LETTRE CCCLX
A UNE DE SES FILLES SPIRITUELLES
Il préfère l'état de privation, de sécheresse et de désolation intérieure où elle est, à celai de la consolation.
Ma très chère fille.
J'apprends par votre lettre la résignation de votre (1) C'est la CXXXYIir des imprimées.
cœur, et la disposition de votre àme ea toutes les rencontres de privation, même spirituelles, et qui allaient à votre soutien et à votre conservation auprès de Dieu; et je vois que vous ne doutez pas qu'il ne supplée par lui-même à tous les secours que vous pouviez recevoir de lui par le moyen des créatures. Je fus fort joyeux et parfaitement consolé, lorsque je vis Tabondance des grâces de Notre-Seigneur Jésus, et entre autres celle qu'il vous fit le jour de tous les Saints, et que vous m'expliquez si bien par la grâce et la lumière de Jésus-Christ. Mais je vous avoue que j'aime mieux encore la disposition de votre âme que vous me témoignez par votre dernière, et la conduite de l'Esprit-Saint, qui vous tient maintenant destituée et dépouillée des dons sensibles de la grâce. Oh! que Jésus en lui-même est bien plus précieux et plus estimable que tous ses dons ! Ses grâces sensibles peuvent occuper l'esprit, et amuser l'épouse à les considérer; de sorte qu'en lui faisant détourner les yeux de dessus son Amant, elles la font souvent entrer en complaisance de ces choses, qui dérobent autant de satisfaction au saint Époux, qui est jaloux et qui veut avoir pour soi toute la vue et la contemplation de l'épouse, et tous les sentiments de complaisance de son cœur. Le chaste Époux est si délicat eh l'amour, qu'il se plaint d'un regard et d'un cheveu de son épouse qui le blesse et l'afflige* Qu'il vaut bien mieux être lié â l'Époux, embrasser ce chaste amour, et être uni immédiatement à lui, que de contempler ses richesses et ses trésors ! Que les retours sur les grâces de Jésus- Christ en nous, et les regards de ses dons sont dangereux, et que par là on se glisse et on s'amuse aisément à soi-même ! Nous sommes si pleins de nous-mêmes,
que nous sommes toujours en danger, et avons sujet en toutes choses de craindre notre amour-propre et notre complaisance, à moins que nous ne nous retirions de nous et de tout ce qui nous approclie, pour voir toutes choses en Dieu. C'est le sujet qui faisait dire à sainte Catherine de Gênes, comme vous me le mandez, qu'il ne fallait jamais parler de soi, et encore moins penser à soi, car la pensée est la parole de l'esprit. S'il faut, par une nécessité absolue, que nous soyons désoccupés des créatures étrangères pour posséder Jésus, combien plus devons-nous travailler à nous éloigner intérieurement, et nous désoccuper de nous, puisque nous n'avons point de plus grand ennemi que nous-mêmes, et que nous nous devons fuir plus que Satan I La chaste épouse de Jésus-Christ doit plus appréhender son propre regard, que l'on n'a de coutume de craindre et de fuir le serpent. Adieu.
LETTRE CGCLXI (1).
A UNE DE SES FILLES SPIRITUELLES
Que le grand moyen de guérir la vanité, et de ruiner la vie d'Adam eu nous, est de nous établir en Sésus-Glirist.
Ma très chère fille.
N'espérez point d'être entièrement libre et dégagée de la vanité qui vous tourmente, que vous ne soyez parfaitement établie en toute l'étendue des vertus saintes de Jésus-Christ. La superbe est si étendue et «i dilatée en l'âme, et tout son fond se sent si fort de sa malignité, et en est tellement abreuvé, que, si peu qu'il reste de propre dans l'intérieur, on agit souvent
(1) C'est la CCXXVP des imprimées.
par ce maudit principe, et on ne s'en trouve entièrement guéri, que lorsqu'on est intérieurement tout passé en Dieu, et que tout ce qui est de mortel est absorbé dans la vie divine. C'est ce qui vous doit faire gémir incessamment après l'esprit de Jésus-Christ, qui est le principe universel de toute la vie sainte et de toutes les vertus chrétiennes, afin qu'il soit seul vivant et régnant en votre intérieur sous l'extérieur de cette vie mortelle.
Allez donc, ma très chère fille, allez ainsi avec courage au saint combat et à la noce de Jésus- Christ, travaillant d'une part à ruiner en vous, par la vertu de l'Esprit-Saint, toute la malignité d'Adam, et vous occupant de l'autre à établir votre âme dans l'union avec Jésus- Christ. Car c'est lui seul qui peut se répandre en votre âme comme remède universel à tous ses maux, et qui seul en peut pénétrer le fond comme source de vie, pour l'animer de nouveaux sentiments et de nouvelles dispositions.
Il faut qu'il soit désormais l'unique de votre âme, puisque vous faites profession d'être morte au péché et à vous-même, et uniquement vivante pour Dieu en Jésus-Christ votre Époux. Et en cette qualité d'épouse uniquement vivante de la vie de l'Époux, il faut que vous soyez incessamment en abnégation de tout vous-même, et en union intime à Jésus, afin qu'il opère en vous et par vous en toutes choses, selon la sainteté de ses voies et la perfection de ses vertus.
Or, quoique je vous propose cette conduite intérieure de l'Esprit répandant la vie intérieure dans les cœurs, comme l'unique et le solide principe de tout bien en nos âmes, il ne faut pas laisser de vous instruire des vertus chrétiennes en leur extérieur, selon l'ordre de
Jésus-Christ. Car il fait dans le monde divin de l'Église la même chose que dans le monde extérieur et sensible, où, quoique le soleil, comme principe universel, répande la vie secrètement dans le fond de la nature, il ne laisse pas de montrer encore par sa lumière là beauté extérieure de ses productions. Ainsi, quoique Notre-Seigneur par son esprit mette la vie cachée des vertus en nos cœurs, il veut pourtant montrer en sa lumière les expressions et les beautés extérieures de ces mêmes vertus, afin d'instruire les âmes pleinement de toute l'étendue de leur perfection; et afin que, voyant au dehors un modèle et une règle sensible, avec la jouissance intérieure de la vertu qui les anime au dedans, rien ne leur manque pour se conduire en tout dans la perfection de la vie chrétienne.
Allez, ma fille, et croissez tous les jours en l'abondance des bonnes œuvres, et en la plénitude des richesses de Jésus-Christ.
LETTRE CCCLXII (1).
A UNE DAME, SA FILLE SPIRITUELLE
Il la porte au pur amour de Notre-Seignenr.
Je prie Notre-Seigneur de vous donner la santé qu'il juge vous être nécessaire pour son divin service, et pour la perfection de votre âme, à quoi vous devez sacrifier toutes choses. Ne doutez point de la charité entière de votre Jésus, qui vous est toujours présent, et qui ne se lasse jamais de vous vouloir tout le bien imaginable, et plus que vous ne sauriez penser. Ce
(1) C'est la CVI* des imprimées.
qui est éternel ne passe point, et l'amour qui a été allumé en lui dès les premiers moments de sa génération dans le sein de son Père, lui sert de règle pour l'amour et la charité parfaite et éternelle qu'il vous porte en l'Église, Vivez inébranlable sur ce fondement, qui doit être aussi le fondement de votre paix et de votre joie, et qui vous dilatera le cœur, comme l'Apôtre le désire, pour opérer avec plus de ferveur, plus de zèle, plus de force et de perfection. Que votre cœur se brûle et se consomme en la pureté du saint amour, et que la sainte Vierge soit la fournaise ardente qui vous tienne perdue, comme les enfants de Babylone, en Jésus-Christ, qui seul vive et règne en votre intérieur, comme il fait dans tous les saints, et dans tous les anges du ciel.
Je gémis bien de n'être pas en cet état, et de me voir encore sur la terre si rempli de moi-même. Que la puissance de Marie en Jésus , cette puissance de sainteté et cette fécondité divine, anéantisse toute génération d'Adam, et en vous, et en moi, et en toute l'Église, pour n'y former que Jésus-Christ régnant et triomphant. N'est-ce pas là votre souhait, que votre cher Époux soit honoré et glorifié, et qu'il règne partout? Ne passez-vous pas les jours entiers dans ce saint exercice de l'amour? Votre cœur ne soupire-t-il pas après Jésus? Ne s'écoule-t-il pas, et ne se liquéfie-t-il point en lui? Le feu fait fondre l'acier : pourquoi l'amour nefera-t-il pas le même sur votre cœur?
Sus donc, ma très chère fille, aimez uniquement, et, mille fois le jour, faites des actes d'amour dé Jésus votre amour. Que ce Tout est aimable, qui a tant d'amour pour son épouse! Qu'il mérite d'être servi et aimé fortement et courageusement dans l'oubli de tou-
tes choses ! Encore une fois, allons à l'amour qui doit être le Tout unique de ses amantes, et hors duquel elles ne doivent plus être ni vivre en elles-mêmes.
LETTRE CCCLXIII (1).
A UNE DE SES FILLES SPIRITUELLES
Il l'exuopte à se tenir uoîe à Jésas et Marie, et a y recourir dans ses besoins, sans cherclier de soulagement dans les créatures.
Ma très chère fille,
Je ne vois point de meilleur conseil à vous donner que de vous tenir bien unie à Jésus et à Marie. Si vous êtes fidèle à ne vous en point séparer, vous verrez là force qu'ils vous donneront dans vos besoins. Ce n'est pas que par là vous deviez prétendre d'être exempte de la croix en la partie sensible, mais les croix même deviendront la joie de votre cœur, vous trouverez votre consolation dans la matière qu'elles vous donneront pour votre sacrifice, et vous serez ravie d'avoir, par ce moyen, de quoi satisfaire à votre religion en tous les moments de votre vie.
Cette vie est destinée à l'immolation, en attendant la parfaite consommation dans le ciel, qui sera d'autant plus glorieuse en Jésus-Christ, que la tribulation aura été plus grande et plus sensible sur la terre. Surtout tenez votre coeur bien fermé à toutes les créatures, sans le vouloir ouvrir à aucune pour votre soulagement. Jésus et votre directeur vous doivent suffire. Vous savez comme ce bien-aimé de votre cœur vous a aidée et secourue dans vos besoins. Il est toujours le
(1) C'est la CXXXIIP des imprimées.
même qu'il a été pour vous. Ainsi il vous sera toujours présent, et croîtra tous les jours en vous en charité, en lumière, en soin, en vigilance, autant que vous croîtrez en confiance et en fidélité. L'expérience fréquente du passé a été pour vous servir, dans les temps périlleux et de tentation, d'une bride pour retenir cet épanchement inutile et vain de votre âme. Ne donnez donc point cette liberté à votre cœur; et, puisque votre cher Époux en est jaloux, particulièrement dans ces temps où il vous sépare de toute créature, pour vous avoir à lui tout seul, demeurez en lui et avec lui en la très sainte Vierge. C'est cette solitude où vous sentez que votre âme est attirée, et c'est celle que vous devez garder avec fidélité à votre unique Époux, et où vous trouverez tout ce que vous pouvez désirer sur la terre.
LETTRE CCGLXIV (1).
A UNE DE SES FILLES SPIRITUELLES
Que se perdre avec Sësns-GIirist en Dieu, c'est le moyen d'être tont d'un coup parfait. Dn bonbear des privations et des croix.
Ma chère fille,
N'ayant point eu de vos nouvelles depuis huit jours, je ne puis vous écrire sur un autre sujet, que sur celui qui est et qui doit être encore toute la joie et toutes les délices de votre cœur, qui est le grand et divin Jésus, par lequel et avec lequel je vous désire toute perdue en Dieu. C'est à quoi j'appelle votre cœur, étant convaincu plus que jamais, que c'est là tout ce que Dieu
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désire de vous en cette vie et en l'autre. C'est ainsi que, tout d'un coup et en un instant, nous devenons parfaits comme Dieu le Père, selon le souhait de Jésus-Christ, et que nous nous trouvons très humbles, très doux, très justes, très simples, très charitables et très saints. C'est par cette union intime, qui nous perd en Dieu dans l'oraison, que nous ne sommes plus nous-mêmes, mais que nous passons en lui, et nous trouvons revêtus de mille dons, de mille grâces et de mille vertus. Mon Dieu ! que je dis peu, et que je suis grossier en voulant exprimer ce que je vois, et dont ce matin l'oraison me tenait si convaincu, que j'eusse voulu ne me retirer jamais de cette expérience! C'est ce que je ne doute pas que vous ne commenciez à goûter après tous vos travaux et toutes vos fatigues.
Je vous dirai aussi que la providence de Dieu, qui, de sa part satisfait toujours à toute l'étendue de notre vocation, et nous donne toutes les choses nécessaires pour nous obliger à la fidélité, me lie et me cloue avec lui à la croix dans la privation de toutes les choses qui pourraient me consoler l'intérieur. Il y a bien longtemps que je lui ai demandé la croix pour toute la vieille créature, afin qu'elle fût soumise et réprimée par ce saint instrument de la sagesse, de la justice, de la miséricorde, de l'amour et de la sainteté de Jésus-Christ. Cette immense bonté passe plus avant ; car il me soustrait encore ce qu'il y a de consolant en l'âme de la part de son amour intérieur, afin que je ne m'appuie sur rien, et que je n'aie rien que lui seul, en qui, selon le pur esprit, j'aie tout mon appui, mon soutien, ma vertu et ma vie, quoique cachée aux sens et à la raison, et donnée imperceptiblement à l'âme. Béni soit Dieu, qui nous donne la foi qui peut suffire
à tout. C'est elle qui nous lie plus purement, plus saintement et plus sûrement à Dieu; c'est elle qui nous abime et nous perd plus fortement, plus solidement et plus divinement en Dieu ; c'est elle enfin qui, nous suspendant en tout nous-mème par une privation universelle de toutes les choses qui seraient capables de nous plaire, et de nous soutenir hors de lui , nous tient dans une dépendance plus grande et plus absolue de lui-même.
Oh ! que bienheureux seront ceux qui auront jeûné en tous leurs appétits et en tous leurs désirs sur la terre ! Si le jeûne de la bouche, qui n'est rien que le jeûne d'un sens, est couronné et hautement récompensé dans le ciel, que sera-ce du jeûne universel de tout soi-même, dont la privation est une croix insupportable à la nature ? Que dira-t-on de ceux qui ont faim et soif de la j ustice, et des choses les plus pures et les plus saintes de la grâce, sinon qu'ils seront un jour rassasiés et satisfaits dans leur désir et leur attente? Courage donc ; cette vie n'est qu'un instant, ses privations sont passagères et les possessions de la vie future sont éternelles. Je vous dis ceci en la force et en la vertu de la foi, le reste pâtissant et gémissant. Ne faut-il pas des gibets, des roues et des gênes continuelles aux criminels? Sil'innocent Jésus est sur la croix, où doivent être les pécheurs? Il est privé de tout, il a soif de tout, il vil et meurt ainsi dans la privation et l'abstinence de toutes choses. C'est justice et amour de Dieu de me tenir ainsi dans une privation universelle. Une faut point de roses sur le Calvaire; il faut y être privé de tout; il faut être collé à la croix toute nue, et être couché sur les épines, pour en être percé et piqué de toutes parts.
LETTRE GCCLXV (1).
A UNE DAME Qu'iL DIRIGEAIT.
Il rexiiorte à s'unir ù lësns-Cbrist et lui donne quelques marques pour discerner si elle n'agit que pour Dieu.
[Veille de la Toussaint.]
Je vous salue à votre retour en la paix et en la joie du Fils de Dieu, qui est le Père de tonte consolation. Il attend demain votre cœur pour le remplir de bénédictions spirituelles dont il est affamé : Bienheureusej dit-il, est Vâme qui a faim et soif de la justice et de la charité, car elle sera rassasiée.
Celui qui a rempli le sein du Père de toute éternité, et qui le remplira encore à jamais, veut se rendre luimême la plénitude de votre âme; et lui, qui rassasie tous les saints dans le ciel et qui les rend bienheureux par sa possession, veut venir en vous pour occuper tout entier votre cœur. Je pense, ma chère fille, qu'il n'y a rien en vous qui ne veuille être possédé et rempli de sa divinité'; il n'y a rien qui voulût être privé de cette grâce pour être occupé d'autre chose. Qu'il vive donc, qu'il règne, et qu'il triomphe à jamais de tout vous-même.
Je vous conjure de ne rechercher qu'à lui plaire et à le contenter en tout; car il veut vous redresser et vous élever à Dieu en toutes choses, afin que vous ne vous recherchiez plus vous-même ni votre propre satisfaction, mais que vous travailliez uniquement à procu-
(1) C'est la CCXir des imprimées.
rer la gloire de son Père. Il est jaloux de l'honneur de Dieu, et il ne vient en nous que pour procurer sa gloire. Ne cherchez donc rien que cela dans vos actions; et, quand vous en voulez, commencer quelqu'une, soyez soigneusement sur vos gardes, pour voir si vous ne l'entreprenez point pour vous, et pour votre contentement.
Un des moyens qui vous fera discerner pour qui vous les faites, est de regarder simplement et fidèlement le motif que vous avez dans l'esprit en les faisant, et de remarquer si ce même motif revient souvent dans la suite de l'action; car si c'est pour Dieu que vous la faites, le désir de sa gloire vous y sera présent, vous en aurez souvent et aisément la vue, elle vous viendra seule et sans grande recherche. Que si au contraire vous agissez pour vous, ou pour quelque autre créature, vous penserez souvent à vous-même en agissant, ou à la personne pour laquelle vous aurez entrepris votre action.
Un second moyen pour reconnaître si c'est pour Dieu que vous agissez, est d'examiner si vous recourez beaucoup à lui, et si vous y avez grande confiance ; car, si cela est, c'est une marque que vous agissez pour lui ; comme, au contraire, ce serait une preuve que vous agiriez pour vous-même, si, au lieu de l'appui en Dieu, vous ne cherchiez que des inventions de votre propre esprit pour faire réussir les choses j si vous vous empressiez et embarrassiez ; si vous vous troubliez et inquiétiez lorsqu'elles ne réussissent pas selon vos désirs. L'inquiétude, l'empressement et le trouble sont des marques qu'il y a de l'amour-propre, ou dans l'intention de l'œuvre, ou dans son exécution ; ce qui est contraire à l'obligation du chrétien, qui ne doit agir que pour Dieu
et en Dieu , c'est-à-dire en son esprit , en sa vertu et en sa grâce.
Si vous voulez plaire à Dieu, il faut que vous fassiez beaucoup d'attention à ceci, surtout dans ce temps ici, où les sujets de vos empressements sont finis. Donnez-vous toute à Notre-Seigneur, pour vivre en lui à la gloire de son Père. Abandonnez-vous aussi à son divin Esprit, comme je vous l'ai appris, afin d'être revêtue de lui, c'est-à-dire de ses sentiments, de ses pensées, et de tout lui-même. Suivez bien les mouvements de cet esprit, qui vous portera toujours à vous mépriser vous-même, à vous vaincre et vous mortifier en tout, et à servir le prochain pour l'amour de Jésus.
LETTRE CCCLXVI (1).
A UNE DE SES FILLES SPIRITUELLES
Il lui parle de quatre manières dont nons pouvons nous unir
à Notre-Seignenr.
Ma très chère fille,
Hé bien, que Jésus soit votre Tout, puisqu'il le veut, et qu'il vous y attire par sa miséricorde. Il a racheté tout le monde par sa mort, et il veut vous vivifier dans sa vie. C'est donc de cette vie très chère qu'il faut que vous viviez uniquement; et c'est lui seul qui doit vivre en vous au lieu de vous-même. Ainsi, dans quelque sécheresse, quelque trouble, ou quelque abandon que vous puissiez être, ne quittez jamais cette divine unité de Jésus, à laquelle il vous attire, comme il y attirait autrefois sainte Madeleine, lorsqu'il disait : Unum est
(1) C'est la CCXI* des imprimées.
necessanum : Il n'y a qu'une chose nécessaire, qui est mon amour.
Attachez- vous à cet amour, et agissez toujours dans l'union à ce divin Sauveur. Si le sentiment de votre amour Jésus est absent, que ses dispositions vous soient présentes, principalement celle de plaire à Dieu, ou bien celle de soumission aux volontés de son Père, ou celle d'abandon entre ses mains. Que si vous n'avez pas facilité à regarder en particulier les dispositions de Jésus-Christ en ses actions , unissez-vous en général à celles qu'il avait, qu'il ne nous a pas toutes déclarées, parce que nous n'en sommes pas dignes, et qui sont renfermées dans son divin sanctuaire, c'est-à-dire dans son saint et sacré cœur, dans lequel je vous désire abîmée et consommée. Enfin, si ces choses ne vous sont pas aisément présentes, unissez- vous à Jésus par la foi, laquelle ne vous sera jamais ôtée.
Les sentiments de votre amour et les lumières de son état intérieur ne vous sont pas continuellement présents; mais la foi vous le sera toujours, qui est le solide, le ferme et l'inviolable fondement de notre amour. La foi vous apprend que la meilleure partie de Jésus-Christ est dans le fond de votre âme, savoir sa divinité et sa sainte personne ; et qu'elle est aussi devant vous, et dans toutes les moindres choses de la nature. Elle vous apprend qu'il est au très saint Sacrement de l'autel pour donner à ses amantes l'objet de leurs amours, pour être présent lui-même à ce qu'il aime , et pour renouveler continuellement les caresses d'un époux à ses épouses. Vous savez qu'il y est encore, afin de s'ojffrir continuellement à son Père, pour vous et pour tout le monde, en qualité de victime. Or en cette qualité il nous oblige de nous unir à lui , pour nous sacrifier
nous-mêmes, et nous immoler continuellement à sa gloire, mortifiant nos appétits, laissant régner en nous sa grâce, et vivant par son divin Esprit, et non plus par les mouvements du nôtre et par les sentiments de la nature.
Hélas 1 ma chère fille, ce divin Jésus semble n'avoir point de vie sur nos autels. Il est là sans mouvement, sans vue, sans ouïe, sans sentiment, pour nous apprendre qu'il faut que toutes ces choses soient mortes en nous. Aussi ne faut-il jamais nous en servir que pour lui plaire. Plaire seulement à Dieu, être toujours l'objet de ses complaisances, uni avec son Fils, dont il dit que c'est lui dans lequel il se plait, quel bonheur et quel avantage pour nous !
Pour vous animer aux vertus, je ne veux point vous proposer maintenant d'autres motifs ni d'autres raisons que l'imitation de votre Époux, dans lequel vous verrez reluire toutes les vertus. Vous y verrez un sUence de trente ans, pendant lesquels il ne parle presque point, parce qu'il ne veut parler que pour plaire à Dieu son Père ; vous y verrez la mortification, la patience, l'humilité, la paix, la douceur, l'amour de la croix. Je ne vous donne point d'autres motifs que cet exemple, pour ne vous pas remplir l'esprit et l'entendement de raisons imparfaites, ou au moins qui n'approchent pas de la disposition de Jésus, et pour ne vous occuper que de ce qu'il veut être l'unique application de ses amantes bien fidèles. Car tant de raisons dissipent quelquefois et divisent l'esprit, lequel Jésus-Christ veut être tout recueilli et abimé en lui.
Cette imitation de Jésus est une quatrième manière d'union avec lui, qui lui plait uniquement, et que saint Paul nous a apprise. Car il dit que les élus doivent être
semblables à Jésus; et cela se fait par ses vertus, acquises en sa vue et par son amour. Et Notre-Seigneur luimême nous l'apprend en plusieurs endroits de l'Évangile, et surtout quand il nous ordonne d'être aussi parfaits que son Père ; ce qui ne se peut faire que par l'union avec Jésus, et par l'amour et l'imitation de ses mêmes vertus. Car Jésus étant le seul qui est parfait comme son Père , en nous rendant un avec lui , nous serons parfaits comme son Père.
Vous vous servirez de ces quatre manières d'union selon que vous y aurez de facilité, et vous me manderez dans quelque temps l'usage que vous en aurez fait, et l'attrait que Notre-Seigneur vous y aura donné. Adieu.
LETTRE CCCLXVII(l).
A UNE PIEUSE PERSONNE Qu' IL DIRIGEAIT.
Il l'exhorte d'aller h Jésus-Gbrist pour se perdre en Dieu avec lai.
Ma très chère fille.
En me présentant à l'oraison sur votre sujet, je n'ai point appris d'autre chose pour vous, sinon que votre vie doit être cachée en Jésus-Christ, avec Jésus-Christ, et par Jésus-Christ en Dieu : Et viia vestra abscondita est cum Christo in Deo, Cette vie de Dieu cachée en lui de toute éternité ; cette vie qui est sainte, pure, simple, et qui est Dieu même, est venue sur la terre par Jésus- Christ : elle est en nous par lui, et il nous fait être dans l'unité avec lui, pour être avec lui en Dieu.
Que nous sommes heureux d'avoir ce doux moyen , et d'être nécessités d'aller à Dieu par cette voie ! Qu'heu-
(1) C'est la CCXLV* des imprimées.
reuse est l'àme qui lui est intimement unie, et qui est convertie en cet Époux du cœur ! Par lui on est en Dieu, et on est perdu dans le sein du Père, où l'on se noie et l'on s'abîme soi-même heureusement. Là on est en solitude, en pureté, en sainteté; là on ne peut souffrir de créature, on n'a plus soif de rien, et on ne veut plus que ce divin Tout; là on est rassasié de ce Tout adorable qui remplit tout désir, on cherche d'être au Tout, et d'y être uniquement, et on évite ce tout malheureux qui nous vide de Dieu et nous empêche de le posséder paisiblement. Ce vrai Tout fait voir et res- , sentir intérieurement à l'âme la jalousie qu'il a pour la tenir à lui tout seul, pour ne la point laisser sortir de lui, pour empêcher qu'elle ne s'épanche en d'autres choses, qui la tireraient hors de cette solitude intérieure où elle doit être uniquement occupée de lui.
Quand votre àme sera toute en Dieu, il faudra lui parler d'une manière que sait Notre-Seigneur ; mais il faut en attendant travailler à notre retour en Dieu, et à notre parfaite consommation.
LETTRE GCCLXVni (1).