‹ Lettres de M. Olier, fondateur du Séminaire de saint-Sulpice [microform]Chapitre 303 sur 326 · Qu'il faut aussi, à l'exemple de ce même apôtre · texte numérisé non relu

Qu'il faut aussi, à l'exemple de ce même apôtre

qu'ils deviennent le crucifix du monde, c'est-à-dire ses persécuteurs et ceux qui le crucifient, et le mettent aux abois de la mort : Mihi mundus cruci/îxus est, et ego mundo.

4. Qu'il faut qu'ils fuient le monde , et qu'ils craignent ses charmes et sa contagion. Si de mundo fuisselîs, dit Jésus-Christ, mundus quod suum erat, diligeret : Si le monde vous aime, affligez- vous; car c'est une marque que vous avez en vous quelque chose de lui.

5. Qu'il faut qu'ils fuient l'approbation du siècle, bien loin de la chercher; car il ne les peut estimer, s'ils ne lui sont conformes, et s'ils ne lui applaudissent. Ainsi il faut qu'ils regardent comme une peste et une exécration la maxime qu'il faut chercher l'estime du monde, se fondant sur cette grande vérité de saint Paul : Si hominibus placerem, Chrîsti servus non essem. Ce n'est pas que Dieu ne donne quelquefois au monde de l'estime pour ses serviteurs, inais c'est pour ceux qui ne le veulent pas et qui le fuient, le méprisent, et se moquent du monde.

Il faudra donc bien prendre garde que personne n'ait rien en soi de semblable au siècle, soit en la façon d'agir, de parler, ou de se vêtir, soit en toute sa conduite, selon cet avis de l'Apôtre : Nolite conformari huic sseculo ; sed renovamini spiritu mentis vestrse. Induimini Dominum Jesum Christum. C'est à quoi sont obligés particulièrement tous les chrétiens, mais beaucoup plus les ecclésiastiq;ues , qui doivent être revêtus en leur intérieur, aussi bien qu'en leur extérieur, des mœurs, des inclinations et des vertus de Jésus-Christ, marchant en la simplicité du nouvel homme, qui est Notre-Seigneur.

Vous les avertirez aussi que la maison du séminaire est cette haie de l'Évangile, qui sépare la vigne du Seigneur d'avec le monde. La haie est remplie d'épi^ nés ; le monde ne s'en doit point approcher qu'il n'y soit piqué, et qu'on ne lui donne horreur de soi, et de ses maudites maximes de duplicité, de médisance, d'envie, de haine, de luxure, d'ambition, d'impiété, d'avarice, de gom'mandise, de luxe, en un mot de tout péché.

La maison doit être si pleine des vertus opposées, qu'en même . temps * qu'elle en inspire l'amour, elle donne dégoût, aversion et horreur des vices contraires.

LETTRE CCCCI (1).

II lui indique les véritables marqaes pour discerner les Tertns eiirëtiennes, et Vexliorte a en instrnire les ecclésiastiques qui sont sous sa conduite.

Monsieur et très cher en Notre -Seigneur,

L'emploi où la providence de Dieu vous a établi, m'oblige de vous donner un avis important pour le bien des ecclésiastiques qui sont sous votre conduite. Comme vous les devez former à la solide piété, il faut surtout les bien instruire des véritables voies pour s'établir dans les vertus chrétiennes, et les empêcher de prendre le change, en se laissant aller à de vaines apparences, par lesquelles le démon ne manque-

(1) C'est la CCXXXII* des imprimées; elle est tirée en partie des écrits de M. Olier -. Sur les séminaires.

(2) Voir la note 2 de la lettre précédente.

rait jamais de les séduire. Je vous ai déjà donné sur cela plusieurs instructions : en voici encore une que je crois de la dernière conséquence. C'est de faire en sorte qu'ils ne se contentent point ni du seul extérieur des vertus qui n'est souvent qu'hypocrisie, ni des vertus même qui ne sont que morales, parce que souvent elles ne sont qu'un ornement dont le démon se sert pour surprendre les simples. Car il a cette adresse, pour leur faire mépriser la véritable dévotion, et décréditer dans leur esprit ceux qui la suivent, de leur persuader que Jésus-Christ n'a pas de suppôts plus parfaits en son Église qu'il y en a dans les sectes des philosophes, et que les serviteurs de Dieu ne sont pas plus vertueux que tant de païens et tant d'hérétiques, qu'il a établis dans la perfection extérieure de ces mêmes vertus par ses impressions malignes. C'est pour cela qu'il fait quelquefois entreprendre à ceux qui sont à lui de grandes actions par superbe, par complaisance, par amour-propre, ou par d'autres voies semblables, auxquelles toutes les autres difficultés cèdent facilement. C'est pour cela aussi que, pour leur faire faire extérieurement quelque bien, il leur ôte tous les obstacles qu'il a accoutumé de fournir aux bons chrétiens, et qu'il allume même en eux le feu de la convoitise, pour leur faire produire de temps en temps des actes extérieurs de vertu, jusqu'à les rendre insensibles aux difficultés et aux résistances communes de la nature. Et c'est ce qu'il fait même en de très mauvais chrétiens, et adonnés à toutes sortes de plaisirs et de délicatesses, qui, étant au-dessus de toutes les résistances humaines, et souffrant tout pour les intérêts de la vanité ou de la volupté, quand il leur faut faire la moindre violence du monde pour

Dieu et pour le ciel, ils trouvent toutes choses impossibles.

Il y a donc beaucoup à examiner les vertus, et les actes héroïques qui s'y pratiquent tous les jours : et il faut bien metlre en garde les sujets du séminaire contre ces folles vertus, les instruisant à fond, et des moyens pour s'établir dans les vertus chrétiennes, et des marques pour discerner si l'on travaille chrétiennement et cléricalement afin d'y être établi. Or voici trois marques assurées par lesquelles ils pourront faire ce discernement : la première est de considérer quel est le motif de leurs actions ; la seconde, d'en examiner le principe; la troisième, d'en regarder les suites et les effets.

Il faut donc qu'ils examinent premièrement, et qu'ils tâchent à reconnaître quelle est la lumière en laquelle ils agissent, ils travaillent, ils entreprennent l'acquisition des vertus, et si c'est la foi ou la sagesse humaine. Il faut qu'ils considèrent s'ils ont devant les yeux la volonté de Dieu, qui veut leur sanctification : Hœc est voluntas Dei sanctificatio vestra; s'ils recherchent la complaisance de leur Père céleste, et le désir de lui plaire : Quée placita sunt ei fado semper; s'ils ont en vue la conformité de Jésus-Christ, la pratique de ses conseils, la fidélité aux instincts et aux mouvements de son divin esprit, qui sollicite l'âme, et qui la porte suavement et puissamment â Dieu. Tout cela est excellent, et si ce sont là leurs dispositions, les suites en seront assurément très heureuses, les productions en seront très solides, et ces vertus ainsi obtenues, étant comme des éclats de la lumière de Dieu dans les clercs pour éclairer l'Église, feront que les hommes en glorifieront Dieu, et qu'ils en seront eux-mêmes édi-

fiés : Si oculus tuus fuerit simpleXj totum corpus lucidum erii.

Mais si au contraire ils ne voient en eux que des motifs humains; s'ils désirent la vertu seulement pour être excellents en eux-mêmes, et plutôt pour se satisfaire que pour se rendre agréables à Dieu; s'ils ne la recherchent que par une vaine complaisance, ou parce qu'étant belle en elle-même, ils en seront estimés parmi les hommes, il est certain qu'ils ne feront qu'une masse de vices et un ouvrage de ténèbres, selon cette parole de Notre-Seigneur dans l'Évangile : Si oculus luus fuerit nequam, totum corpus tuum tenébrosum erit.

La seule et simple foi est la mère du pur amour et des vertus qui en dépendent. Ce n'est pas qu'on ne puisse être tenté et agité souvent par des impressions malignes, ou par des motifs purement naturels, au milieu d'un travail très chrétien et très pur, mais on n'agit pas pour cela avec dépendance de ces motifs, ni avec adhérence volontaire à ces impressions. Car on sait bien dire en ces rencontres comme saint Bernard : Pr opter te non cœpi, nec pr opter te desinam : Je n'ai pas commencé pour toi, superbe maudite et complaisance malheureuse, et je ne finirai pas aussi pour toi. Ou bien, comme disaient les premiers chrétiens en ces occasions : Abrenuntio tibi, Satana : conjungor tibi, Christe ; Je renonce à toi, Satan, et à tes suggestions, et je m'unis à vous, ô mon Jésus, pour opérer en vous à la gloire de Dieu.

La seconde chose, qui leur servira à reconnaître et à discerner s'ils travaillent en chrétiens, ou seulement en philosophes à l'acquisition des vertus, est de voir s'ils travaillent en eux-mêmes , c'est-à-dire appuyés

sur eux, et par confiance en leur propre vertu; ce qui serait une chose purement humaine; ou si c'est en la force de Jésus-Christ, et en la confiance en sa vertu, sans laquelle on ne peut avoir aucune vertu chrétienne. Plus on mêle de soi, moins on avance dans les œuvres de la grâce. C'est pourquoi il faut être soigneux d'être toujours en renoncement à nous-mêmes, suivant cette règle de Notre-Seigneur : Qui vult venire post me, ahneget semetipsum. Car ce nous-mêmes est une source d'imperfection, et une abondance de tous maux. D'où vient que plus il y a de nous-mêmes, plus nous fortifions le mal, et mettons obstacle au bien et à la pure vertu, laquelle n'est jamais qu'en aliénation de notre chair, et en condamnation de nos inclinations déréglées; car son génie et sa nature est de nous séparer toujours de nous-mêmes pour nous établir en Jésus.

C'est pour cela qu'il faut les porter à vivre intérieurement en abnégation perpétuelle d'eux-mêmes, afin que, renonçant continuellement à toute leur propre vertu, ils invoquent sans cesse le Saint-Esprit, suivant l'avis de l'Apôtre, qui les veut en tout temps gémissant en leur cœur, et appelant toujours à haute voix le secours de leur Père : Jhba, Pater : Père, ô Père, secourez votre enfant qui ne peut rien en soi, mais qui peut tout en vous et en la vertu de votre aimable fils. Ainsi vous les exhorterez souvent à demander et à embrasser ce divin esprit que Dieu ne refuse pas à ses enfants lorsqu'ils l'invoquent en confiance. Le droit le plus essentiel des enfants est d'avoir accès à leur Père. Il faut donc qu'ils s'y adressent, qu'ils lui demandent son Saint-Esprit, dans l'union duquel ils doivent agir et opérer en toutes choses.

La troisième voie pour discerner les vertus chrétiennes est d'en examiner les suites. Les personnes établies seulement dans les vertus humaines et naturelles s'appuient sur elles-mêmes, comme sur un fond qui leur est propre; et de là vient qu'elles se mirent ensuite en elles-mêmes, qu'elles s'y complaisent et s'en estiment, qu'elles se comparent avec les autres, qu'elles les méprisent, qu'elles sont jalouses de leurs louanges et de leur bien, qu'elles désirent d'être connues, et qu'elles recherchent l'estime, la louange et l'applaudissement, sans quoi elles vivent toujours en tristesse , en rétrécissement de cœur, en abattement, en chagrin, en dépit et en désespoir. Mais ceux qui sont établis dans les vertus chrétiennes, comme ils sont fondés en Notre-Seigneur et en son divin Esprit, qui est le principe de toute vertu, et dont les effets sont purs et insensibles, ils n'ont point lieu de se complaire en eux, de se réfléchir sur eux, ni de se satisfaire en rien de propre qui soit en leur fond; car le Saint-Esprit, extrêmement jaloux de sa gloire et du bien de sa créature, fait sentir à leurs âmes l'indigence extrême qu'elles ont de sa vertu, afin de les tenir toujours dans sa dépendance, et dans l'obligation de recevoir de lui en toutes choses, et afin de les engager par là à avoir continuellement les yeux sur lui, sans avoir jamais lieu de se regarder, et de se fonder et s'établir sur elles-mêmes, qui est le dernier mal de l'homme.

LETTRE CCCGII (1).

II lai donne an avis important snr la manière de former les jeanes ecclésiastiqaes à l'oraîson. ,^

Monsieur et très cher en Notre-Seigneur,

Un de vos soins principaux dans votre emploi doi être de bien former les âmes à l'oraison. C'est une voie des plus courtes, mais des plus sûres que nous ayons pour les rendre bientôt parfaites. Mais il faut bien prendre garde, en les y conduisant, qu'elles ne s'égarent, et qu'elles n'en perdent entièrement le fruit, pour n'y être pas assez instruites.

Il y a deux choses principalement que vous aurez soin de prévenir, qui suivent pour l'ordinaire la ferveur de ceux qui commencent, et qui leur font beaucoup de tort. L'une est de s'altérer la poitrine par la recherche des goûts et des consolations spirituelles : l'autre est de s'échauffer la tête par une application trop vive et trop ardente aux sujets d'oraison, d'où naissent des incommodités très notables.

Il est nécessaire pour cela de les instruire d'abord de quelque voie sûre et facile pour se conduire dans cet exercice, et dans cette occupation intérieure, qui, leur étant nouvelle, fait former à chacun des manières et des méthodes particulières, qui souvent les gâtent et les embarrassent beaucoup.

(1) C'est la CXVIP des imprimées.

(2) La première phrase permet de supposer que cette lettre fut écrite à M. Louis Tronson, qui, dès son entrée au séminaire de Saint-Sulpice, fut chargé par M. Olier d'expliquer la méthode d'oraison.

Secondement, il est bon de leur découvrir l'impureté qui se rencontre en la recherche des goûts et des consolations sensibles en l'oraison, et de leur faire voir que ces manières d'agir grossières naissent de deux sources, l'une d'erreur, et l'autre d'amour-propre mêlés ensemble. Car le pur amour de Dieu n'est point sensible, comme se l'imaginent ordinairement ceux qui commencent, qui mettent toute leur dévotion dans les opérations sensibles de Tesprit. Dieu est esprit, dit Notre-Seigneur, et il veut que les âmes qui l'aiment, qui l'adorent, et qui s'appliquent à lui, le fassent en esprit et en vérité, ne s'amusant point aux sentiments, qui naissent bien souvent de l'esprit de la chair et du mensonge. Cette erreur est si commune dans les esprits, que la plupart se laissent aller au chagrin, à la tristesse et au découragement, quand ils n'ont point en eux ces jçies et ces douceurs sensibles. C'est pourquoi, quand Dieu ne leur en communique point, ils les excitent en eux, les tirant de leur fond, et les puisant dans leur chair, jusqu'à perdre haleine, à se dessécher et à épuiser toutes leurs forces.

Je laisse à penser de quelle utilité cela peut être pour l'esprit, et quels effets de grâc,e et de sainteté le suc de notre chair tiré par l'alambic de l'amour-propre peut produire et opérer en l'âme. Ils en sont si avides, qu'ils s'abandonnent à cela, et s'y jettent sans retenue, de même que dans une faim extrême ils se jetteraient avec une ardeur démesurée sur des viandes grossières : ce qui les épuise, consomme leur corps, et nourrit avec cela leur amour-propre, qui se repaît et se grossit en eux par cette voie. Or c'est là un très grand mal pour l'intérieur, qui, s'abreuvant ainsi des choses sensibles et grossières, s'éloigne d'autant plus de la

pureté qu'il doit avoir. C'est à quoi doivent bien prendre garde tous les chrétiens, mais particulièrement l^s prêtres et les ouvriers évangéliques, parce que, comme ils doivent agir par la foi opérante en pure charité, ils ont besoin de cette conduite pure, stable et ferme, qui ne s'altère point, mais qui s'affermit et s'augmente dans le travail.

Il faut donc les instruire que si Dieu leur donne quelquefois de ces goûts et de ces douceurs sensibles, c'est qu'il condescend à leur infirmité et à la faiblesse de leurs âmes. Il voit que dans ces commencements, où ils ont quitté absolument tous les plaisirs de la chair et du monde, ils ne peuvent se voir si tôt sevrés de toute consolation. C'est pourquoi il se fait sentir, de peur qu'ils ne le quittent; mais il ne le peut faire qu'avec douleur, voyant qu'il n'est point aimé ni suivi purement pour l'amour de lui-même; que ce n'est pas lui, mais sa consolation que l'âme recherche; et qu'elle embrasse ses dons, non pas dans le désir unique de le posséder et de lui plaire, mais dans la vue de s'amuser et de s'arrêter à ce qui la satisfait.

Il est bon de leur faire remarquer en cela la bonté de Dieu, et combien sa conduite est douce et suave à ses enfants. Car pour les délivrer peu à peu des plaisirs plus criminels, il s'accommode à eux et leur en fournit d'autres, en attendant qu'ils s'en dégagent, ou que lui-même, se découvrant à eux dans l'immensité de ses perfections, et tel qu'il est dans la vue de la foi, se fasse aimer pour lui-même purement et sans mélange.

LETTRE CCCGIII (1).

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