‹ Lettres de M. OlierChapitre 114 sur 226 · LETTRE XCII · texte numérisé non relu

LETTRE XCII

II lui rond compte de quelques grftces qu’il a reçues de Dieu et du silence que Notre-Seigneur lui fait garder dans l’oraison.

[Probablement en juin 1645 (3).]

Monsieur,

Il a plu à la divine bonté me faire entendre par expérience ce passage tiré de l’Écriture sainte, dont l’Église se sert dans l’office du saint Sacrement : Fru-

(1) C’est la XCVIIe des imprimées.

(2) Le titre, qui est de l’éditeur de 1672, indique assez clairement que M. Olier a écrit cette lettre à son directeur, qui alors était M. Picoté. Le contenu de la lettre confirme cette conjecture.

(3) C’est en 1645 que M. Olier fut parfaitement établi dans l'état de la foi pure et dans ce dégagement des sens dont il fait ici la description. Il est probable qu’on était dans l’octave du très saint Sacrement lorsqu’il comprit par expérience le texte : Frumenti adipesatiai nos Dominus.

menti adipe satiat nos Dominus : le Seigneur nous nourrit et nous rassasie de la graisse et de la moelle du froment. Car le divin Maître m’a fait ressentir dans le fond de mon âme, et dans la plus intime portion de moi-même sa divine présence dans une délicatesse très grande, et plus grande que je ne l’avais jamais ressentie. Et en même temps il m’a fait connaître que toutes les communications sensibles, dont il avait usé jusqu’à présent envers moi, étaient comme du son et de la grosse farine, en comparaison de la fine fleur dont il me nourrissait depuis quelques jours. En effet, ces opérations sont maintenant si pures, si délicates, si intimes, si pénétrantes et si efficaces, qu’il n’y a point de rasoir qui tranche, qui coupe, et qui pénètre si vivement ; en sorte qu’on ne peut douter par ces expériences, de ce que dit le grand Apôtre : que la parole de Dieu est vive, et efficace et plus pénétrante qu'un glaive à deux tranchants.

Le divin Maître me donnait par là un grand dégoût de tous les sentiments extérieurs qui se rencontrent en la piété, lesquels n’ont presque en eux aucune nourriture ni substance, et sont plus propres à nourrir nos sens, qui, comme des animaux ou des serviteurs, sont nourris de son, ou de grosse farine, qu’à rassasier les enfants du Père de famille, qui ne sert à sa table que du pain délicat. Il est un si bon Père, qu’il ne veut pas charger l’estomac de ses enfants si délicats, et engendrés de sa substance, d’une viande moins exquise que la sienne. Il ne veut pas leur donner un mets moins délicieux que celui qui le nourrit lui-même. Il veut que ce soit son propre Verbe, ce cher Fils qui est descendu du ciel pour être le pain vivant des hommes, qui devienne leur aliment. Et j’ai

vu que cela s’accomplissait non seulement dans la communion sacramentelle, mais encore dans la spirituelle, par laquelle il se fait l’époux intérieur des âmes, se tenant toujours présent à elles, les rassasiant en sa sainte union de sa pure substance, et sa vie divine.

En cet état le divin Maître m’a appris par une expérience intérieure de mes facultés qui voulaient agir auprès de lui, que je devais alors demeurer en silence, et dans la sainte oisiveté de sainte Madeleine, en présence du Maître et du divin Époux. Il m’a fait remarquer que mes facultés allaient clierclier bien loin ce que je possédais dans le fond de ma substance; et que le saint Époux était bien plus intime dans le fond de mon âme, que toutes mes facultés qui se mêlaient de le chercher. Et il me semble que pour me faire entendre cela sensiblement, il me donnait la comparaison d’une tour, au milieu de laquelle il y aurait une belle chambre, et qui serait environnée de murailles, auxquelles seraient attachées plusieurs guérites par où on pourrait voir ce qui se passe au dehors.

Il me faisait comprendre que notre âme, dont la substance est très profonde au dedans de nous, et le fond très caché, était comme cette chambre qui sei vait de retraite à Jésus-Christ, et que les facultés opérantes en nous, étaient comme des saillies et des guérites qui se poussent au dehors. De là j apprenais encore une autre chose, qui est que 1 âme en cet état, quand elle se veut recueillir, ne doit point faire d efforts pour aller chercher Jésus-Christ ni dans le ciel, ni sur la terre. Il n’est point nécessaire quelle aille dans le sein de Dieu, ni dans les cœurs des justes de

ce monde, où il se rend si souvent sensible, pour exciter et réveiller l’amour divin dans les âmes qui l’y cherchent, et qui s’y unissent en esprit. Il suffit pour le trouver qu’elle le cherche en elle-même, et qu’elle le cherche comme un bien qu’elle possède, et non pas comme une chose qui serait éloignée. Car il faut savoir qu’il est en nous dans un fond inaccessible, d’où il sort pour se manifester et se faire sentir quand il lui plaît à l’âme.

Il faut donc que l’âme assurée de son bien, retienne en respect et en silence ses facultés, qui alors parleraient inutilement, et par leur indiscrétion obligeraient 1 Époux à se taire. C’est la faute de la maîtresse de ne pas faire taire les enfants de la maison, aussi bien que les serviteurs qui font du bruit, pendant que l’Époux, lui veut parler à l’oreille. Ce Dieu d’amour suréminent et de majesté sainte veut qu’on le révère en l’aimant, et qu’on l’adore en le possédant en soi. Pour ce sujet il appelle plutôt et plus souvent nos âmes ses tabernacles, et ses temples que ses couches d’amour, parce qu’il veut le respect, la retenue, la modestie, et le silence de ses amantes.

Je ne puis dire quelle liberté cette présence intime et délicate de Jésus-Christ, et cette manière d’agir avec lui, ne donne pas à l’âme. Car elle la rend indépendante et dégagée de toute créature et d’ellemême, n’ayant besoin que de Jésus tout seul. Bienheureuse 1 âme qui est obligée de garder le silence auprès de Dieu, et qui n’a rien qu’à l’écouter, laissant au soin de 1 Époux de l’animer par son esprit, et de 1 exciter à lui parler et à l’aimer par les opérations de sa lumière et de son amour 5 et cela comme il lui plaît, et quand il lui plaît.

Je ne cloute pas que comme l’on doit rendre compte de toutes les paroles extérieures, et même de la moindre des oiseuses, qu’il n’y ait de même un compte très exact pour les paroles inutiles de l’esprit; surtout, pour celles que l’on dit à Dieu quand on traite avec lui dans le sanctuaire de l’oraison. Mon Dieu, quelle modestie n’y est point requise! quelle retenue, et quel silence de toute parole humaine , qui n’est pas souvent sans amour-propre et sans recherche de soimême ! Qu’il faut être en dépendance absolue de l’esprit, quand on a l’honneur d’être appelé une fois à sa sainte société, et qu’il fait la grâce à 1 âme de se manifester à elle ! Je me manifesterai, dit-il, à celui qui m’aime, et je lui découvrirai par expérience ce que la foi lui tient caché. Je désire qu’il entre en possession des biens que je lui promets l’épousant dans ma foi. C’est alors que l’âme connaît avec quelle retenue il faut faire sa cour à son Seigneur, et quel doit être le respect qui doit accompagner l’amour de celle qui épouse son roi, etc.

LETTRE XCÏI1 (1).

Oa’il faut nous retirer en Jésus Christ, pour faire avec lui notre résidence dans le sein de Dieu, où nous portent les rehuts des créatures et les croix.

[Probablement vers le mois de juin 1645.]

Monsieur,

Il faut avoir le cœur ouvert à Jésus-Christ sans s ar-

C’est la CXVI0 des imprimées Tout porte à croire que ce disciple était un des prêtres de M.

rêter aux créatures, et à cet extérieur du monde. C’est un exercice qui est pénible à la chair, mais il faut se résoudre à lui faire souffrir cette peine. Il lui faut du bâton de la Croix pour la réduire; il faut lui faire violence pour 1 empêcher de se complaire au monde, et pour faire que notre âme n’ait rien à goûter que Jésus. Aisément notre âme emporte notre esprit dans l’amusement; et ainsi il se trouve facilement surpris et desséché dans l’onction de la grâce.

Que notre esprit, notre âme, et notre cœur soient tout à Jésus, et que rien ne leur donne lieu de s’épancher hors de lui. Que la terre se ferme, que le soleil s’obscurcisse, que tout le monde nous persécute, pour nous retenir en Jésus. Tout est à lui en nous : tout doit vivie de lui . tout doit être recueilli en lui pour être participant de lui, et être ainsi très puissant en sa vertu, et en sa grâce. C est le moyen d'agir ensuite sur les cœurs de nos frères avec toute vertu. La grâce répandue en nos sens, et la joie de la chair qui se dilate dans les objets sensibles, énerve souvent la vigueur de 1 esprit, qui, pour être puissant, doit toujours être renfermé dans le sein et l’intérieur de Dieu en nous.

Jérémie rapporte que Dieu voulait qu’il fût comme une flèche aiguë, cachée dans son carquois, c’est-àdire dans son sein qui est l’unique résidence des saints ministres de Jésus-Christ. Jésus-Christ tout le premier est demeuré en résidence perpétuelle dans le sein de Dieu son Père, vivant sur la terre toujours retiré dans son intérieur, afin d’être en exemple aux hommes. Il désirait que tout le siècle le rebutât (1), et que toute la

et gue celte lettre fut écrite eu 1645, à l’époque de la persécution contre œuvie de Saint-Sulpice. [Vw de M. Olier,t. II, p. 134.)

(1) Le désir infini qu’avait Noire-Seigneur de voir son Père connu et

créature lui fût contraire, pour apprendre à ses ministres à aimer cet état, qui conserve et fortifie l’esprit, et lui ôte tout moyen de s’épancher hors de soi-même. Il n’y a point d’autre principe ni d’autre fondement à jeter que la Croix, et il n’y a rien par quoi Jésus- Christ notre Tout nous veuille mieux instruire et nous attirer, que par ce saint et adorable moyen. C’est par là qu’il nous consommera, et qu’il nous fera tous un en lui pour l’éternité.

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