A UNE JEUNE SUPÉRIEURE DE COMMUNAUTÉ
Il la félicite de ce qae Dieu l'a attirée a son service des sa jeunesse, et l'exhorte Sl se rendre bien Adèle -à cette grâce.
Ma très chère fille.
J'ai bien iV remercier le ciel de me rendre témoin de votre zèle, et participant de la grâce qu'il vous accorde. C'est se sauver, et sauver avec soi les autres, que de faire ce que vous faites. Quelle bénédiction de Dieu plus grande , qu'à votre âge il vous donne la force et le coura ge de le servir ! N'est-ce pas une obligation bien grande que vous lui avez, et qui vous
(1) C'est la XCir des imprimées.
oblige de vous abîmer dans ses miséricordes ! Je veux me joindre à vous, pour vous aider à chanter ses louanges et à le remercier, dans la plénitude de mon cœur et de mon aine.
Mais ce n'est pas assez; il faut être fidèle à reconnaître ses biens par les nouvelles occasions qu'il vous présentera. Il n'y a qu'un Dieu à servir; toute la terre est née pour lui ; toutes les créatures sont faites pour cela. Il ne faut donc pas qu'elles vous en empêchent. Servez-vous, au contraire, de toutes celles que vous avez en main pour le glorifier. Demandez pour les unes , remerciez pour les autres; fortifiez les unes, et tempérez les autres; et surtout, selon saint Paul, montrez-vous exemple des vertus et des règles que les autres doivent pratiquer, autant toutefois que votre âge pourra vous le permettre. Je suis tout cœur pour votre maison; ce qui servira d'excuse à la liberté que je prends de vous écrire comme je fais.
LETTRE CCCGXXIII (1).
A UNE BEUGIEUSE.
Il lai représente les avantages de l'emploi dlnfirmièrc qui lai a été conaë.
[Dans la quinzaine avant Pâques (2).]
Ma chère sœur.
Je viens d'apprendre que vous êtes choisie pour être infirmière, ce qui me console beaucoup, parce que vous aurez dans cet emploi de quoi vous exercer et sur-
(1) C'était la V* des imprimées.
(2) La seconde phrase indique cette particularité.
monter votre délicatesse. Voici le temps où il faut mourir entièrement à soi. Nous sommes dans les jours que l'Église dédie à faire honorer la Passion du Fils de Dieu, et où le principal emploi d'une âme ne doit pas être à pleurer sur lui, comme il le témoigna lui-même aux filles de Jérusalem, mais à gémir sur soi-même , à mourir à soi, et à mortifier tout ce qui est du vieil homme. C'est là la grâce qu'il nous a acquise par sa mort. Ce qui fait dire à saint Paul que la mort opère en nous; c'est-à-dire, que la mort qui a coutume d'être inutile et inefficace en elle-même , n'est pas de cette nature en Jésus-Christ; car elle opère en nous, parce qu'elle nous a mérité la grâce et la vertu de faire mourir notre vieil homme .
C'est pourquoi le Fils de Dieu a voulu être crucifié et mourir dans une chair semblable à la nôtre, c'est-àdire qui était en ressemblance de la chair du péché, pour nous montrer l'obligation que nous avons de crucifier en nous le péché avec nos passions qui en sont des rejetons; et même toutes nos inclinations déréglées. Et nous avons d'autant plus d'obligation de les mortifier, que, bien loin de nous porter à Dieu, pour lequel seul nous sommes faits, elles nous en détournent ordinairement pour nous appliquer à nous-mêmes; car, en nous sollicitant à rechercher nos aises et notre propre satisfaction, elles nous jettent insensiblement dans la paresse et dans l'amour du repos en cette vie, qui doit être pourtant un temps de travail et de combat.
Job dit que la vie de l'homme est un combat perpétuel. Le Sage remarque que l'homme est né pour le travail, et saint Paul ajoute que la chair convoite et combat continuellement contre l'esprit, et l'esprit contre
la chair. L'esprit, en ce lieu-là, signifiée le Saint-Esprit, qui nous sollicite perpétuellement de ne point adhérer à la chair. Réjouissez-vous donc de ce que vous êtes dans un état où votre chair ne sera point contente, où vos inclinations ne seront point satisfaites, et où vous aurez mille occasions de les mortifier. Donnezvous à ce divin Esprit de votre Maître, afin que vous soyez revêtue de lui, et que vous viviez en lui à la gloire du Père. S'il veut tout faire en vous, et que le vieil homme n'y fasse rien, entrez dans ces mômes sentiments et répondez à ses désirs. S'il vous porte à vous vaincre vous-même et à vous mortifier, suivez ces saints mouvements. S'il vous anime à la charité du prochain et au désir de l'assister pour l'amour de Jésus, et comme Jésus même, soyez ravie de le servir, puisque c'est votre Époux même que vous servez dans le prochain, et que vous soulagez dans ses membres.
C'est un amour extrême que celui qu'on doit avoir pour Jésus. Il me semble que si ce divin Sauveur se présentait à moi malade, estropié ou infirme, j'aurais des passions étranges de le servir, de l'assister et de le consoler. Si je le pouvais mettre en moi-même, je l'y mettrais, tant je voudrais le soulager et le conforter. Mon Dieu! que ne feriez-vous pas, si vous ,1e voyiez en quelqu'un de ces états I Pour moi, il me semble que l'on devrait mourir de joie et de consolation, considérant l'honneur que ce bon Seigneur nous ferait de s'adresser à nous pour panser ses saintes plaies, ses saintes maladies, ses adorables infirmités.
Oh bien 1 c'est à ce coup qu'il vous fait cet honneur, et qu'il veut vous faire participante de cette consolation, en vous mettant à l'infirmerie , qui est une vraie sa -
cristie et un trésor admirable, puisque les membres et les reliques de votre amour y reposent. Ce sont ces membres que vous devez honorer et chérir mille fois plus que vous-même. C'est une charge que vous devez recevoir avec respect et avec amour. C'est un emploi que vous devez estimer par-dessus tout. En un mot, c'est une grâce dont vous devez remercier Dieu infiniment.
Que vous aviez besoin de ce supplément à votre foi pour aimer Jésus- Christ sensiblement! Vous aviez passé trois années à tâcher de l'aimer en cachette et avec beaucoup de sentiment, et vous deviez avoir acquis en cette retraite la facilité de l'aimer dans la pureté de la foi, qui est insensible; mais je vois bien qu'il vous faut encore ce secours extérieur. C'est par là que Notre-Seigneur même va prendre expérience de votre fidélité , et reconnaître si c'est lui vraiment ou bien ses consolations que vous aimez. Il verra si vous l'aimerez dans l'apostume, dans la lèpre et dans la croix, de même qu'au Thabor. Adieu.
LETTRE CCCCXXIV (1).