‹ Lettres de M. OlierChapitre 129 sur 226 · USAGE DE LA QUALITÉ ET DE L’ÉTAT DE PRINCESSE · texte numérisé non relu

USAGE DE LA QUALITÉ ET DE L’ÉTAT DE PRINCESSE

Pour entendre votre vocation, Madame, et vous conduire avec esprit dans votre profession, il faut que vous sachiez que quoique vous ne soyez rien en vous et par vous-même, vous êtes pourtant en terre une participation de la divinité qui veut être en vous et sous vous pour paraître en sa Majesté aux yeux des créatures qui souvent, mortes dans la foi, se doivent réveiller dans le souvenir de sa grandeur par l’aspect des être visibles.

Souvenez-vous que Dieu voulant paraître en vous dans l’éclat de sa majesté, il y veut recevoir mille devoirs des créatures qui vous honorent tous les jours, qui viennent à vous, soit par amour, ou par devoir, sans savoir ce qu’ils sont dans les desseins de Dieu. Sa majesté est donc en vous et prend plaisir d’y habiter, non seulement pour y paraître, mais pour y recevoir, et pour y donner beaucoup. Pour cela, Madame, je vous supplie de ne jamais vouloir rien recevoir qu’au nom de Dieu et pour Dieu, que vous représentez, et de vouloir

au contraire que tout passe à lui et rien du tout demeure à vous.

L’image dans le temple ne reçoit rien pour soi, mais seulement pour Dieu qu’elle figure (1); et le dessein de la Religion est que tout passe à lui, et ainsi en doit-il être des honneurs qu’on vous fait, que Dieu prétend de recevoir pour soi dessous votre personne qui êtes son image. Faites en tout de même en ce que vous donnez. Ne désirez point qu’on vous regarde en cela, mais souhaitez que Dieu vivant en vous en charité , en puissance et en libéralité , soit reconnu comme l’origine et la source des présents que vous faites et des bontés que vous exercez tous les jours. Ainsi Dieu fait souvent des miracles par des images et communique plusieurs dons, dans nos temples, dessous elles, quoiqu’elles ne prétendent pas qu’on leur soit obligé de rien; elles veulent, au contraire, qu’on reconnaisse et qu’on adore la puissance et la bonté de Dieu qui fait le bien sous elles, s’estimant trop heureuses, au lieu d’avoir été brûlées comme du bois commun, ou appliquées à quelque usage séculier et profane, qu’elles soient élevées à cette grâce et à cette dignité que d’être les instruments par qui Dieu fait ses merveilles. Tenezvous donc toujours, Madame, retirée en Dieu, et que le fond de samajeslé soit établi en vous, qui aurez cet avantage par-dessus les images ordinaires, que vous serez vivante et animée de la grandeur de Dieu que vous représentez. Ainsi vous opérerez en sainteté et porterez partoutlavéritabiemajesté de Dieumèmeavec safigure.

Malheur aux sacrements et aux figures qui sont rem-

(1) On peut voir sur la destination et l’utilité des images qui ornent les églises ce que M. Olier en dit dans la préface de son Explication des cérémonies de la grand’messe.

plies des choses opposées à leurs grâces et qui n’ont point en elles l’esprit qu’elles promettent. Vous êtes établie en la terre pour être un pur éclat et comme un sacrement de la Majesté de Dieu, qui veut opérer grâce dans le monde par vous. Que serait-ce si vous n’aviez que la figure et que vous ne fussiez pas animée au dedans de la Majesté même de Dieu et de sa sainteté?

Cette grandeur extérieure et cet éclat ne vous serait qu’une condamnation, n’ayant pas le fonds de l’esprit et la sublimité de la grâce qui doit répondre à votre état. Portez au dedans ce que vous représentez au dehors, et vous souvenez que comme dans la cour de Dieu il y a des esprits nommés Principautés, qui sont les lustres les plus beaux qui éclatent au ciel; ils sont les princes dans cette cour et les copies vivantes de la principautéde Dieu, remplies de sa puissance et de sa Majesté ; c’est cela même que vous faites sur la terre et dans la cour de ce monde, qui est malgré son mésusage un extérieur apparent de la splendeur de Dieu , où tous les courtisans devraient être des anges , les princes, des Principautés, les rois, des dieux vivants en la splendeur de Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai roi de la gloire. C’est encore pour cela que Dieu permet qu’on vous donne le nom d’Altesse, pour exprimer aux yeux des hommes votre grandeur extérieure, mais qui s’applique, dans le dessein de Dieu, à l’éminence de votre esprit, à l’élévation spirituelle de votre âme, à la hauteur de sainteté que Dieu a préparée à votre condition.

Toutes les fois, Madame, qu’on vous traitera d’Altesse, confondez-vous de vous voir dans une bassesse si éloignée de la sublime vocation où vous êtes appelée, et où la fidélité à votre grâce vous devrait avoir portée. Anéantissez-vous devant Dieu toutes les fois qu’on vous

élèvera, vous souvenant des sentiments intérieurs de la très sainte Vierge saluée pour la Reine du ciel et la Mère de Dieu, qui n’avait pour toute réponse que ce seul sentiment : Ecce ancilla Domini, voici la servante de Dieu. Étant vrai que par la voie de cette humiliation intérieure Dieu établissait son âme dans une élévation de sainteté éminente.

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