‹ Lettres de M. Olier, fondateur du Séminaire de saint-Sulpice [microform]Chapitre 295 sur 326 · LETTRE CCCLXXIV · texte numérisé non relu

LETTRE CCCLXXIV

n donne encore quelques explications de la cérémonie des Gendres.

Monsieur, Je suis bien aise de voir, par les demandes que

(1 et 2) C'est la CCXXXI» des imprimées.

VOUS me faites , que vous avez toujours une affection pour les cérémonies de l'Église, et que vous continuez à vouloir vous en instruire, et à vous remplir de leur esprit et de leur grâce. Celle des Cendres, que vous me proposez, est pour faire ressouvenir l'homme de la mort à laquelle il a été condamné pour son crime ; et l'Église la pratique au commencement du carême, afin d'obliger ses enfants à se soumettre à cet arrêt que Dieu a porté contre eux en la personne d'Adam, et à travailler durant ce temps à mourir à tout , pour se préparer à la grâce d'une nouvelle vie.

Le prêtre qui les impose, revêtu d'une chape de deuil, représente l'esprit de Dieu sur le pécheur, qui regrette d'avoir formé l'homme : Pœnîtet me fecisse liominem. Et cet habit exprime aussi sa colère sur nous. C'est pourquoi le prêtre qui tient la place de Dieu, comme saiflt Jean en son habit austère la tenait autrefois sur les Juifs, en imposant ces cendres sur la tête, prononce l'arrêt de mort contre le pécheur : et ce que Dieu a dit une fois au premier homme, Morte morieris, il le répète maintenant à chacun en ces termes: PulviseSj et inpulverem reverterisj pour imprimer ainsi sur la tête de tous ce jugement de mort.

Le pécheur qui se présente au pied de l'autel, et qui se met à genoux pour les recevoir, exprime sa disposition intérieure de soumission au jugement de Dieu, et d'acceptation de son arrêt de mort. Il témoigne par là qu'il adore ses ordres et les révère. Et il est bon, durant tout le carême , de se renouveler en cette disposition, d'adorer et d'accepter ce divin jugement, et de se purifier et se séparer de toutes choses , en la

— Probablement un ancien séminariste de Saint- Sulpice, peut-être le même qui reçut la lettre précédente.

manière qu'on le voudrait être pour se présenter devant Dieu à l'heure de la mort, parce que peut-être on ne sera pas pour lors en état de le faire.

L'Église prétend aussi par les cendres nous engager à la mortification de nos sens et de tout nous-mêmes. L'eau bénite, dont elles sont arrosées, nous exprime l'esprit de pénitence de Jésus-Christ, des larmes duquel elles sont toutes baignées et détrempées. L'encens, qui les parfume en se consumant dans le feu, marque l'application aux bonnes œuvres, et le sentiment de notre cœur que la charité doit réduire en cendre. Et les cendres tirées des rameaux d'olivier par le moyen du feu, marquent que notre intérieur ne sera consommé que parle feu même de Jésus-Christ, qui est cette hostie pacifique, qui par sa paix nous a réconciliés à Dieu. En un mot, tout cela marque qu'il faut nous résoudre, en la vertu du Fils de Dieu et de sa divine charité, à réduire en cendre et à mettre à mort toute la vieille créature.

Les cendres nous expriment encore l'état intérieur de notre âme, et ce qui se passe en elle, qui est le sujet des larmes et des gémissements de l'Église. Car Jésus-Christ est mort en nous, et ces cendres sont l'image de l'état où nous l'avons réduit. Elles nous^ apprennent que, par le feu de nos péchés et par l'ardeur de nos convoitises, nous l'avons fait mourir, mais d'une mort mille fois plus cruelle que celle qu'il a soufferte sur le Calvaire. Car il est mort sur le Calvaire pour prendre une nouvelle vie, et pour nous la mériter par sa mort et par sa résurrection ; et c'est cette nouvelle vie, acquise par ses mérites et par son sang, que nous avons cruellei^ent étouffée dans notre cœur. La vie du premier homme n'était que l'effet d'une

parole et d'un souffle ; mais celle de Jésus-Christ en nous est l'effet de trente-trois ans de vie ; c'est l'effet de mille larmes, de mille souffrances et de mille morts ; c'est l'effet de toute sa vie , de sa mort et de sa résurrection. La vie du premier homme était à la vérité une participation de la vie de Dieu; mais la vie de Jésus-Christ en nous le rend présent à notre âme avec son esprit, non seulement par une légère participation de sa vie, mais même par sa demeure et son inhabitation en nous.

Jésus-Christ est mort une fois à cause qu'il était sous une chair en ressemblance de péché, et qu'il avait voulu se revêtir de nos iniquités; mais maintenant qu'il n'a plus rien de l'extérieur du péché , qu'il est revêtu de la clarté de son Père, et qu'il est dans l'état de son être immortel, dans lequel il ne peut plus mourir, qpiel outrage que de le mettre à mort ! C'est pourtant ce que fait le pécheur : c'est jusqu'à ce point que va son insolence. Et c'est aussi le sujet pour lequel l'Église fait de si hauts gémissements, et un si grand appareil de pénitence, dans l'intérêt qu'elle a de recouvrer son Époux, et de le rappeler à la vie. C'est pourquoi elle fait les mêmes cérémonies sur les cendres que sur les "corps morts, les arrosant d'eau bénite, et les parfumant d'encens ; ce qui nous exprime encore la pénitence consommée de Jésus-Christ, ou son état de mort, et l'espérance de sa résurrection.

Enfin, dansées temps où l'Église expose Jésus-Christ mort dans les chrétiens, qui sont comme des tombeaux vivants, elle les applique, par la vue de ce spectacle, à soupirer après sa résurrection en eux, et après la communion à sa vie divine. Et pour cela elle se sert de la cendre; parce que comme la première chose que

l'on fait en la consécration d'un temple est d'y semer de la cendre , ainsi, dans le désir de renouveler le chrétien comme temple de Jésus-Christ et de son divin Esprit, et de le mettre en état qu'il y habite en sa nouvelle vie, elle lui met la cendre sur la tête comme une première préparation à sa totale rénovation, à laquelle il doit travailler durant ce temps.

Il faut donc, en nous approchant aujourd'hui des autels, que la cendre qu'on y répand sur notre tête , excite en nous le zèle de notre rénovation. Il faut que nous y reconnaissions l'obligation de nous sanctifier en nous approchant du Saint des Saints, et qu'enfin, suivant l'esprit et la grâce de ce mystère, nous prenions résolution de pa,sser tout ce saint temps : 1° dans des sentiments d'humiliation, de contrition de nos péchés, et d'acceptation de tout ce qu'il plaira à Notre-Seigneur de nous faire souffrir pour les expier ; 2° de douleur, de regret et de confusion d'avoir si souvent donné la mort à Jésus-Christ dans notre âme; 3° de désir de la faire revivre en nous , et de travailler à cela par les exercices des bonnes œuvres, et surtout de la pénitence et de la mortification.

LETTRE CCCLXXV (1).

A UNE PERSONNE DE PIÉTÉ QU'iL DIRIGEAIT.

De la qualité d'éponse de Dienj qae la sainte Vierge reçoit dans le mystère de l'Incarnation.

Ma très chère fille.

Je ne puis et ne dois vous tenir plus longtemps caché

(1) C'est la CLI« des imprimées, dont le fond et même la plupart des expressions se lisent dans les Mémoires, sous la date du 19 novembre

le sentiment dont j'étais rempli ce matin, sachant qu'il est conforme à votre piété, et que votre âme est très sensible à cette dévotion. Je suis bien aise de vous le dire, afin que cela vous serve d'occupation pendant ce jour, que l'Église destine aux joies de la très sainte Vierge dans le divin mystère de Flncarnation.

Ce qui était de plus auguste en la Mère de Dieu, et qui est le moins considéré , est le titre et la qualité d'Épouse de Dieu le Père, avec lequel elle devient une, pour être avec lui Mère de son Fils. Dieu le Père ayant dessein de sortir de hors soi par les voies de l'amour, etdeformerune famille naissante de lui-même, a voulu premièrement se pourvoir d'une épouse qui lui fût semblable , de même qu'en voulant former le genre humain selon la chair, il joignit à Adam une aide semblable à lui, de laquelle devait naître toute la postérité des hommes. Or cette épouse, qu'il a voulu se choisir, est la très sainte Vierge. Il l'avait destinée de toute éternité pour être la Mère de son Fils; et le temps étant venu pour accomplir ce mystère, il lui donne un surcroit de grâces, de richesses et d'ornements si magnifiques pour l'élever à cette incomparable dignité, que sa divine majesté éprise d'amour pour cette aimable princesse, se lie à elle, pour former en elle son Fils, et l'en rendre la mère.

Qui pourrait pénétrer ce que c'est que cette dignité d'épouse? Qui pourrait comprendre en quel état de sainteté est tirée la très sainte Vierge parle Père éternel, qui, l'honorant de ce titre glorieux, l'élève dans son sein jusqu'au plus intime de sa substance et de son cœur? Elle est pour lors dans un abandon inconcevable à la puissance et au domaine du Père éternel. Elle est tellement passée en lui et dans ses droits, qu'il ne se

peut rien comprendre de pareil. Elle lui est livrée sans retour, sans soin et sans souci; et elle est dans une joie, et dans un repos qui ne se peut dire, de se voir en ce lieu ou Dieu seul est sa suffisance.

Dieu le Père a aussi, de son côté, une joie incroyable de posséder cette âme, et de la voir ainsi abandonnée à lui. Il la voit toute sienne avec une consolation et une joie non pareille. Jamais créature ne pourra exprimer quel est l'amour et la tendresse dé Dieu le Père envers la sainte Vierge, en qualité d'épouse. Gela est infini, immense, inconcevable et incompréhensible à tout esprit créé : c'est un ouvrage que Dieu seul peut comprendre.

Je le prie de tout mon cœur de vous faire goûter et ressentir quelque chose de cette sublime grandeur, et de vous mettre en part des saintes qualités , dont votre divine Mère est remplie en cet état divin. C'est un Dieu jaloux, et qui désire avec ardeur de rencontrer des âmes, qui soient en état d'être rendues participantes de ce qu'il a communiqué de plus parfait et de plus saint à son Fils et à sa très sainte Mère. Adieu.

Je vous laisse en vous apprenant une vérité qui doit renouveler votre courage et votre confiance. C'est que les dons de Dieu, dans les âmes fidèles à l'Esprit, vont toujours augmentant au lieu de s'amoindrir. Douter de cette vérité , c'est blesser et affliger au dernier point le cœur de l'Époux, qui veut que l'âme croisse tous les jours jusqu'à la perfection, dans la connaissance de son amour et dans l'expérience de ses dons. Tout à vous pour jamais.

LETTRE CGCLXXVI (1).

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