A MADAME VEUVE TRONSON, A PARIS
Il l’invite à se retirer en Dieu dans le temps des tentations et l’encourage à se laisser purifier par la tribulation afin que Pieu puisse prendre en elle ses complaisances.
[2 novembre 1640.]
Madame,
Je prie Notre-Seigneur d’être le maître en vous. Si la divine Providence vous permettait de venir demain,
(1) Sur l’autographe.
(2) On trouvera dans la Vie de M. Olier de longs détails sur cette ver-
j’aurais le loisir de vous parler dessus le sujet de vos peines, et soulager en Notre-Seigneur votre esprit accablé et molesté par le démon qui n’agit qu’au dehors, n’ayant pas eu de Dieu autre puissance, et que vous devez ainsi mépriser par adhérence à l’esprit intérieur de Jésus-Christ, auquel vous pourrez être liée avec fruit et substance divine, nourrissant votre fond et croissant en vertu, sans être pour cela soulagée des dehors de la chair assiégés et attaqués par le malin . Il faut être dans ce donjon et ce saint tabernacle, cachée dedans Dieu même; il faut être en esprit établie en son essence intime et se laisser déchirer au dehors par les ennemis de Dieu. J’attends de le voir maître dans la ville; il n’y a rien qu’il ne faille porter pour cela; et seulement il se faut abandonner à perdre tout honneur, tout esprit, toute santé et toute vie plutôt que d’être infidèle à Dieu et perdre le trésor qu’il vous donne d’être à lui et en lui. Il faut être purifiée par la propre main de Dieu, qui
tueuse veuve, qui prit part à un grand nombre de bonnes œuvres accomplies de son temps dans la paroisse de Saint-Sulpice. Elle avait été dirigée d’abord par le P. de Condren, qui l'honorait d’une particulière confiance. Après la mort de ce saint prêtre elle se mit sous la direction de M. Olier, qui ne négligea rien pour la fortifier et la consoler dans les peines intérieures par lesquelles il plaisait à Dieu de la purifier. Pour qu’on ne soit pas surpris de quelques expressions renfermées dans cette lettre, il a paru utile de citer un passage des Mémoires de M. Olier où, sans la nommer, il parle de cette dame. « La bonté de Noire-Seigneur, écrivait-il le 4 septembre 1646, me donnait une comparaison sur cette âme qui était appelée à une grande perfection malgré ses défauts, qu’il en était d’elle comme d’une figure de bronze que l’on jette en un moule parfait, d’où étant retirée, elle est couverte de beaucoup de choses grossières, rudes, impures, imparfaites et très désagréables auxquelles il faut apporter le ciseau, et, après beaucoup de coups très fâcheux et pénibles, il fallait encore y apporter le soin de la polir et finir en ses derniers traits et délinéaments. » On verra plus loin à quelle perfection s’éleva en effet cette pieuse veuve qui donna deux de ses fils à Saint-Sulpice, dont l’un surtout rendit les plus grands services à celte Compagnie.
en peu fait beaucoup, à cause cpiele temps de votre vie purgative s’est passé en négligence, en tendresse sur vous-même, en vanité et superbe d’esprit; et au lieu de travailler à vous détruire et anéantir, vous ne travailliez qu’à vous établir, vous faire honorer et estimer par tous les vôtres. Il faut maintenant que vous portiez tous ces revers et que tous les sujets de vos superbes se changent en humiliation et que là où vous étiez applaudie, que là vous soyez méprisée, et que tous vos enfants qui étaient les sujets de votre honneur soient ceux de votre confusion (1).
Madame, ne vous étonnez pas; les voies de Dieu et de son Fils sont rudes; les voies du Fils vont à crucifier et punir toutes choses; les voies du Père vont à sacrifier toute l’impureté à sa divine sainteté, et ainsi ne pouvant rien porter que lui-même, il détruit, il arrache et il ruine de fond en comble la créature impure pour s’établir en elle; et pour cela il a envoyé son Fils, qui a porté sur lui l’image de sa conduite dans son extérieur, pour marquer la ruine et la destruction intérieure et véritable que doit porter la chair en elle-même.
Adorez Jésus-Christ crucifié, adorez les voies du Père dessus lui et dites souvent : Si cela s’opère sur le hois vert, que sera-ce dessus le bois sec? Si le fils, qui n est qu’imagé du péché, a porté cet état, que dois-je souffrir
(i) Les quelques détails que l’on connaît sur les fils de Mme Tronson n’éclaircissent, pas entièrement ce passage. Charles, 1 aîné, fut pourvu d’un état et office de conseiller au Parlement le 19 aoûtl644. Guillaume, le second, avait été quelque temps secrétaire du cabinet de Sa Majesté, place honorable que son père occupa longtemps, mais que, par suite de circonstances que l’on ignore et qui peut-être expliqueraient ce que dit ici M. Olier, le fils ne posséda qu’assez peu de temps. Plus tard, étant l’un des quatre marguilliers en charge de la paroisse de Saint-Sulpice, on le voit qualifié conseiller du Roi en ses conseils et naguère secrétaire du cabinet de Sa Majesté. {Rem. hist., t. Il, p. 35, acte du 14 mai 1661.)
en moi qui suis le péché véritable en tout moi -même? Abandonnez-vous à Dieu pour porter autant qu’il voudra cette peine qui, sans doute, humilie beaucoup, ennuie, désole, inquiète, abat et affaiblit toute la créature, mais elle est la préparation à la pureté de Dieu qui vous donne de temps en temps dn relâche et vous soutient au fond, jusqu’à ce que le temps soit venu de votre pureté, qui petit à petit vous donnera la liberté des enfants de Dieu au nombre desquels je vous estime, ayant sur vous les véritables marques de son amour.
Je suis en lui, Madame, votre très humble et très obligé en Notre-Seigneur.
Olier, curé de Saint-Sulpice.
A Saint-Sulpice, ce 2 de novembre 1646.
LETTRE CVI(l).