‹ Lettres de M. Olier, fondateur du Séminaire de saint-Sulpice [microform]Chapitre 304 sur 326 · A UN DE SES DISCIPLES DE SAINT- SULPICE · texte numérisé non relu

A UN DE SES DISCIPLES DE SAINT- SULPICE

n rinvite à prier Dieu pour le clergé, et Ini fait connaître ce qa^ faut partleolièrement demander.

Monsieur et très cher en Notre-Seigneur,

Je crois que nous devons dans ce temps prier beaucoup pour l'Église, et demander à Dieu qu'il renonvelle sa religion, qui en beaucoup de lieux parait maintenant, et en l'extérieur et en l'intérieur, presque tout abolie. On voit que la langueur laisse déchoir la beauté des églises, la décoration des autels, le respect du sacrifice, la gravité du chant, la majesté des cérémonies, la piété des prélats, la modestie et la sainteté de leurs ministres, la richesse des ornements, surtout de ceux qui touchent de plus près la personne de Jésus-Christ, comme sont les ciboires et les calices, les soleils et les lampes ardentes devant sa face. Il faut que vous demandiez beaucoup à Dieu qu'il rétablisse par toute la chrétienté la décence qui est nécessaire à son culte extérieur, et qu'il demande pour sa parfaite religion : Domine jdilexi decorem domus luse; mais particulièrement, qu'il lui plaise de renouveler dans le cœur du clergé l'intérieur de sa religion. Vous savez que c'est là votre vocation, et ce que Notre-Seigneur vous a fait connaître qu'il de-

(1) C'est la CLXXXVe des imprimées.

(2) Les recommandations de M. Olier conviennent bien à un directeur de séminaire. Nul plus que lui n'a vocation, pour demander à Dieu le renouvellement du clergé et pour prier Notre-Seigneur, au très saint Sacrement, de pourvoir aux besoins de son Église.

mandait de vous. Ainsi je vous exhorte d'y avoir une application spéciale.

C'est pourquoi vous demanderez à Dieu avec instance, pour les prélats de son Église, l'esprit de sainteté et de séparation du siècle; l'esprit de parfaite oraison et d'application à Dieu; l'esprit de frugalité dans leurs tables, d'honnêteté dans leurs meubles, et de modestie en leur train ; l'esprit de libéralité envers le prochain; l'esprit de vigilance sur leur troupeau; l'esprit de zèle, de force et d'application à les servir; l'esprit de haine pour détruire le péché, les hérésies, l'athéisme, l'impiété ; l'esprit de basse estime d'euxmêmes, qui les tienne toujours vils et abjects à leurs propres yeux.

Pour les chapitres, vous demanderez à Dieu la correspondance avec leurs prélats; la charité parfaite, et l'union dans les particuliers du corps; une grande assiduité au chœur; un parfait respect dans l'église; une grande modestie et récollection en Dieu, surtout pendant le temps des saints offices; en un mot, un grand exemple de piété et de religion chrétienne à tout le diocèse.

Pour les curés, vous prierez Dieu de leur donner l'esprit de pénitence pour leur troupeau ; de zèle pour le salut des âmes ; d'assiduité aux services des peuples ; de tendresse et de compassion dans leurs maux; de promptitude à les secourir, soit pour le corps, soit pour l'esprit, par les aumônes et par les sacrements ; d'oubli d'eux-mêmes, soit au vivre, soit au vêtir, soit au dormir; d'abandon à Dieu et d'amour de la croix.

Pour les vicaires et les prêtres de paroisse, vous demanderez un grand dénùment d'eux-mêmes entre les mains du pasteur; un anéantissement profond; une

entière pauvreté ; une activité continuelle en esprit de paix, de douceur et de charité; une perte totale d'euxmêmes, et un entier abandon à Dieu pour le service du prochain.

Enfin, pour tous les ministres des saints autels, vous demanderez les ornements des vertus; une sainteté parfaite; les lumières d'une foi vive, avec l'ardeur de l'amour. Comme ce sont là les principaux instruments de la religion, et ce que Dieu demande surtout en son Église, ce sont aussi les choses que vous ne manquerez point de demander à Dieu tous les jours, principalement quand vous serez devant le très saint Sacrement, où Notre-Seigneur n'a point de plus grande joie que de pourvoir aux besoins de son épouse.

LETTRE CCCCIV (1).

11 loi montre l'obligation qu'il a de faire pénitence, et d'inspirer ce même esprit aux ecclésiastiques qui sont sous sa conduite.

Monsieur est très cher en Notre-Seigneur,

La profession que vous faites de vouloir vivre et mourir à la croix, m'a donné une des plus sensibles consolations que je puisse recevoir en cette vie. C'est là la grande vocation de tous les chrétiens, et particulièrement celle des prêtres, dont toute la gloire doit être de souffrir, et d'être trouvés dignes d'endurer

(1) C'est la XXXIIIe des imprimées.

(2) Cette lettre parait écrite au directeur du séminaire de Saint-Sulpice; M. Olier n'ayant pas coutume de désigner, sous le nom à' ecclésiastiques du séminaire, d'autres séminaristes que ceux de Saint-Sulpice. Elle a donc été adressée probablement à M. de Poussé, ou à M. de Lantages, qui successivement dirigèrent celte communauté de 1645 à 1652.

quelque chose pour la gloire de leur Maître. L'esprit de pénitence qui remplit l'âme de douleur et le cœur d'amertume en vue des offenses de Dieu, leur doit donner ces sentiments; et il les doit convaincre qu'il ne faut point que l'âme d'un prêtre en cette vie ait de relâche en son crucifiement.

C'est ce que vous tâcherez de bien faire comprendre à tous les ecclésiastiques du séminaire , afin qu'ils s'accoutument aux humiliations et aux violences qu'il se faut faire, et que l'Évangile dit être nécessaires pour emporter le royaume de Dieu. Notre-Seigneur, tout saint et tout innocent qu'il était, fut relégué par le Saint-Esprit dans le désert pour faire pénitence. Ce qui apprend à l'Église et à tous ses membres qu'en quelque état que l'on puisse être, il faut se résoudre à ce même exercice. C'est pour cela aussi que ce divin Esprit nous est donné, qui, étant un esprit de sainteté, vient en nous pour nous séparer, nous diviser, nous crucifier, nous mortifier et nous ensevelir avec Jésus-Christ. Par cette voie qui ôte tout mélange d'impureté, nous irons croissant de clarté en clarté par l'opération de ce même esprit : notre intérieur se transformera de plus en plus en Dieu jusqu'au jour de sa consommation parfaite, comme dit saint Grégoire de Nazianze ; et alors, pour me servir des termes de l'Écriture sainte, le feu divin nous salera saintement en sa manière, omnîs igné salietur : c'està-dire que le feu de l'amour consommant, pénétrant et absorbant toute mortalité, nous servira de soutien et de conservation en notre consommation même, par opposition au feu d'enfer, qui est le sel des damnés qui les conserve et les consume tout ensemble. C'est ce qu'il faut que les prêtres sachent, et dont

les clercs doivent être bien instruits dans le séminaire, afin qu'ils se nourrissent de ce même esprit, et qu'ils en soient remplis dans tous leurs exercices. S'ils vont à l'oraison, qu'ils y aillent comme de pauvres et misérables mendiants, selon que le dit saint Augustin; qu'ils y aillent comme ce pauvre blessé de l'Évangile, laissé tout nu, meurtri de coups, percé de plaies, à demi mort, criant miséricorde et demandant la vie. 11 a recours à sa foi et à l'ardeur de son amour, qui le vivifie et lui aide, comme par sa force et sa chaleur naturelle, à réparer ses plaies et les maux de son âme, qui est tout ulcérée et toute fumante de l'ordure de ses désirs impurs et dégouttant le pus et l'apostume de ses œuvres honteuses.

S'ils se présentent à l'étude, que ce soit comme ces pauvres aveugles de l'Évangile qui crient après Notre- Seigneur : Jesu, fili David. Qu'ils demandent au Fils de Dieu : Domine^ ut videam. Qu'ils se regardent dans la chair et dans cette masse obscure et aveugle du corps humain comme de pauvres prisonniers dans les cachots obscurs et sous terre, qui travaillent en vain à chercher la lumière, si le saint geôlier de l'esprit ne vient ouvrir la porte, et ne leur vient donner le jour dont lui seul a les clefs.

Qu'ils se considèrent comme ces pauvres ensevelis dans les tombeaux, ou comme ces misérables accablés, mais encore vivants sous les masures d'une maison ruinée et abattue par surprise. Dans la nécessité où ils se voient captifs et esclaves de leur malheur, sans pouvoir se retirer de leur misère, ni se faire jour par eux-mêmes, ils sont contraints de finir en gémissant la langueur de leur vie, à moins qu'ils ne soient secourus par la main des vivants, ou par

les soins d'un habile architecte qui les délivre promptement par les inventions de sa sagesse. Ainsi en estil de l'homme qui se trouve accablé sous les ruines de la nature humaine. Jamais il ne doit prétendre de s'en retirer par lui-même , et , à moins que Notre- Seigneur, ce saint architecte et ce divin réparateur de nos ruines, ne le retire de sa captivité, il faut nécessairement qu'il périsse danssa misère.

Il en doit être de même de la pratique des vertus, auxquelles il faut qu'ils s'appliquent avec le même esprit et la même disposition de pénitence. Il faut pour cela les instruire de la peine et de la difficulté que Notre-Seigneur fait souffrir à l'âme pour jouir de son royaume, et pour entrer en son paradis terrestre des vertus. L'ange du zèle de Dieu est à la porte avec l'épée ardente de feu, qui marque la peine, la douleur et la souffrance qu'il faut porter pour jouir de ce bonheur dont on est déchu, et où on ne rentre qu'à la sueur de son front. Nous sommes dans une faiblesse très grande en ce monde, et cependant nous avons à traîner après nous un poids étrauge, qui est notre chair. Il me semble que nous sommes en cet état comme un esclave qui, traînant après soi une meule de moulin, veut pourtant monter à la cime d'une montagne , mais par un chemin où il trouve un million de puissances ennemies qui s'y opposent, qui l'assiègent, qui l'environnent, qui l'appesantissent, qui le troublent, qui l'éblouissent, qui l'offusquent, le voilant de ténèbres et d'illusions, l'empêchant de voir son chemin, et le portant dans d'affreux précipices.

Voilà où nous en sommes réduits. Car c'est une chose effroyable que la voie de la vertu et la vie de

l'esprit en ces contradictions et résistances, et en la difficulté d'y faire progrès sans un total abandon à Dieu, et une foi parfaite. Il faut leur montrer que Notre-Seigneur seul en cet état nous peut délivrer de nos maux, et nous élever au-dessus de nous-mêmes pour nous établir en toute perfection; et que ce divin Sauveur nous soulage en la vue des efforts, des sacrifices et des violences qu'il voit que nous souffrons, et que nous nous faisons à nous-mêmes avec sa grâce , sans laquelle tous ces efforts seraient inutiles, lui seul pouvant nous délivrer du labyrinthe de notre chair, et de l'accablement des vices qui nous dévorent et nous consomment.

C'est pourquoi exhortez-les souvent à entreprendre leur renouvellement avec beaucoup d'humilité, de patience et de longanimité. Apprenez-leur aussi dans ce même esprit à porter tous les états pénibles que Dieu a laissés comme des vestiges de sa justice en tous leurs exercices : par exemple, dans l'oraison, les sécheresses, les amertumes, les délaissements, les scrupules et plusieurs autres tentations; dans l'exercice de la charité du prochain, les rebuts, les contradictions, les délaissements, les afflictions; dans leur étude, les bouchements d'esprit, les dégoûts, les lassitudes el les ennuis, les troubles, les confusions, les impuissances d'avancer, de dire et de comprendre; dans la pratique des vertus, les résistances de la chair, les violences qu'il se faut faire à soi-même, les contradictions du monde, la confusion de soi-même, les délaissements d'esprit, les découragements, les lâchetés, les timidités et les autres choses qui se trouvent à toute heure dans ce pénible exercice, où il faut de nouveau former et enfanter Notre-Seigneur.

Les femmes qui souffrent les douleurs de l'enfantement en punition du péché, sont les images et les figures d'une àme qui enfante et engendre en elle Jésus- Christ après l'avoir perdu. Jamais il ne renaîtra en elle qu'avec de très grandes tranchées et d'extrè* mes violences. Et c'est en cela que consiste la première et l'essentielle pénitence de l'homme. Il faut qu'il serve Dieu en pureté d'esprit, dans une séparation de tout et dans une mort universelle à tout soimême; ce qui ne se fait point sans gémissement, sans peine, sans violence et sans sueurs. Il faut commencer par là notre pénitence, et il la faut continuer ainsi toute notre vie ; car sans cela toute la pénitence extérieure est vaine et inutile.

LETTRE CCCCV (1).

Que les prêtres doivent faire pënitence pour les pêchears, et prier pour tout le inonde.

Monsieur et très cher en Notre-Seigneur,

La personne dont vous m'écrivez travaille assurément beaucoup, et on m'en a rapporté plusieurs choses qui m'ont édifié ; mais je crains, au milieu de tous ses emplois, qu'il ne néglige les exercices de pénitence, et qu'il ne s'applique pas assez à l'oraison. Ce sont deux choses d'une grande importance, et dont vous le devez avertir. Insinuez-lui que les prêtres sont les serviteurs de l'Église, et qu'en cette qualité ils doivent tellement avoir embrassé ses intérêts, qu'ils se regardent chargés par office de faire pénitence pour tous ses enfants, et

(1) C'est la CXCVII': des imprimées.

de porter sur eux les effets de la haine de Dieu contre les pécheurs. C'est assez d'être prêtre, pour être chargé des péchés du monde, et pour être obligé de souffrir pour tous, sans en avoir commis aucun en sa personne. Ainsi, pour saint que soit ce bon ecclésiastique, il doit se considérer devant Dieu, comme tenantla place d'une infinité de pauvres criminels, pour qui il doit pleurer, gémir incessamment et s'affliger toute sa vie.

Il n'en est pas de la nouvelle loi comme de l'ancienne. Dans celle-ci, les prêtres étaient obligés d'offrir premièrement des sacrifices pour leurs péchés, et puis pour ceux du peuple : Priuspro suis delictiSj dit saint Paul, deinde pro populi. Mais dans la nouvelle, où. les prêtres sont prêtres en Notre-Seigneur, qui a été déclaré prêtre selon l'ordre de Melchisédech en sa divine résurrection, c'est-à-dire lorsqu'il n'avait plus rien de l'apparence du péché, ils doivent être si saints, et dans un état de grâce si élevé, qu'ils n'aient plus à satisfaire pour eux, mais seulement pour les autres. C'est pourquoi, si le prêtre, avant que d'être engagé dans les ordres sacrés, avait offensé Dieu, il faudrait qu'il y eût pleinement satisfait : Premièrement, afin d'être par là mieux disposé à embrasser la pénitence générale de l'Église ; secondement, afiin d'avoir un accès libre et facile auprès de Dieu, et pouvoir intercéder plus efficacement pour les peuples; troisièmement, pour être admis à l'aire pénitence pour les pécheurs, qui est la vocation des âmes les plus pures et les plus saintes de l'Église. Car Dieu n'afflige point des âmes, et ne les prend point pour victimes des pécheurs, qu'elles ne lui soient bien agréables, et même plus agréables que celles pour qui elles font pénitence, afin de pouvoir prendre son plaisir et trouver sa satisfaction dans leurs personnes.

Mais quand un prêtre n'aurait jamais offensé Dieu, comme il est chargé par son ministère des péchés de tous, il doit être aussi avec Notre-Seigneur victime pour les péchés de tous. Ainsi il faut qu'il soit préparé à toutes sortes de persécutions et de supplices ; il faut qu'il soit exposé à toutes les pauvretés, les humiliations et les mépris; il faut qu'il soit disposé à porter toutes les hontes, toutes les confusions, en un mot toutes les peines que tous les hommes ensemble méritent pour leurs péchés. Voyez par là jusqu'à quel excès et à quelle extrémité doit monter la pénitence d'un prêtre.

Il faut qu'il soit un abime de patience, d'humilité, de mortification, de pauvreté, pour souffrir tout ce qu'il plaira à Dieu d'exercer sur lui de plus violent et de plus rigoureux. Et il faut que, pour satisfaire à une vocation si sublime, il soit tellement perdu en Notre-Seigneur, et si entièrement pénétré de lui, qu'il ne se lasse point de souffrir toute sa vie. Excitez-le donc autant que vous pourrez à entrer dans cet esprit. Et si son corps ne peut pas porter autant de pénitence extérieure qu'il serait à désirer, que son cœur soit toujours rempli de pénitence intérieure, c'est-à-dire, d'humiliation, de contrition, et de désir d'une satisfaction aussi étendue qu'il plaira à Notre-Seigneur la lui faire accomplir.

Pour l'esprit de prière et de religion, il doit être aussi universel et général en lui que l'esprit de pénitence. Car il faut qu'un prêtre prie pour tout le monde. Il faut qu'il ait un cœur aussi large et aussi ouvert que l'Église ; en sorte que l'esprit de Dieu s'explique et se dilate en lui autant qu'il ferait dans toute l'Église ensemble et dans tous les peuples. Car il est substitué auprès de Dieu pour tous, et il doit le prier, le louer, l'honorer pour tous : il doit lui rendre ses devoirs au nom de tous. C'est pourquoi

il est obligé de vaquer à la prière avec plus d'assiduité, d'ardeur, de pureté, de confiance et de zèle, que tout le peuple ensemble.

LETTRE CCCCVI (1).

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