A UNE PERSONNE DE CONFIANCE
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[Paris, vers le 18 septembre 1642 (3).]
La très sainte Vierge, qui a accoutumé de me faire toujours quelque grâce au jour de ses mystères, m’a beaucoup favorisé en celui de sa très sainte Nativité.
(1) C’était la XXXe des imprimées.
(2) On ne peut que faire des conjectures sur la personne de confiance à qui M. O lier rendit compte des pensées qui l’avaient occupé le jour de la Nativité de Notre-Dame. Il semble d’abord que ce doit être Dom Hugues Bataille, très digne religieux de Saint-Germain des Prés, qu’il avait pris pour directeur peu de semaines après son arrivée à Vaugirard, et auquel pendant trois ans il fut fidèle à rendre compte non seulement de tout ce qui lui arrivait, mais encore des faveurs spirituelles que Dieu lui avait accordées dans sa vie passée. On sait en particulier qu’il lui fit connaître à peu près tout ce qui est dans cette lettre, mais c’était sur de petits cahiers, en forme de mémoires qu’il faisait ces communications, et il n’y a pas d’exemple qu’il ait jamais exposé l’état de son âme au père Bataille sous forme de lettre. Peut-être est-ce à M. Picoté, son confesseur, ou à Marie Rousseau, pour laquelle il n’avait rien de caché, qu'il donna connaissance, un peu plus tard, de ce qu’il avait de suite couché par écrit dans ses petits cahiers en faveur de son directeur.
(3) La date est fixée approximativement d’après les Mémoires.
J’ai été si fortement occupé de ses grandeurs, que durant toute son octave, je n’ai pu avoir d’autre pensée, et je ne trouve encore rien qui me console tant dans mes peines, que cette vue. D’abord que je fus à l’oraison, je vis en esprit la très sainte Trinité regardant ce chef-d’œuvre admirable de ses mains, la très sainte Vierge naissante sur la terre, et je remarquais sa grande complaisance dans la vue et le regard de ce divin objet. Je me réjouissais de voir mon divin Tout, et ces divines Personnes prendre son plaisir en elle, et je voyais que c était le premier objet de leur solide contentement qui eût paru dans le monde.
Je voyais que depuis la chute d’Adam, elle était l’unique sujet de leur pleine satisfaction sur la terre, parce que tous les hommes étant dans le péché, elle seule avait été sans offense, et avait paru parfaite en sa beauté. Je voyais que c’était elle qui était l’unique toute belle. Qu’il y avait bien soixante reines, et quatre-vingts concubines, comme il est dit dans le cantique, ce qui me paraissait exprimer le corps des esprits angéliques, et des âmes saintes qui sont sans nombre; mais qu’il n’y avait qu’une seule colombe, une parfaite, une choisie, pour être épouse, fille et mère de Jésus-Christ, qui était la sainte Vierge. Que c’était elle de laquelle Dieu recevait plus de joie qu’il ne recevait de déplaisir et de peine de tous les démons ensemble, que c’était là en un mot l’objet unique des delices de Dieu. Il me semblait aussi que c’était en elle que Dieu regardait son Église qui était toute comprise en sa personne, et que renfermant en son étendue Jésus-Christ, comme sa mère, et le reste de ses membres, comme ses propres enfants, il voyait en elle la semence de toute son
Église. Il commençait à goûter en ce jour les délices qu’il attendait de cette Épouse bien-aimée, et il regardait en elle ce beau royaume dont il veut bien être appelé le roi, quoiqu’il dédaigne cette qualité pour le reste du monde : Regnum meum non est de hoc mundo.
Cette complaisance d’un Dieu infiniment sage, et infiniment adorable pour une créature , me paraissait une chose admirable ; mais elle ne me surprenait pas, voyant que cette créature était l’ouvrage excellent de ses mains, et le chef-d’œuvre de son amour, en qui il avait mis tant de richesses et de trésors. Je voyais alors comme il fallait concevoir la grandeur des perfections de la sainte Vierge, par la grandeur de l’amour que le Père Éternel portait à son Fils bien-aimé ; et que comme cet amour était infini, et n’avait point de bornes dans l’étendue des biens qu il lui voulait faire, il lui avait aussi donné une mère aux perfections de laquelle il n’y avait rien de comparable : qu’ ainsi il mettait en elle tout ce qu’il pouvait, et qu il savait devoir contribuer à rendre une âme parfaite, et digne de porter son Verbe, qui, sortant de son sein, devait trouver hors de lui un sein et une demeure convenable à son état.
Je voyais donc ce chef-d œuvre admirable des mains de Dieu, la sainte Vierge, toute remplie du Saint-Esprit en sa divine Nativité , et les opérations de ce divin Esprit agissant en elle, et se communiquant à elle en plénitude. Et je considérais cette sainte âme rendant à Dieu le Père dès ce moment de sa naissance un million de devoirs. Elle me paraissait s’offrant à Dieu, et offrant avec elle toute l’Église , comme ayant un jour à en être la mère, en sorte que dans cette volonté nous y étions compris, et nous étions sanctifiés et
dédiés à Dieu par l’offrande qu’elle avait faite d’ellemême, se dédiant et consacrant à Dieu en tout ce qu’elle était, et qu’elle serait jamais. Il me semblait, suivant cette vue, que nous devions ratifier cette offrande, nous vouer à Dieu comme elle s’y était vouée, et nous consacrer à lui aussi fidèlement et inviolablement qu’elle l’avait fait, et pour elle et pour nous. Quelle conjouissance dans le cœur de Dieu, disais-je en moi-même, pour une si sainte offrande que la sainte Vierge ! Quel doux présent que celui d’un cœur si amoureux et si vaste, qui lui seul contient plus d’amour que tous les séraphins, et qui présente à Dieu plus de devoirs que ne font tous les anges ensemble ! Car elle présente à Dieu son âme, qui seule pèse plus, au poids du sanctuaire, que toutes les hiérarchies, mais, qui outre cela contient encore Jésus et toute son Église. 0 Dieu, que de délices de voir dans ce cœur toutes les louanges qu’il rend à Dieu; de voir toutes les adorations que cette âme divinement éclairée rend dès ce moment à la très sainte Trinité; de voir les amours de cette créature toute divine; de voir enfin en elle seule en ce commencement tout ce que l’Esprit de Dieu répandra un jour dans toute son Église ! 0 prémices adorables ! 0 sentiments divins ! 0 amours ! 0 adorations! 0 louanges divines, et plus estimables que celles de toute l’Église, si on en excepte celles de Jésus- Christ!
Il me venait alors en pensée que c’était avec grande raison que l’Église, au jour de la conception et de la naissance de la très sainte Vierge, chantait le psaume : Fundamenta ejus in montïbus sanctis. Les fondements ou autrement les premiers sentiments, et les prémices de la vie de la très sainte Vierge sont élevés
par-dessus les plus hautes montagnes, c’est-à-dire, par-dessus les apôtres, qui sont les âmes les plus parfaites et les plus éminentes de l’Église. Car en effet les prémices et les commencements de la vie de la très sainte Vierge sont plus sublimes que les achèvements et la consommation des plus grands saints. Et ce sont ces entrées ou ces portes que Dieu aime plus que les tabernacles de Jacob. Il y a deux entrées de la très sainte Vierge : l’une cachée et inconnue, qui est sa sainte conception; l’autre plus évidente qui est sa nativité. Or Dieu aime ces entrées plus même que la sortie des apôtres, lesquels sont figurés avec les églises qu’ils fondent et édifient sur la terre, par les douze tabernacles de Jacob.
Gloriosa dicta sunt de te, civitas Del : O sainte Vierge, vraie demeure de Dieu, qui comprenez en vous toute l’Église, on ne peut exprimer la gloire et la grandeur de votre âme. Elle est devant les yeux de Dieu si aimable et si désirable, que quiconque vous connaîtra, et voudra suivre vos attraits, pour maudit qu’il soit, il doit attendre miséricorde. Quand ce serait une perdue comme Rahab, cette infâme abandonnée ; quand •ce serait une idolâtre publique comme était Babylone, si l’on a recours à vous, et si l’on veut vous reconnaître et se soumettre à votre puissance, le péché sera bientôt oublié : Memor ero Raliab et Babylonis scientium me.
Ecce alienigenæ et Tyrus, et populus Æthiopum, hi fuerunt illic. A ce moment de sa conception et de sa naissance, elle offrait à Dieu toute l’Église : elle lui présentait avec elle toute l’étendue des nations, qui devaient servir à son honneur et à sa gloire, et il les acceptait déjà en acceptant ses vœux et son offrande.
Numquid Sion dicet : Homo et homo natus est in ea, et
ipse fundavit eam Altissimus ? A voir cette magnificence et cette sainteté dans l’âme de Marie, n’est-il pas aisé de concevoir que Dieu l’a préparée, pour faire naître son Fils unique Jésus, qui est le fils de l’homme, et avec lui aussi toute l’étendue de son Église : Homo et homo nalus est in eci, et ipse fundavit eam Altissimus. C’est Dieu tout seul et sa toute-puissance qui a jeté les fondements de cette divine créature.
Dominus narrabit in scripluris populorum et principum, horum qui fuerunt in eu. Dieu remplira le cœur de tous les peuples d’honneur et de ressentiment pour elle : tous les grands du monde lui porteront respect. Enfin toutes les créatures et tous les fidèles qui étaient compris en elle, et qu’elle offrait aussi à Dieu avec elle au jour de son oblation, conserveront gravée dans leur cœur l’obligation qu’ils lui ont, pour avoir eu tant de soin d’eux, lors même qu’ils n’étaient pas.
Sicut lætantium omnium habilalio est in te. C’est une joie] commune et universelle de tous les fidèles chrétiens quand ils pensent à ce jour. Us se regardent en vous comme dans leur demeure, mais demeure sainte, et demeure de paix, de joie, et de jubilation; et l’Église s’estime heureuse d’être embrassée de vous, et comprise dans l’étendue de votre sein.
Voilà quelles ont été mes principales occupations en ce mystère, etc.