‹ Lettres de M. Olier, fondateur du Séminaire de saint-Sulpice [microform]Chapitre 308 sur 326 · A UN ECCLÉSIASTIQUE · texte numérisé non relu

A UN ECCLÉSIASTIQUE

II lui montre que les prêtres doivent imiter lésns-GIirist hostie tlans le très saint Sacrement.

[Temps de Pâques.]

Monsieur,

Je prie Notre-Seigneur ressuscité et résidant dans le très saint Sacrement de l'autel de vous faire porter les eifets de cet auguste mystère, en vous remplissant de ses dispositions, de son esprit et de sa vie. Il me semblé que ce doit être là le grand désir des prêtres ; et si l'évêque les avertit en leur ordination d'imiter ce qu'ils ont entre leurs mains : Imilamini quod Iractatis, c'est pour leur mettre devant les yeux le principal modèle qu'ils se doivent proposer, et l'obligation qu'ils ont d'imiter Jésus- Christ dans l'état où il leur parait dans la très sainte Eucharistie.

Notre-Seigneur dans le saint Sacrement est comme un holocauste, et comme une hostie de louange à la gloire de son Père ; et en cette qualité il y est entièrement mort à la première génération , et tout son être y est consommé en Dieu. Car c'est cette consommation

(1) C'est la CCXLlXe des imprimées.

totale qui le rend hostie d'holocauste , où tout ce qui est de la nature et de la substance de la victime doit être consommé dans le feu divin, comme autrefois, dans les holocaustes de l'ancienne loi, l'hostie destinée pour le sacrifice était entièrement consommée dans les flammes.

C'est là la première partie de la vie des prêtres, et la première condition qu'ils doivent imiter en Jésus- Christ ressuscité, hostie dans le très saint Sacrement de l'autel. Ils sont dans l'Église comme des hosties vivantes, qui doivent être entièrement mortes à tout ce qui est de cette vie et de la première génération. Ils doivent être morts à toutes les inclinations de la chair, à tous leurs propres désirs, à toute recherche ou amour de l'estime, des richesses et de leur établissement sur la terre. Ils ne doivent plus rien avoir de reste de cette génération maligne, de cette génération . d'Adam, qui est toute pervertie et qui n'a rien de saint. Et ce qui doit la faire mourir en eux, et la consommer toute, doit être le Saint-Esprit qui la dévore , dont ils doivent être tout pénétrés. Ce doit être ce divin esprit de Jésus-Christ ressuscité, qui, habitant dans leur cœur comme un feu dévorant et consommant , change avec efficace toutes leurs inclinations, pour leur donner des sentiments tout opposés, et des dispositions toutes contraires. Et comme Ton voit, lorsque le feu prend au bois ou à quelque autre matière, que toute la constitution et le tempérament, le mouvement et les dispositions de la chose enflammée sont tout autres qu'elles n'étaient auparavant, et qu'elles se changent en celles du feu même : ainsi un cœur pesant, grossier, terrestre; une âme attachée à la terre, aux biens, à l'estime, aux plaisirs, depuis que le Saint-

Esprit s'en est emparé, et qu'elle en est remplie, elle perd toutes ses qualités et ses premières dispositions , et se change entièrement en la condition de ce feu divin qui la dévore. Et c'est ce que Notre-Seigneur prétend faire au très saint Sacrement de l'autel. Gar, étant tout feu à cause qu'il est tout consommé en Dieu, et que toute la première susbtance a été dévorée par le feu divin , quand il entre en nous , et qu'il se mêle pour ainsi dire avec notre substance, il apporte lui-même le feu, et par ce moyen il nous change aisément en lui, il anéantit ce qu'il y avait de corruption en nous, et consomme nos qualités grossières et impures dans ses qualités saintes et divines.

Or, quoique ce soit Notre-Seigneur qui opère cela en nous par son immense bonté , nous pouvons néanmoins y contribuer avec sa grâce, et nous y disposer. Et c'est ce que vous ferez en renonçant à toute attache aux créatures, en vous séparant de tout ce qui n'est point Dieu, et le priant qu'il rompe et brise tout dans votre cœur par sa vertu : Tolum meum consumât ignis tuus. Il le fera, si vous persévérez dans ces désirs, et si vous voulez vous rendre fidèle à ses grâces. Abandonnez-vous donc pour cela à son divin esprit, mais sans aucune réserve. Priez-le qu'il consomme, qu'il dévore, qu'il anéantisse peu à peu tout ce qui est en vous du vieil homme. Non pas que je veuille dire que le Saint-Esprit le consomme et l'anéantisse entièrement en cette vie, car il ne faut attendre cela qu'en l'autre ; mais comme le feu, quoiqu'il ne dévore pas tellement le fer, que le fond de sa substance ne demeure, il l'altère néanmoins en sorte qu'il semble être lout feu, et qu'il a même les qualités du feu : de même le cœur humain doit être tellement changé et

consommé en Dieu, qu'il ne produise presque plus rien de sa malignité.

L'éponge qui a été longtemps dans l'eau semble être toute eau, quoiqu'elle demeure entière en sa substance, et même on en peut tellement retirer l'eau, qu'elle demeurera toute sèche : ainsi le cœur humain est quelquefois tellement plongé dans l'eau des consolations de l'esprit, il est tellement noyé dans l'onction divine, qu'il semble être perdu, et n'être plus que celaj néanmoins le Saint-Esprit quelquefois retire son onction, en sorte qu'il n'y a plus rien de lui et de cette première liqueur; et alors l'âme demeure toute en elle-même, et se retrouve dans sa première sécheresse : ce qui lui apprend que, quoique le Saint- Esprit se communique à elle et la remplisse / elle est toujours par elle-même ce qu'elle était auparavant.

Mais il est important que vous remarquiez que,commc l'éponge étant une fois pleine de quelque liqueur, il n'y a plus de place pour une autre, si vous ne la .pressez, et si vous ne faites sortir tout ce qui la remplit : de même si vous voulez que le Saint-Esprit vous remplisse, il faut que vous lui fassiez jour; si vous voulez que Jésus-Christ possède tout votre cœur, et remphsse tous vos désirs, il faut les vider auparavant de tout ce qui les occupe; car il est assuré qu'autant que vous serez vide des créatures, et que vous aurez fait écouler de votre cœur ces premières eaux, Dieu, par autant de titres, se donnera à vous et remplira votre âme ; en sorte que si vous en bannissez mille créatures, il se communiquera à vous sous autant de qualités et de conditions d'être, que vous vous en serez privé pour son amour.

Et il faut encore remarquer ici un prodige immense

de la libéralité de Dieu. C'est que, non content de se donner tout entier pour ce que nous avons quitté , il se veut donner au centuple : par exemple, si vous quittez pour lui vos richesses et tous vos biens, il se donnera à vous comme ricbesses; si vous renoncez à l'honneur, il se donnera à vous comme honneur; si vous vous êtes privé des plaisirs, il se donnera sous le titre de plaisir : en un mot, si vous vous séparez d'une créature à laquelle vous étiez attaché , il se donnera comme cette créature, c'est-à-dire comme contenant en éminence cette créature, vous faisant goûter ce qu'il est en lui-même comme cause de la créature et comme la possédant, mais d'une manière infiniment plus belle, plus parfaite , plus sainte, plus admirable et plus satisfaisante que toute la créature ensemble. Que si enfin vous venez à quitter universellement toutes choses, et à vous séparer de vous-même, il se donnera et se fera sentir comme toutes choses, et comme contenant en lui tout ce qu'elles ont d'honorable et de délicieux. Et, comme il surpasse cent et cent mille fois en son essence tout ce qui est créé, et tout ce qui est sorti de ses mains, il vous rendra toujours, en se donnant à vous, au centuple et cent mille fois plus que vous n'aviez quitté. Oh ! qu'heureux est ce saint délaissement et ce total abandon de toutes choses, qui est suivi d'une telle récompense!

Commencez donc tout de bon à vous retirer du commerce du monde, séparez-vous de la terre et de toutes ses créatures, quittez et abandonnez tout ce qui vous peut attacher à cette vie, afin que Notre-Seigneur, venant en vous, vous trouve en état de vous consommer parfaitement. Faites comme ces bûcherons qui coupent le bois et le séparent de la forêt pour le laisser

sécher, afin qu'étant porté ensuite dans la fournaise, iï y brûle avec plus de facilité. Séparez- vous ainsi de la terre, et retranchez-vous de tout, afin que Notre- Seigneur vous jette et vous consomme dans la fournaise de son amour. Priez-le qu'il brûle et dévore ce bois vert, tout plein de l'impureté et de la bave du monde, et qu'il vous réduise tout en cendre, afin qu'étant comme un holocauste dans son Église, vous puissiez, selon ses désirs et selon vos obligations , participer à sa qualité d'hostie dans le très saint Sacrement.

Que votre corps soit donc mort aux choses de la terre, que vos yeux ne se délectent plus dans les beautés du siècle, que vos oreilles ne se plaisent plus dans leur folle musique, que vos sens et votre cœur ne se laissent plus occuper de la corruption et de l'impureté du monde, mais qu'ils soient comme des hosties qui n'ont plus aucune vie pour les choses profanes, ni aucun commerce avec les créatures, afin de ne plus vivre que pour Dieu.

C'était là la condition des anciennes hosties -, elles étaient présentées et nourries dans le temple, attendant le jour de leur sacrifice, sans être cependant employées â aucun usage profane, et sans avoir aucun commerce avec le monde, en sorte que si elles usaient de quelque créature, et qu'on leur donnât à manger pour conserver leur vie, ce n'était que pour en faire un sacrifice, et pour la perdre à la gloire de leur Dieu, auquel elles étaient consacrées. Ainsi vous ne devez plus voir de créature que comme une victime destinée à la mort, et qui par conséquent ne doit plus rien goûter du monde. Vous devez être séparé de tout l'être profane, et, vous trouvant consommé en votre intérieur dans ce feu divin qui doit absorber tout le fond de vos

inclinations humaines, vous devez vivre comme étant mort à tout l'extérieur du siècle, à toutes les créatures et à vous-même; c'est-à-dire comme étant tellement anéanti au premier être, à la première génération d'Adam et à la chair, qu'il n'en paraisse plus rien dans votre conduite, mais que le tout soit changé et consommé en un nouvel être, en une nouvelle nature, en un nouvel esprit; en un mot, que tout le vieil homme soit converti au nouveau, et changé en Jésus-Christ, selon le modèle que lui-même vous en donne en la très sainte Eucharistie.

Il vous y donne encore un admirable exemple de ce que vous devez être à l'égard des peuples; car il y est non seulement comme hostie de louange à la gloire de son Père, mais comme pain spirituel pour se communiquer aux âmes, et pour les rendre par sa communication toutes divines.

LETTRE CCCCXVI (1).

Page 1