeux pénétrants du tout amour. Oh î que le sacré silence dans l'amour est précieux, et qu'il rend d'honneur et de gloire au Dieu qui passe toute louange et toute bénédiction !

Soyez donc en paix dans votre silence lorsque le bien-aimé par sa présence vous réduira en cet état, et vous obligera de vous taire pour vous obliger aie voir, à le considérer, à l'entendre , et à porter en paix ses opérations. Il n'est jamais présent à l'âme sans la vivifier, et sans opérer en elle quelque renouvellement imperceptible , et qu'elle ne connaît pas. Soyez à lui à jamais, puisqu'il est à vous pour une éternité. Obéissez toujours suavement et simplement aux règles qu'on vous prescrit pour l'extérieur; et, pour l'intérieur, l'Esprit de Dieu sera votre loi, qui dans un moment fera plus en votre âme, si vous êtes dans l'obéissance, que vous n'en recevriez en mille ans de solitude et d'oraison, si vous étiez dans la désobéissance, et sous votre propre volonté.

Quoique dans ces temps vous preniez votre nourriture sans goût et sans sentiment, ne laissez pas de la

prendre aux heures ordinaires, par la vue du besoin de votre corps. Ces actions extérieures ne font pas retirer l'Époux, et quand même le sentiment se retirerait du dehors, il ne quitterait pas votre âme et votre cœur. Au contraire il y opère avec d'autant plus de force et de vigueur, que l'extérieur s'exerce à l'obéissance. Prenez donc tous vos besoins : écoutez la foi qui vous doit diriger, et laissez votre cœur à la disposition de l'amour.

LETTRE CCCLVIIl (1).

A UNE DE SES FILLES SPIRITUELLES

11 lui donne des remèdes pour l'état de sécberesse spiritaelle.

Ma très chère fille,

Je viens de recevoir votre lettre, où je vois que Dieu retire encore de vous ses sentiments. Vous trouverez dans mes dernières quelque chose sur ce sujet : et comme j'ai à répondre à plusieurs autres chefs de votre lettre, assez pressés pour votre dessein, je vous donnerai seulement sur celui-ci ces trois remèdes qui vous serviront de pratique pour votre état. Le premier est l'anéantissement et l'humiliation intérieure devant Dieu. Le second est la pénitence et contrition de vos péchés, ou connus ou cachés, qui vous réduisent en cet état. Le troisième est l'union à Jésus-Christ et la retraite en lui, portant avec amour et avec joie la soustraction des goûts et des sentiments de Dieu le Père.

Je vous conjure de ne point courir après les goûts. Vous vous exposeriez à la tromperie et à l'illusion du diable, qui serait ravi de se présenter à la traverse,

(1) C'est la CXXIY" des imprimées.

et de se transformer en ange de lumière, pour occuper en vous la place de Jésus-Christ. Laissez à votre cher Époux à vous caresser et visiter autant qu'il le juge à propos : et quand il se retire, sachez qu'il le fait avec beaucoup d'amour, de sagesse et de miséricorde. Prévenons le démon, ne lui donnons point lieu de nous surprendre, et retranchons de nous tout ce qui lui peut donner entrée. Quand une fois il s'y est placé, on a peine à le chasser. La sainte foi est la mort de l'amour-propre et du démon. Et souvenez-vous d'un saint désir que Jésus vous donna une fois, de ne sentir et de ne vouloir de grâce, qu'autant qu'il en fallait pour connaître et accomplir sa très adorable volonté. C'est là la droite voie et la plus sûre, qui bannit l'amour-propre et éloigne notre ennemi.

LETTRE CCGLIX (1).

A UNE DE SES FILLES SPIRITUELLES

Qu'il faut porter en patience les séclieresses et les désolations

intérienres.

Ma très chère fille,

En priant Dieu sur le sujet de votre lettre, je n'ai point eu d'autre réponse en l'esprit, que ces paroles du Sage : Il y a un temps de semer et un temps de cueillir. Comme Dieu partage les saisons en la nature , dont les unes sont destinées à semer; les autres à laisser le grain en repos sous la terre couverte de neige, de glace, et de brouillards; et les autres enjfin sont employées à recueillir le fruit de la semence : de même en est-il en la grâce, où Dieu donne le temps à l'âme de recevoir avec plaisir la douce semence de sa parole;

(1) C'est la CLXXV" des imprimées.

et après il la laisse germer dans le cœur avec plus de repos, en attendant qu'elle porte des fruits en patience.

Cette bonté divine, accompagnée d'une douceur et d'une sagesse immense, a continué de me mettre en l'esprit ces autres paroles : Ily a un temps de parler, et un temps de se taire. Et en effet il est lui-même parlant en nous, et il y est gardant le silence; et celui qui prétend de parler pendant qu'il doit se taire, il le fait sans fruit et sans consolation. Ainsi je vois bien que ce temps de sécheresses intérieures, de traverses, et dé contradictions extérieures , ces révoltes d'humeurs, ces émotions naturelles nous indiquent l'hiver et une saison fâcheuse à passer, pendant quoi ce bon grain de la parole, qui a été jeté dans votre cœur avec tant d'abondance de la part de Jésus-Christ, demande son repos, et veut avoir du temps afin de prendre ses racines et de fructifier à loisir. Une saison suivante fera dire à Jésus-Christ votre cher Époux : Maintenant l'hiver est passé; levez-vous et venez après moi. L'oisiveté patiente où vous entrez présentement sera divinement relevée, et excitée par la parole intérieure de la grâce, et par les sollicitations de l'esprit de l'Époux, dans la diversité de ces saisons. Dieu prend plaisir d'éprouver la fidélité de ses saints, leur faisant souffrir avec la sévérité des peines.de leur état, la rigueur du martyre de sa dilection et de sa charité.

Dieu veut que l'âme qui est bouchée à la parole, et qui n'a point de goût pour la voix de l'Époux, se tienne humiliée et confuse, dans l'attente de celui qui lui doit ouvrir les oreilles et les fermer quand il voudra. Notre- Seigneur et sa sainte Mère, vivant sur la terre, dans l'éminente union de la divine charité, se voyaient quelquefois destitués des douceurs et des consolations sen-

400 LETTBES DE M. OLIER.

sibles dans l'exercice des œuvres de piété. Si Jésus- Christ endure en patience et en humilité la soustraction de l'esprit, quelle privation, quelle sécheresse, quelle désolation d'esprit la créature ne doit-elle pas porter, quand il plait à Jésus de se retirer et de se cacher? Il faut étudier la conduite de Dieu le Père sur son Fils, à qui, en même temps qu'il communique la plénitude de sa joie et de sa gloire sur le Thabor, dans le mystère de la Transfiguration que l'Église honore aujourd'hui, il lui met devant les yeux de l'esprit la croix, et l'excès qu'il doit souffrir en Jérusalem. Par là il nous apprend qu'il veut que la consolation nous serve de force pour la désolation, et qu'en tout temps nous soyons également unis à lui, en son Fils Jésus- Christ, sans dépendance des sentiments, et sans attache aux goûts de la dilection. C'est ainsi qu'il désire d'être adoré des siens. 11 veut qu'ils l'honorent par les sacrifices , et surtout par les sacrifices des choses les plus sensibles, et qui seraient les plus capables de les consoler même en Dieu. Dieu, qui a bien voulu qu'on lui ait sacrifié son Fils, veut aussi qu'on lui sacrifie ses membres, et se réjouit que les sentiments de sa grâce soient les victimes qui parfument tous les jours ses autels.

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