A UNE DAME SA PAROISSIENNE
Il Ini témoigne la joie qu'il ressent en voyant que la foi. règne en elle , et le désir qu'il a que cette divine lamiére prenne de nonveaux accroissements. Il l'exhorte à vivre aussi saintement que le demande la qualité d'épouse de Jésns-Gbrist.
Ma très chère fille.
Je remercie la charité du Saint-Esprit de vous avoir donné le mouvement de me faire savoir les sentiments
(1) C'est la CXXII^ des imprimées.
(2) Cette dame était à Paris et probablement dans le commerce du
et les dispositions de votre âme. Qu'une seule visite de Dieu est chère à un cœur qui en fait l'estime que mérite cet adorable Tout I Qu'une seule parole de sa part vaut d'entretiens et de promesses humaines! Oh! que le ciel est distant de la terre , et que les biens qu'on y doit posséder éternellement, nous doivent rendre méprisables toutes ces corruptions dont le monde se vante, et que Dieu toutefois estime et récompense dans le mépris et dans le sacrifice qu'on en fait!
Quelle joie à mon âme de savoir que la foi règne dans la vôtre, et que les yeux de votre esprit sont ouverts aux biens de votre éternité! Que ne voudrais-je pas donner à Dieu pour obtenir l'accroissement et la plénitude de celte sainte lumière ! Si j'avais quelque chose de plus riche et de plus efficace à lui offrir pour cela que Jésus-Christ, je le ferais. Je sais que mille vies ne pourraient pas mériter cette faveur, et que rien moins que le sang de Notre-Seigneur ne la peut obtenir. C'est en lui que mon âme veut se plonger, afin qu'étant baignée et enrichie de ce trésor, elle mérite auprès de Dieu les grâces dont la vôtre doit être revêtue , en qualité d'épouse du grand Tout. C'est à quoi votre soin et votre reconnaissance doivent travailler uniquement. Il faut vous enrichir et vous parer des ornements que votre condition d'épouse demande. Qu'y at-il digne de Jésus? C'est justement la sainteté parfaite que vous n'avez pas encore, et que vous devez pourtant espérer de la prière et de l'union à votre divin Époux.
Soyez donc uniquement liée à lui, toujours communiquante à son très pur amour et à ses saintes vertus,
grand monde; cela expliquerait pourquolM. 01ier,vers la fin de sa lettre, lui conseille d'aller communier dans l'église de quelque communauté religieuse, où elle ne sera ni interrompue ni regardée.
qui VOUS rendront belle à ses yeux, et digne de son agrément et de sa possession. Mon Dieu, que voulonsnous au ciel et en la terre, sinon Jésus-Christ et ses trésors, pour être le sujet de sa divine complaisance ? Puisqu'il ne peut se plaire qu'en lui-même, rendonsnous un autre lui-même en la communion parfaite avec lui. Laissons-nous à lui; laissons-nous pénétrer et posséder par lui ; laissons-nous dévorer et consommer à sa divine charité, pour passer en sa vie , et nous perdre en lui-même.
Vous pourrez aller faire demain vos dévotions
chez , où vous aurez loisir de traiter avec Notre?
Seigneur sans être interrompue ni regardée. J'espère en vous de nouveaux progrès dans la divine dilection, qui ne saurait demeurer en un même état, et qui demande incessamment de s'avancer en Dieu. Je prie son Saint-Esprit que sans relâche il vous fasse croître dans la profondeur de sa paix en sa divine grâce. Ainsi soit-il à jamais.
LETTRE CCCLXIX (1).
A UNE DE SES FILLES SPIRITUELLES
II rinstrnit de ce qu'elle doit faire pour vivre comme éponse
de lésns-Cbrist.
Puisque vous voulez être désormais toute à Jésus-
(1) Celte lettre, qui était la XIP parmi les imprimées, forme comme ua petit traité de perfection à 1 usage des âmes qui veulent appartenir sans réserve à Jésus-Christ leur divin époux. L'éditeur de 1672 y avait même introduit des divisions, en indiquant à la marge la nature des conseils et des pratiques donnés successivement par M. Olier. On ignore à qui ces sublimes leçons furent adressées. Elles conviendraient bien à la personne qui reçut la lettre précédente.
Christ, et que vous désirez que je vous instruise de ce que vous devez faire pour vivre comme sa sainte épouse, je vous dirai que l'épouse de Jésus doit être anéantie en elle-même, et toujours remplie de son Époux. Elle doit être désoccupée de soi et occupée de lui; elle doit oublier ses .propres intérêts pour n'embrasser que les siens; elle ne doit désirer que sa gloire et l'établissement de son royaume en elle et en toutes les créatures; elle doit se laisser tellement à l'Époux, qu'il la possède universellement et au dedans et au dehors, et qu'il use de toutes ses facultés pour agir et opérer en elle et par elle à la gloire de Dieu. Mais il faut pour cela qu'elle soit vide d'elle-même et qu'elle ne soit qu'une pure capacité, pour être animée et vivifiée de lui seul.
La véritable épouse doit avoir le désir que tous les hommes se remplissent d'estime, de louange et d'amour de l'Époux; elle le doit porter toujours en son esprit et en son cœur ; elle doit être ravie de trouver l'occasion d'en parler et de le faire aimer, connaître et admirer de tout le monde ; elle doit prendre sa complaisance unique en lui et en ce qui est de lui ; elle se doit souvent réjouir de ce qu'il est tout saint en luimême et en toutes ses œuvres ; elle doit être tellement unie avec lui, qu'elle regarde l'estime et les louanges de l'Époux comme si elles étaient à elle; elle doit tressaillir de joie et vivre en jubilation de le voir suivi et honoré ; enfin la gloire de l'Époux doit être son bonheur et sa vie.
L'épouse ne doit plus savoir ce que c'est que propriété ; car, étant passée dans les propres de l'Époux, et l'Époux en ayant pris possession pour en jouir comme d'une chose qui est à lui, elle n'est plus à elle et elle
n'a plus de droit sur elle-même ; si bien qu'elle ne doit plus avoir de propre volonté pour agir et pour régler par elle-même sa vie c5t sa conduite ; mais elle doit être animée de la volonté de l'Époux, qui, étant l'esprit vivifiant, et de l'Église universelle, et de l'âme en particulier, veut occuper intimement toutes ses facultés et les animer de sa vie. De sorte que c'est Jésus- Christ qui doit lui faire vouloir ce qu'elle veut ; c'est Jésus-Christ qui doit lui faire connaître ce qu'elle connaît, et qui doit être tout universellement en son âme.
Pour assurer l'épouse en sa conduite, et pour lui rendre témoignage que c'est l'esprit de l'Époux qui la dirige intérieurement et qui l'anime de sa vie et de son propre vouloir, lui-même se rend vivant sensiblement sous le directeur, qui est comme le sacrement, le procureur et l'oracle sensible de l'Époux, qui se cache sous lui pour justifier la vérité de sou esprit par l'unité des sentiments qu'il met dans le cœur du directeur et de l'âme fidèle; et comme l'Église universelle, qui est l'épouse de Jésus, est dirigée universellement par lui sous l'extérieur de ses pontifes, de même il réside sous les directeurs et sous les pasteurs particuliers pour la direction de ses épouses particulières, comme il le promet en la sainte Écriture.
L'esprit qui vivifie les pasteurs rend témoignage aux épouses de Jésus-Christ que c'est lui-même en eux qui les dirige en sa vertu, étant vrai qu'elles éprouvent en elles des opérations si pressantes de la parole de l'Époux dans le pasteur, qu'elles se voient toutes portées et établies dans le bien en l'efficace de leurs seules paroles, qui, sans l'esprit divin, ne pourraient pas former intérieurement dans les âmes ce qu'ils ordonnent
extérieurement, n'y ayant que la force et la vigueur de la sainte parole de Dieu qui fasse ce qu'elle dit. Le Seigneur a parlé, dit l'Écriture sainte, et les choses ont été faites. Le pasteur, animé de l'esprit de l'Église, imprime par expérience, avec force et avec suavité, l'amour et la vertu d'exécuter et d'accomplir ce qu'il ordonne à l'épouse de Jésus.
Que si quelquefois il arrive que l'âme souffre quelque peine contre l'obéissance à Jésus-Christ dans le pasteur, elle doit s'y soumettre en la foi de Jésus, qui souvent permet ces résistances pour accoutumer les âmes à s'établir dans l'exercice du sacrifice de leurs désirs et de leur propre volonté, et les obliger à donner ce témoignage de leur foi par-dessus leur raison. Le grand désir de l'Époux est que l'épouse ait renoncé si entièrement à sa sagesse et à sa raison, qu'il soit lui-même toute sa sagesse, et qu'elle ait une si grande foi en lui, qu'elle demeure toujours ferme et fortement persuadée que rien ne se fera jamais hors de ses volontés sous l'obéissance de l'Église, et qu'il fait toujours réussir toutes choses selon ses ordres et ses desseins.
L'épouse donc, toujours unie en son intérieur à l'Époux, doit laisser perdre et abîmer sa propre lumière et sa sagesse en celle de Jésus. Comme il est toute la splendeur des saints, en remplissant l'intérieur de son épouse il la couvre de lumière, il la délivre d'erreur et de ténèbres, et il l'empêche de courir et d'aller çà et là dans les voies égarées. Comme il est aussi toute sagesse, il tient l'esprit et tout l'intérieur en modestie et en respect devant Dieu, opérant la paix et le repos dans le fond de Tâme, sans quoi elle se verrait avec peine et à tout moment molestée et inquiétée par la vivacité et par l'agitation continuelle de l'esprit pro-
pre. Mais quand ses puissances intérieures sont occupées de l'Époux et remplies des opérations divines, elles sont sans désir d'opérer en elles-mêmes, et elles sont contentes et satisfaites, parce qu'elles trouvent en lui leur plénitude naturelle; et il empêche qu'elles ne s'inquiètent ni ne s'émeuvent, parce qu'elles ont la fin de leur inquiétude, qui est Dieu, ce bien universel qui remplit tout désir et toute capacité. 11 faut encore que l'épouse soit d'autant plus soigneuse d'arrêter son esprit, que les légèretés, les dérèglements et les inutilités de son esprit propre, blessent et choquent beaucoup la majesté du saint Époux. Car le moyen qu'il ne soit offensé de voir passer en sa présence tant de fantômes ridicules, qui ne servent qu'à donner confusion à sa sagesse?
L'épouse doit aussi porter la robe nuptiale , c'est-àdire qu'elle doit paraître extérieurement revêtue des vertus de Jésus-Christ, et porter sur elle l'impression de son éclat et de sa beauté intérieure , en sorte que rien de nu ne paraisse en elle ; c'est-à-dire qu'on n'y voie rien de la vie naturelle, mais que tout y soit revêtu de Jésus-Christ, couvert par ses vertus et animé de sa grâce et de sa vie divine. Elle doit même faire impression de sainteté partout en la vertu de l'esprit caché qui la remplit et la possède. Elle doit, ainsi que les espèces du très Saint sacrement, qui servent comme de robe et de vêtement qui renferment Jésus-Christ, porter en elle la majesté de son Époux, et en imprimer l'amour et le respect. Elle doit, comme saint Jérôme dit que la sainte Vierge faisait durant sa vie, porter avec elle des effets excellents de grâce et de sanctification dans les cœurs. Car comme Dieu remplit la capacité de ses puissances et de ses facultés, et qu'il agit en elle en
paix, en majesté, en sagesse et en sainteté, sans qu'il y ait rien d'empressé, d'amer, ni d'ardent en sa conduite, il est impossible qu'elle n'opère bénédiction en toutes choses, et qu'elle ne porte aurespect de l'Époux, soit par son extérieur, qu'il revêt de ses saintes vertus, soit par son intérieur, qu'il remplit de ses mêmes dispositions, et qu'il anime de son esprit.
Mais pour cela il faut que l'épouse soit en son intérieur dans un renoncement continuel à elle-même et à toute opération propre. Il faut qu'elle soit dans une mort universelle, afin qu'elle soit tellement vivifiée de l'Époux, qu'il soit toute sa vie, sa voie et sa vérité : sa vérité, en sa lumière; sa vie, en sa charité; sa voie, en toutes ses vertus.
C'est l'effet de l'amour de transformer l'âme en la chose qu'elle aime. Ainsi l'épouse doit être changée et transformée en l'Époux, qui, se cachant sous elle pour vivre sous son extérieur, comme s'il était encore vivant dans le monde sous un extérieur commun, la veut remplir de ses mêmes dispositions et de tous ses sentiments. C'est ainsi que la sainte Vierge, modèle unique des amantes et des épouses de Jésus, était en son intérieur disposée envers Dieu comme Jésus-Christ même l'était; et elle portait en son âme, par une participation intime des dispositions de son Fils, tous les sentiments dans lesquels il vivait envers son Père, et même envers toutes choses. Et c'est ainsi que doivent être les vraies épouses de Jésus-Christ. Il faut qu'elles aient une participation universelle de sa vie intérieure et divine; participation qui, à la vérité, est selon le degré et la mesure qu'il lui plaît, mais qui les met pourtant, dans leur intérieur, en jouissance et en participation universelle de tout Jésus. Car l'épouse et
l'amante fidèle et saintement jalouse de l'Époux, ne peut rien laisser en lui qu'elle ne tâche de faire passer en elle-même.
Elle doit donc premièrement aspirer à cette abnégation parfaite en Jésus, abandonné uniquement à la conduite de Dieu son Père. Elle doit toujours vivre en Jésus-Cbrist dans une grande religion et un profond respect envers Dieu, en la présence duquel elle doit se tenir incessamment anéantie, séparée de tout, et embrassant par charité tout le bien à faire dans l'Église. Elle doit aspirer toujours vers son divin Esprit, afin qu'il la remplisse de tout lui-même, ne voulant vivre qu'en lui seul, et n'ayant d'amour, d'estime, ni de respect que pour lui. Elle doit lui rendre toujours en l'intérieur quelque devoir et quelque hommage, comme celui de sacrifice, de louange, de prière, d'offrande, d'action de grâces, ou quelque autre semblable.
Elle doit aussi, en vue du domaine et de la souveraineté de Dieu sur toutes choses, se regarder comme pauvre et dénuée de tout; considérant toutes les choses qu'elle prend pour soi comme des biens de Dieu, dont elle lui demande l'usage par grâce et par miséricorde, et dont elle ne veut user qu'en esprit de dépendance et de mendicité.
Il faut qu'elle dise, comme Jésus, que le royaume de Dieu est le lieu de son attente, où elle remet à posséder pleinement toutes choses, et que, ce royaume n'étant point de ce monde, elle ne fait état que des biens intérieurs et divins, et ne regarde tout le reste que comme du fumier et de la boue. Il faut qu'elle s'estime si heureuse de la seule et intime possession de son Dieu, qu'auprès de lui tous les biens extérieurs lui
paraissent insupportables et lui soient en horreur. Elle les doit regarder comme des moyens très faibles d'honorer Dieu et d'aider le prochain, et, quoiqu'elle puisse en garder toujours quelque chose chez soi pour les œuvres de Dieu, et pour le soulagement de ses pauvres, elle y doit être néanmoins entièrement morte. Car, quoique ces œuvres et ce soulagement soient agréables à Dieu, ils le sont pourtant beaucoup moins que les devoirs intérieurs du cœur, qui sont plus précieux mille fois que tous les biens du monde. Oh! si vous connaissiez combien sont heureux les pauvres d'esprit, qui, au milieu des biens du monde, par le mépris intérieur qu'ils en font, et par le dégoût dans lequel ils vivent, peuvent les avoir et les posséder sans en être possédés, que vous soupireriez après cet état, et que vous souhaiteriez d'être dans cette sainte disposition! Car alors tous les biens de la terre ne vous causeraient plus d'empressement, il ne vous donneraient plus d'amusement d'esprit inutile, et votre âme, dégagée parfaitement de toute la vanité de ces fantômes, ne s'occuperait plus que de Jésus-Christ seul, que vous regarderiez toujours comme l'unique et le précieux trésor de votre cœur, et comme celui en qui vous auriez le moyen, par mille devoirs intérieurs, d'honorer la majesté de Dieu et d'enrichir son Église. Or, comme l'Époux a bien du dégoût de son épouse quand il voit au fond de son cœur quelque affection cachée pour les choses grossières, il faut qu'elle s'éprouve et se sonde souvent là-dessus. Il faut qu'elle examine si elle a de la peine à donner; si elle s'afflige quand elle fait quelque perte ; si elle a de la joie à recevoir; si elle a du plaisir à amasser et à garder; enfin si elle a le désir d'en avoir davantage. Il ne faut
point se tromper; c'est un des derniers désirs qui s'éteignent au fond de l'âme, que celui d'avoir et de posséder les choses. La pensée que la créature grossière a de s'établir au monde fait le désir de posséder ses biens pour y pouvoir subsister à son aise : et le désir d'aller à Dieu, et de jouir uniquement de lui, est un des sentiments les plus rares qui soit sur la terre. Cependant c'est celui-là seul qui doit être dans l'épouse de Jésus , qui, remplissant toute la capacité de ses désirs, et la dégoûtant de toutes les cboses grossières, la met en tel état qu'elle n'est jamais contente qu'elle ne voie toutes les choses qui l'environnent, et dont elle est infiniment éloignée de cœur, comme appartenantes à Jésus et à ses membres.
L'épouse doit encore avoir en abomination le monde et surtout le péché, qui est le dieu du siècle. Elle doit le détester, ainsi que faisait Jésus-Christ, qui en portait toujours en son âme le jugement et la condamnation, comme étant contraire entièrement aux lois de Dieu son Père, et opposé aux maximes de son Évangile.
L'épouse doit de même, à l'égard des plaisirs et des satisfactions sensibles , en avoir horreur comme de la mort et de l'enfer, n'ayant de joie et de délices qu'en l'Époux qui est tout à elle, et dont elle doit être tellement occupée et possédée, que pas un autre que lui ne puisse avoir d'accès ni d'entrée en son intérieur.
Jésus est toute l'occupation, la possession, la joie, la jubilation et la béatitude de l'âme sainte, qui hors de lui ne peut et ne doit rien goûter, et ne doit rien trouver que de très grossier, de très impur et de très amer. La chasteté parfaite de l'épouse a des délicatesses si saintes, que l'on ne peut les voir et les goûter sans en être ravi.
Enfin l'épouse, pénétrée, possédée, animée et pleinement vivifiée des sentiments et des dispositions de l'Époux, doit être intérieurement anéantie en ellemême devant Dieu, ne souffrant jamais aucune pensée d'estime, de complaisance, de retour, ni de souvenir de soi, et n'ayant en vue que Dieu en Jésus et Marie.
L'épouse doit avoir en soi une disposition d'anéantissement, de basse estime de soi et de la vileté de son être pécheur, sans en sortir jamais, soit en traitant avec Dieu, soit en traitant avec le prochain. Elle doit agir en tout comme étant un néant en elle-même, et comme étant revêtue en sa chair de toute inclination au mal et de tout désir de péché; en un mot, comme n'étant que péché. Jésus-Christ, qui était revêtu extérieurement de l'iniquité du monde, sous une chair en ressemblance de péché, portait en son intérieur, couvert de honte et de confusion^ les humiliations qui étaient dues au péché, et il fondait alors en son cœur l'humiliation des chrétiens, qui, étant revêtus intérieument de la grâce et de l'esprit de Jésus-Christ, ne laissent pas d'être couverts d'une chair infectée de crimes, et pétrie de tous désirs d'injustice et d'iniquité. C'est ce qui doit abîmer l'épouse en la confusion d'ellemême depuis les pieds jusqu'à la tête. C'est ce qui la doit obliger à se voir, en son intérieur, comme une excommuniée et digne d'être chassée de la société et compagnie des saints, et à plus forte raison des approches et des saints baisers dé l'époux. C'est ce qui la doit porter à recevoir les mépris, les rebuts et les contradictions, comme des choses honorables à son état, c'est-à-dire à ce qu'elle est par elle-même, ne pouvant être selon cette vue assez méprisée, contredite, persécutée et crucifiée, tant elle est digne non seulement de
mépris, d'oubli et de délaissement, mais d'horreur, de condamnation, d^anathème et d'exécration, ne méritant par elle-même que l'enfer.
La croix de Jésus est le caractère et le sceau de son contrat d'alliance avec l'âme. Il est l'Époux de sang, parce qu'il a épousé l'Église sur la croix, et qu'elle est sortie de son côté percé et de son sommeil sur le Calvaire. C'est pourquoi l'épouse n'est pas digne de lui, si elle a peine à le suivre, si elle ne veut pas être ferme et stable dans le crucifiement, et si elle refuse de faire, à l'exemple de la sainte Vierge, la profession d'humble servante de Jésus dans les ignominies, les souffrances et les délaissements. Il faut que l'épouse, entrant en possession et en union de Jésus-Christ, se résolve d'entrer en part de tous ses états pénibles et souffrants, communiant, comme dit saint Pierre, aux passions de son Sauveur. Il faut qu'elle soit aussi bien unie à lui sur le Calvaire que sur le Thabor, et qu'elle fasse état de porter continuellement la croix en cette vie de tentation, en cette vallée de larmes, en ce théâtre de pénitence, pour faire amende honorable et satisfaction publique du péché aux yeux des anges et de Dieu même, et à la face du ciel et de la terre.
L'épouse n'ayant plus aucun pouvoir sur elle-même, puisqu'elle est transférée dans le domaine total de l'Époux, doit vivre si absolument dans sa dépendance, qu'elle n'agisse que selon ses désirs et par ses mouvements. Il faut qu'elle soit comme Jésus-Christ à l'égard de son Père, qui ne faisait rien qu'il ne vit absolument ses ordres; en sorte que son opération était tellement unie avec son Père, et animée de son opération propre, que c'était une simple et même chose. Pater usque modo operalury et ego operor. Quel dégagement, quelle
liberté, quelle soumission et quel abandon à l'Esprit doit être dans mon âme pour agir toujours de concert avec lui, et pour qu'il soit à tout moment dans cette coopération mutuelle avec elle !
Enfin l'Époux, recevant avec plaisir l'Épouse abandonnée à son pouvoir par le droit et par la justice de sa condition, se livre de sa part à elle, lui donnant par amour tout pouvoir sur lui, disant à sa chère épouse ce qu'il disait à Dieu son Père : Tout ce que j'ai est à vous, et tout ce que vous avez est à moi. En sorte qu'il est tout à l'âme, comme l'âme est toute à lui. C'est là le fondement de la simplicité et de la confiance que doit avoir l'épouse eu son Époux, duquel elle doit attendre toutes choses, sans craindre qu'il lui en puisse refuser aucune, étant maîtresse par amour de ses désirs et de ses volontés. Mais elle doit bien prendre garde à ne pas oublier le respect dans sa confiance, ni l'anéantissement de son cœur en la sainte union et en la jouissance de l'Époux. Car ce sentiment est une marque assurée du véritable amour, qui, naissant de la vraie lumière, fait toujours en l'âme une impression de révérence envers l'Époux, et d'humiliation envers elle-même.
L'épouse ensuite doit demeurer en paix dans son fond, vivant toujours soumise aux ordres de l'Époux, et toujours préparée â répondre avec fidélité aux desseins de sa puissance, et à suivre les instincts de son divin amour en quoi que ce puisse être, sur le Calvaire ou sur le Thabor, dans la mort ou dans la vie. Elle doit en la jouissance de son époux, qui habite en elle avec le Père et le Saint-Esprit, être assurée que dans l'œuvre de Dieu elle éprouvera la participation de la puissance du Père pour opérer, de la sagesse du Fils pour
s'y conduire, et de l'amour du Saint-Esprit pour faire et soufîrir toutes choses en la vertu de l'Époux; et qu'elle accomplira ainsi les desseins de Dieu en son Église, qui ne la veut pas seulement parfaite comme lui en elle-même, mais aussi en ses voies et en ses opérations, afin qu'opérant en foi et en charité, le Père soit le principe de son opération, le Fils de sa lumière, et le Saint-Esprit de son amour.
LETTRE GGCLXX (1).
A UNE DAME Qu'iL DIRIGEAIT.
II ni propose quelques dispositions pour le temps de l'avent.
[Pendant l'avent.]
Ma très chère fille,
La volonté de Dieu que j'adore, et que j'aime, ce me semble, de tout mon cœur, et particulièrement dans le dessein de vous servir en lui, fait que je ne puis différer à vous exciter de nouveau à aimer votre Tout, et à vous donner quelque exercice qui vous puisse être utile pendant ce temps.
Vous savez donc que l'avent, qui est un temps de pénitence, nous est donné pour nous représenter la loi de rigueur, et le temps de l'Ancien Testament, qui n'avait de soulagement ni de consolation que dans l'attente du Fils de Dieu, et dans ses soupirs pour Jésus- Christ. Ainsi, pour entrer dans l'esprit et dans les sentiments de l'Église, il faut que vous soupiriez conti7 nuellement après sa venue en vous. Et, comme tout l'office est rempli de ces désirs, il faut y joindre les
(l) C'est la CLXXII* des imprimées.
vôtres, et conjurer incessamment le Verbe éternel de descendre en vous. Ma chère fille, pourriez-vous bien être sans aimer et sans soupirer, quand vous saurez que ce Verbe, habitant en sa gloire, et dans ce trône d'éclat et de majesté, s'est laissé charmer jusqu'à ce point à l'amour et aux soupirs des hommes, qu'il a daigné en leur considération avancer sa venue; Il a beau régner dans sa grandeur, il s'anéantit pour l'amour. Il a beau reposer dans le sein de son père en sa béatitude, il descend dans le sein de Marie en notre infirmité. Il a beau vivre au milieu de deux personnes adorables de la très sainte Trinité en sa pompe éternelle, il vient naître au milieu de deux animaux, comme un pauvre abandonné. Il ne s'unit pas même à la nature des anges si sortable à sa grandeur, mais il vient prendre la vôtre si ravalée, et si opposée à son état. Où en est votre cœur au milieu de ces pensées? Faites en sorte qu'elles vous soient fréquentes durant cet avent.
Désirez aussi sans cesse de posséder saintement ce tout aimable Jésus, et de l'attirer en vous. Car le dessein du Verbe éternel en s'incarnant dans le sein de Marie, n'était pas seulement de s'unir en personne à la nature particulière de Jésus, mais de s'unir par amour au cœur de toutes ses chères créatures , et de s'y unir par une présence gracieuse et charmante que les amants ne sauraient dénier. Que si cette présence n'est pas comme au très saint Sacrement, au moins est-elle assez puissante pour le représenter fidèlement à notre âme, et pour nous obliger à soupirer puissamment après lui.
Mais, ma très chère fille, il faut se disposer à le recevoir pleinement en ce temps, où il parle de sa venue
dans nos cœurs, comme d'une rosée et d'un divin déluge (1). Il me semble aussi qu'il vient comme un boute-feu, pour mettre le feu aux quatre coins et au cœur d'une ville. Je viens, dit-il, apporter le feu du ciel, et je ne désire autre chose que de tout embraser. Tout se fait en plénitude dans ce temps. Présentez votre cœur à ces grâces. Mais pour les recevoir il faut que vous deveniez pauvre comme Notre-Seigneur, non seulement extérieurement, mais intérieurement; c'est-à-dire, dépouillée d'entendement et de volonté : d'entendement, vous dénuant de l'attacbe à vos pensées et à vos jugements, les soumettant au jugement des autres, vous retranchant la liberté de juger de toutes choses, et surtout des actions d'autrui ; de volonté, n'aimant que votre amour, mais l'aimant souverainement, et aimant en lui tous ceux qu'il vous commande d'aimer, vous dépouillant pour lui de l'amour de vous-même, déniant à vos inclinations naturelles et sensuelles ce qu'elles vous demandent pour leur pure satisfaction, et non pour plaire à Dieu dans leur nécessité ; enfin anéantissant en vous le vieil homme avec ses habitudes, pour vous revêtir du nouveau, et vous remplir de ses dons, de ses vertus et de ses grâces.
Dieu, en ce temps, devient de Créateur, créature; deYerbe, chair; d'infini, limité ; de tout-puissant, infirme; de sage, enfant ; de roi, esclave ; de grâce, péché : Factus peccatum, dit saint Paul : il est fait péché pour nous; c'est-à-dire, il en a l'apparence, et en souffre les disgrâces. Voyez quel anéantissement ! Il est infini. Toutes vos humiliations ne peuvent aller jusque-là;
(1) Allusion à ces paroles tant de fois répétées par l'Église durant l'avent : Rorate cœli desuper et nuhespluant justum.
car elles seront toujours finies. Voyez quels dépouillements : la Divinité rabaissée jusqu'à l'humanité; Dieu dépouillé de sa gloire et de ses qualités divines ; le Verbe éternel revêtu de nos bassesses et de nos misères; l'humanité même du Fils de Dieu dépouillée de sa propre personne. Votre dépouillement sera-t-il jamais de la sorte ? Votre anéantissement ira-t-il jamais jusqu'à ce point? Humiliez- vous au moins autant que vous pourrez, soupirant durant ce temps après cette vie de Jésus-Christ, et travaillant sans cesse à vous anéantir à son exemple.
LETTRE CCCLXXI (1).
A UN DE SES mSCIPLES.
Snr le temps de Pavent et sur le mystère de Timmacnlée
Conception.
Monsieur,
Pour répondre aux intentions de Dieu, dans le temps où nous sommes, il faut que nous l'employions particulièrement à rendre nos devoirs intérieurs au divin avènement du Verbe en terre. C'est un mystère si auguste, que l'Église nous donne près d'un mois pour nous y préparer. Et même, afin de nous favoriser en ce dessein, elle nous propose la sainte Conception de la Mère à vénérer, pour nous disposer à adorer celle du Fils, et pour nous apprendre que ce divin Sauveur voudrait être conçu dans le cœur de toute l'Église, et voudrait y établir sa demeure, sa vie et son règne, comme il l'a établi en la nature particulière qu'il a
(1) C'est la CLXXIIP des imprimées.
choisie en Marie, lorsqu'il s'est uni en elle à notre* humanité.
Il veut aussi par là nous faire connaître comme la sainte Vierge est divinisée en sa Conception, n'y ayant rien dans ce saint mystère qui ne soit animé ou revêtu de la Divinité. Le dessein du Verbe est de faire la même chose dans le cœur des fidèles en sa venue, pourvu qu'ils se préparent bien à ce bonheur. Car il vient pour être toute leur vie, toute leur vertu, et toute leur grâce. Il vient pour être toute la lumière, le mouvement, et la puissance des âmes vides d'ellesmêmes et de toutes les créatures.
Travaillez donc bien, durant cet avent, à vous vider de tout pour jouir de la plénitude que Jésus vous prépare au jour de sa naissance.
LETTRE CCCLXXII (1).
Il lai parle de l'enfance cbrétïenne et l'excite ù se laisser pénétrer de ses dispositions.
[Janvier.]
Je prie Notre-Seigneur de vous remplir de l'esprit de sa sainte Enfance, dans ce temps où l'Église nous propose à honorer cet aimable mystère. C'est une des grâces que les chrétiens doivent le plus souhaiter pour vivre selon Dieu, et elle leur est même d'une telle nécessité, que, comme Jésus-Christ nous marque dans l'Évangile, si nous ne devenons semblables à de
(1) C'est la LIX« dés imprimées.
(2) Elle conviendrait bien au marquis de Fénelon ou à quelque autre des gentilshommes que M. OUer dirigeait.
petits enfants, nous n'entrerons jamais dans le royaume des deux.
Ce que vous m'avez écrit de ces vains respects qui vous tourmentent, et de cette sagesse trop humaine qui se mêle dans votre conduite, vous. peut faire connaître le besoin très grand que vous en avez. Car l'enfance chrétienne portera en vous un oubli total des lois du monde et de sa sagesse , et elle établira votre âme dans un état si dégagé du siècle, qu'elle ne pourra plus se conformer en rien à ses mœurs, ni prendre pour sa conduite aucune de ses règles.
C'est être enfant que de n'avoir point de prudence et de sagesse humaine, et d'aller où porte l'obéissance et le mouvement de l'Esprit-Saint. L'enfant va sans retour partout où on le mène; et les enfants de Dieu vont partout où l'Esprit de Dieu les conduit. Ils ne s'amusent point à regarder si ce qu'ils font est selon les lois du monde, et s'il est conforme à ses coutumes; mais, se contentant de la sagesse de la foi, qui est la sagesse de Dieu même, qu'il donne à ses enfants pour règle et pour lumière, ils s'abandonnent purement et sans retour à sa sainte çon^ duite ; ils évitent ainsi tout le mélange de la lumière humaine, qui par son impureté éteint souvent en nous celle de Dieu; et, considérant que les rois qui furent adorer Notre-Seigneur sous la conduite de l'étoile, qui figurait la lumière du paradis, furent privés de sa clarté, durant qu'ils furent chez Hérode, et qu'ils consultèrent d'autres principes que la foi, ils ne veulent point chercher en leur propre esprit, ni en leur propre jugement ce qu'ils doivent faire, mais dans ce que la lumière de Dieu leur en découvre et que l'obéissance leur en apprend.
Us ne font plus aussi de retour sur eux, ni de réflexion sur ce qu'on en dira dans le monde; et, comme ils ne s'arrêtent plus à cette prudence, dont l'Écriture sainte dit que) toutes les pensées sont vaines, et les prévoyances incertaines, vanae sunt cogilationeshominum et providentisB incerise, ils tiennent les yeux fermés à ces vaines lumières, afin d'avoir la sagesse divine et adorable qui les conduise en tout, et qui, remplissant toujours leur esprit des vérités divines et de la foi, leur serve de règle en toute leur vie. Ils ne se contentent pas même d'éviter en général la sagesse humaine en ce qu'elle a de malicieux, mais encore en ce qu'elle a de l'homme, pour ne se point porter aux choses de la piété seulement par un principe général d'un esprit bien intentionné, mais par le mouvement du Saint-Esprit et par sa divine lumière, qui leur fait regarder en chaque chose le bon plaisir du Maître et du Père céleste.
Voilà quelle est la conduite des enfants de Dieu possédés de son divin Esprit, qui, tout enfants qu'ils sont, ont une sagesse mille fois plus solide, plus sévère et plus réglée que tout le monde ensemble, puisqu'ils ont la sagesse de la foi, qui est la sagesse de Dieu même, pour règle et pour lumière.
Or, non seulement cet esprit d'enfance donne lumière à l'âme pour la conduire en tout, mais encore il donne doucement le branle à la volonté pour faire ce que Dieu veut. Car nous ne pouvons opérer sans mouvement, non plus que sans lumière ; nous ne pouvons agir sans volonté et sans inclination amoureuse, douce et agréable, qui nous attire, et qui nous porte à la chose que Dieu nous fait vouloir. Et même, comme Dieu est un agent parfait, et qu'il
remplit toutes les facultés et les puissances de rame, agissant en chacun selon sa disposition et son état, non seulement il remplit notre esprit de lumière, et notre volonté de mouvements suaves et amoureux, mais encore il anime de sa vigueur et de sa force le reste de nos puissances, pour les porter à ce qu'il veut qu'elles accomplissent, en sorte que sa présence auguste donne à l'âme une telle confiance, qu'elle se porte sans hésiter à tous les devoirs que Dieu exige d'elle, avec une facilité merveilleuse, jusqu'à entrer dans une sainte audace de tout faire pour Dieu, trouvant tout très petit auprès de lui, et considérant toutes les entreprises qui se présentent comme des choses de rien, auprès du sentiment qu'elle a de sa grandeur.
Voyez, Monsieur, quel serait votre honheur si vous étiez bien possédé de cet esprit. Quelle serait la paix, le calme et la joie de votre cœur dans cet état ! Avec quelle pureté, quelle force, quel dégagement et quelle fidélité n'agiriez- vous point en toutes choses ! C'est la grâce que vous devez demander à Dieu en ce saint temps, renonçant à votre propre esprit, condamnant votre propre jugement, mourant à tout vous-même, pour vous laisser à la conduite de Notre-Seigneur, qui vous avertira en temps et lieu de vos devoirs. Soupirez tous les jours après cette grâce, et soyez dans une disposition continuellement aspirante à cet état d'enfance, qui est si utile et si nécessaire à la perfection de l'âme.
LETTRE GCGLXXilI(l).
Occupation poar ie jonr des Gendres, et de l'esprit de cette cérémonie.
Monsieur,
Vous honorerez demain Notre-Seigneur, et respecterez tous ses desseins dans la cérémonie des Cendres, lui demandant part à son esprit de mort et de pénitence, qu'il va répandre abondamment en ces jours dans les âmes fidèles.
Vous considérerez : l*' que les cendres vous avertissent qu'il faut mourir, et que l'Église vous les impose pour vous faire ressouvenir que vous avez été condamné à retourner en cendre avec le premier homme, afin que la vue de la mort dans votre esprit, et la grâce de Jésus- Christ dans votre cœur, éteignent en vous les désirs du péché et l'amour de la vie. Car le but de l'Église, par l'imposition des cendres, est de nous donner la haine de nous-mêmes, le désir de nous mortifier, et le zèle pour la destruction et la ruine du péché qui vit incessamment en nous.
2° Vous considérerez que l'Église, parla cendre qu'elle nous impose, nous met au pied des autels comme des victimes de mort, et nous en fait approcher comme des hosties prêtes à mourir pour satisfaire à Dieu. Lorsque les prêtres imposaient autrefois les mains sur des
(1) C'est la CCXXX" des imprimées.
(2) Les citations latines faites dans cette lettre indiquent assez qu'elle aura été adressée à quelque ecclésiastique du séminaire ou de la paroisse.
victimes, ils les appropriaient à Dieu et à ses autels, et les destinaient par là à la mort. Maintenant ils imposent la cendre, pour montrer à l'homme qu'il est pécheur, en lui apprenant non seulement qu'il est poudre comme le premier homme avant son péché, mais qu'il n'est que cendre. La cendre marque et exprime une chose passée par le feu. Tu as été, veut dire l'Église à chacun de ses enfants, dévoré parle feu du péché; tu n'es plus rien que cendre : mais souviens-toi que tu seras encore dévoré par le feu de la colère de Dieu, et que tu seras -un jour victime de sa justice, si tu ne le veux être maintenant de son amour.
3° L'Église, par cette cérémonie, nous imprime la grâce et l'esprit de la chose qu'elle nous exprime, et de la vérité qu'elle nous figure ; car elle nous donne des dispositions même de pénitence, par lesquelles nous confessons que nous sommes pécheurs : en sorte que, comme autrefois saint .Tean-Baptiste, en jetant de l'eau sur la tête des Juifs les engageait à la pénitence, et eux en s'approchant de lui se déclaraient publiquement pécheurs; de même les chrétiens en recevant présentement la cendre, reçoivent par les mains du prêtre la marque de leur état, qui les engage à la pénitence, et les peuples font eux-mêmes profession publique de leur péché.
4° Vous considérerez que, comme le Fils de Dieu reçut le baptême au commencement de sa pénitence et de son jeûne, vous recevez la cendre avant le vôtre, comme un engagement à la pénitence de la part du prêtre qui vous l'impose, et qui tient la place du Père éternel sur vous, comme saint Jean la tenait sur Jésus- Christ et sur les Juifs ; et même vous vous présentez pour la recevoir, afin de chercher Tesprit de pénitence
en Jésus-Christ, et en son Église qui est pleine de ses mérites et de sa grâce.
Et c'est là une des raisons pour lesquelles trois jours avant la cérémonie des Cendres on fait mention de Jésus -Christ mort en croix, afin que l'Église puise en lui la grâce de la pénitence qu'elle nous donne sous les cendres, et afin de nous faire par là reconnaître quelles sont les obligations que nous avons à Jésus- Christ. Car c'est lui qui est notre semence de vie, et, s'il ne fût point mort pour nous, nous serions tous réduits en cendre, et il ne resterait de nous que ce qui reste de Sodome et de Gomorrhe. Nisi Dominus reliquisset nobis semen, sicut Sodoma facli essemus, et sîcut Gomorrha similes fuissemus; et comme dit saint Jude : Sîcut Sodoma et Gomorrha, et fînitimss civitales factse sunt eœemplum, ignis selerni'pœnam sustinentes. La pénitence, dont nous devons recevoir la grâce par la cendre, nous imprime ce sentiment et cette disposition dans le cœur, de nous faire reconnaître que nous méritons non seulement la mort par nos péchés, mais le feu éternel, dont les cendres de Gomorrhe sont les marques et les vestiges.
5° Comme, le dimanche avant les Cendres, on lit dans l'Évangile la mort de Jésus-Christ pour nous apprendre qu'il a prévenu notre mort par la sienne, qu'il a souffert en lui ce que nous devions souffrir, et que comme chef il a porté la mort pour ses membres, il veut que dans ce jour des Cendres nous portions sur notre tête l'image de ses infirmités, de ses souffrances, et de sa mort, afin que nous nous ressouvenions de faire mourir en nous la partie supérieure de nous-mêmes, qui est notre esprit propre et notre propre volonté, qui, étant morts, porteront ensuite la mort dans ce qui dé-
pend d'eux, c'est-à-dire, dans la portion inférieure de notre âme.
C'est ce saint exercice de mortification et de pénitence qui doit faire votre grande occupation durant ce temps, sanctifiant votre jeûne par la mortification de votre chair, par le retranchement de vos satisfactions et de vos joies, par l'abstinence de vos propres désirs , en un mot, par un sacrifice perpétuel de vous-même, qui réduise en cendre par le feu de l'amour, et par le zèle contre le péché, tous les appétits de votre chair, et tous les mouvements déréglés de votre cœur.
Ce doit être là l'occupation continuelle des chrétiens, comme les saints ont remarqué en expliquant la loi des holocaustes : Hsec est lex holocausli. Cremabitur in altari tota nocte usque mane. Ignis ex eodem allari erit. Nous devons être des holocaustes perpétuels dans cette vie de nuit et de foi ; et ce sacrifice* doit durer jusques au matin, et au jour de la gloire, où nous nous trouverons tous un avec Dieu dans une parfaite consommation. C'est la grâce que vous demanderez très instamment à Notre-Seigneur, vous donnant le plus souvent que vous pourrez à son divin Esprit, afin qu'en sa vertu vous soyez fidèle à mourir à tout, pour ne vivre plus qu'à Jésus à la gloire de son Père. Adieu.