‹ Lettres de M. Olier, fondateur du Séminaire de saint-Sulpice [microform]Chapitre 296 sur 326 · A UNE DAME DE SA PAROISSE · texte numérisé non relu

A UNE DAME DE SA PAROISSE

II la console après ravoir contristée et rexborte à ne pas lever le sceau sacré de la croix que Jésus a mis sur son cœur.

[Le vendredi saint (2).]

J'ai vu, par la lecture de votre lettre, votre peine selon la chair et votre humiliation selon l'esprit. Je vous y répondrai que j'ai été fâché de vous avoir contristée, mais que j'ai été réjoui, comme saint Paul, de ce que votre tristesse vous a portée à l'humiliation et à la pénitence. C'est ce que répondit cet apôtre à ses disciples, qui étaient dans des dispositions pareilles aux vôtres. Je m'aperçois plus que jamais que Jésus et sa Mère se veulent rendre maîtres ahsolus de vous, sans ménager vos intérêts, ni flatter en façon quelconque vos sentiments particuliers. La simplicité de leur voie me ravit, et la disposition de votre âme me console au dernier point, voyant qu'ils ont en même temps le soin de préparer votre cœur à recevoir les réprimandes, et à embrasser les sentiments pénibles de la direction.

Voyez si votre souhait est accompli. Vous aviez désiré que l'on mourût pour vous à tout respect humain, et qu'on vécût à votre égard dans toute la simplicité du christianisme. Je ne vois rien à vous dire par la miséricorde de Dieu qui me puisse donner de la peine. Il me semble que votre cœ.ur est prêt à tout, et que vous voulez bien être nourrie du pain délicieux de la croix

(1) C'est la CXXXIX« des imprimées.

(2) L'année où celte lettre fut écrite n'est pas indiquée, mais ce n'est pas après 1652, car M. Olier était encore curé quand il la flt.

de Jésus. Voilà la pensée de mon réveil en ce grand jour de sa passion, où Jésus nous dit : Mettez-moi comme un sceau et un cachet sur votre cœur ; afin de nous apprendre qu'il veut enfermer notre cœur sous le sceau sacré de la croix, afin qu'il ne s'échappe jamais pour sortir et s'épancher dans la complaisance d'aucune créature. Le cœur lui appartient tout entier. Vous savez quel crime c'est de lever le scellé qu'a posé la justice des hommes : que serait-ce donc de lever celui de la justice de Dieu, qui scelle notre cœur du sceau de la croix? C'est ce que sa puissance a fait dans le baptême, et ce qu'il veut que nous renouvelions tous les jours par notre foi et dans notre charité. C'est pourquoi il nous dit : Mettez-moi comme un sceau sur votre cœur, ma fille, quelle heureuse prison! Oh! quelle douce servitude! Oh ! que la liberté contraire à cet état est gênante et amère ! Quelle douceur, quel prix et quel repos ne possède- t-on pas en cette aimable captivité! Et si quelquefois les sens cherchent leur satisfaction , dont alors ils sont privés, quelle joie ensuite ne reçoit pas le cœur pour récompense de sa privation ! Oh ! quelle protection, et quelle sûreté sous l'aimable scellé de Jésus ! mais quelle impression ne reçoit-on pas de lui en cet état! C'est alors seulement qu'il grave parfaitement son image dans le fond de l'âme; car, dans tous les autres temps et dans tous les autres états , l'impression des créatures s'y mêle, qui, entrant en l'âme, ou elles efiacent, ou elles troublent la figure etl'image du Seigneur. Tenez donc bien toujours votre cœur sous cet aimable scellé de la croix. Voilà tout ce que je vous demande au nom de Jésus crucifié, qui n'a souffert pour vous qu'à cette intention. Son Père à la croix le tient scellé pour lui ; en sorte qu'il n'y a rien au monde

qui entre dans son cœur, et il est fermé à tout pour Dieu. Il vous demande la même chose pour lui, et pour son Père.

Ma fille , si vous avez un peu de charité pour moi, de quoi je ne doute pas, car je sais que vous en avez beaucoup et plus que je ne mérite, ne me refusez pas cette demande. Quoique je sois un pauvre misérable, et assez malheureux pour vous persécuter, je ne laisse pas de servir d'instrument à Jésus-Christ pour mettre le sceau sur votre cœur, afin que rien n'y entre, et que Jésus-Christ seul y fasse en paix sa demeure. Vous aimez la persécution quand elle vient de la main de la charité, comme Notre-Seigneur à la croix aimait celle qui lui venait de son Père. Recevez donc celle que vous souffrez comme un aimable coup du glaive qu'il est venu apporter entre la fille et le père , voulant que la persécution se fasse dans la créature par le glaive de son esprit, par la main même qui nous est la plus chère, et par ce que nous avons de plus tendre en l'Église. Adieu. Je m'en vas ouïr la Passion, avec vous au pied de la croix de Jésus.

LETTRE GCCLXXVII (1).

II i'enconrage à bien souffrir, et il la! montre les avantagres

de la croix.

Monsieur, Si notre cher enfant humilie son corps , c'est pour

(1) C'était la CLXXXIIe des imprimées.

(2) Le ton de la lettre montre qu'elle a été adressée à quelqu'un des ecclésiastiques du séminaire de Saint- Sulpice à qui la maladie obligea d'appliquer des remèdes violents et de faire des opérations douloureuses.

relever son àme ; il ne mortifie sa chair que pour vivifier en même temps son esprit. C'est acheter à bon marché ce précieux trésor de l'Évangile, qui est la grâce de Jésus-Christ, que de l'acquérir par un petit renversement de terre, comme est celui de la tribulation du corps.

Ne doit-il pas souhaiter que ses entrailles soient ouvertes, que toute sa chair soit déchirée, si, au milieu de ses travaux et de ses exercices, il y peut rencontrer Jésus-Christ? C'est là sa foi et son espérance, comme c'est ce qu'il y a de plus vrai et de plus sur dans l'Église, que la tribulation opère la patience , qui n'est jamais frustrée dans son attente, parce que la charité, qui est l'œuvre parfait du Saint-Esprit, est répandue dans le cœur affligé. Il faut voir à ce coup si notre cher enfant est vrai enfant de foi; sien esprit il résiste à la chair, et s'il sait bien user de Jésus-Christ, qui veut en lui être sa force et sa vertu, et en qui il pourra souffrir mille fois davantage que tout ce qu'il aura de plus dur à porter. Il a été la force des martyrs, qui ont eu de plus rudes peines et des maux plus cruels à souffrir dans une chair infirme, délicate et sensiblcj aussi bien que la sienne. Us n'ont point eu d'autres défenses dans leurs supplices que la vertu intérieure du Fils de Dieu, auquel ils tenaient leur esprit intimement uni en silence et en paix, pendant que tout leur extérieur était livré, noyé et abîmé dans la douleur et la souffrance. Allons à la croix armés et animés de Jésus-Christ. Il en est détaché, et il en est descendu pour entrer en nous, et

Si M. de Poussé n'avait été repris par M. Olier pour avoir excédé dans l'usage des austérités corporelles, on soupçonnerait que la lettre lui a été écrite, tant la première phrase conviendrait bien à ce genre de souffrances. (Vie de M. Olier, t. III, p. 125.)

ensuite pour nous y porter avec lui, et nous y lier comme lui. L'amour excessif qu'il a pournousne lui a pas laissé goûter seul la vertu et le mérite de la croix; il a voulu nous rendre participants de ce bien. C'est pour ce sujet qu'en ayant été détaché extérieurement, il y demeure toujours attaché en esprit, afin d'y reporter tout le corps de l'Église, et de lui faire trouver là son véritable esprit.

Il veut que nous trouvions la vie dans cet arbre de douleur, comme autrefois nous l'avions perdue dans l'arbre de délices; et que, dans ce qui portait en nous la mort de l'homme de péché, nous y trouvions l'esprit d'une seconde vie, qui est là vie d'un Homme-Dieu. N'est-ce pas renouveler heureuseiaient la vie, que delà trouver dans un peu de souffrance ? Qui ne voudrait ressusciter à la vie présente, et se délivrer de la mort, s'il n'avait qu'à souffrir quelques heures sur la croix? Il n'est pas question de ressusciter à la vie présente, et à la vie du péché , mais il est question d'entrer dans la vie céleste, et dans la vie d'un Dieu. Eh quoi! refuserons-nous d'acheter pour si peu ce bonheur et cette grâce? Hélas! la vie d'un million d'hommes sacrifiés, et d'un million de créatures et de mondes nouveaux ne pourrait pas nous acquérir ce cher trésor de la vie d'un Dieu, et nous ne voulons pas y donner un moment de souffrance.

Estimons la vertu crucifiée, et sachons que c'est le caractère de la divine vérité. La racine du véritable bien est en la croix. Ne faites cas que de cela. Dieu nous fasse la grâce de l'estimer et de l'exalter en notre cœur par-dessus toutes choses. La sainte Église en a fait la solennité dans ce mois. Je prie Notre-Seigneur que ses enfants soient bien remplis de son amour, et

qu'ils s'établissent tous les jours de plus en plus en cette vérité, qu'autant qu'on a du véritable esprit de Jésus-Christ et de la vraie lumière, on a dans le cœur autant de véritable amour pour la croix. Fuyons cette fausse vertu qui veut avoir ses aises, et qui travaille incessamment pour les préparer. Fuyons cette apparence de christianisme menteur, qui ne veut avoir rien qui le choque. Aimons l'anéantissement de nos désirs et de nos affections. Aimons le détachement, le dénûment de l'estime propre, l'abnégation de tous nos sentiments, et le crucifiement universel et continuel de nous-mêmes. Soyons aussi toujours crucifi.és comme Jésus-Christ, et avec Jésus-Christ en croix. Ayez encore devant vos yeux cette grande maxime du Maître : Celui qui tous les jours ne portera pas sa croix, ne sera pas disciple de Jésus-Christ. Ce ne sont pas là des opinions à disputer, ce sont des maximes de foi à pratiquer, et qui seront les règles du salut, et les voies assurées pour s'établir dans l'esprit du christianisme.

Page 1