DE L’USAGE DU DEUIL
Le deuil des chrétiens est institué par la conduite du Saint-Esprit dans l’Église, et par l’ordre de ce même Esprit il passe de l’Église dans les maisons des fidèles qui doivent être ses oratoires et ses temples particuliers.
Le dessein de Dieu, dans le deuil, est d’obliger les chrétiens à la pénitence et leur conserver le souvenir du jugemen t que Dieu a exercé sur la famille qui s’est vue frappée, en la personne du défunt, d’un coup de sa justice punissant le péché.
L’arrêt de mort fut prononcé contre Adam révolté, et le chef de la famille des pécheurs, qui en lui ont été condamnés au même châtiment, et cet arrêt s’exécute au moment que Dieu prive quelqu’un de la vie.
Le coup de tonnerre laisse une noirceur funeste qui fait ressouvenir les hommes du désordre qu’il a fait. Le deuil, de même, renouvelle à la famille la mémoire du coup sévère de la justice de Dieu sur elle, qui l’oblige à trembler dans l’assurance que cette même condamnation s’accomplira sur ceux qui restent, qui doivent en esprit se soumettre et se préparer à subir la rigueur de ses jugements.
Cette sentence, dont l’exécution est différée sur nous
pour un temps seulement, aura son effet au moment que la justice de Dieu nous ôtera la vie, que nous ne méritons pas pour le mesusage que nous en faisons, et pour les péchés que nous commettons continuellement, et de laquelle mille fois nous devrions être privés, sans la mort du Fils de Dieu qui nous en conserve l’usage, en attendant notre conversion et notre pénitence.
Tous les fidèles sont les membres les uns des autres, et pour cela quand leurs propres péchés ne les obligeraient pas à faire pénitence, ceux de leurs frères, auxquels ils participent comme faisant un même corps, exigent cela d’eux. Notre-Seigneur Jésus-Christ et sa sainte Mère, saint Jérémie, saint Jean et plusieurs autres saints innocents, qui comme tels n’étaient point obligés à faire pénitence, pourtant comme ils étaient dans l’Église, qui est un corps affligé du péché, ils en ont senti la douleur et porté la pénitence, ainsi comme un membre sain dans un corps malade est saigné, affligé, tourmenté, à cause de la maladie des autres membres incommodés.
C’est pour cela, Madame, que vous êtes environnée de votre mante et de ce voile qui s’étend et s’élargit plus que vous-même, et qui vous fait connaître que vous êtes en pénitence pour autrui, et que vous pleurez pour les péchés des autres.
Cette grande queue que vous traînez fait voir que vous pleurez les péchés de ceux qui vous ont précédée, et qui étant puissants dans le monde ont laissé après eux de longues suites d’afflictions et de grandes obligations de faire pénitence.
Vous êtes restée, Madame, après celui qui était la moitié de vous-même et dont les péchés ne vous doi-
vent pas seulement toucher comme les péchés de vos frères communs, mais comme les vôtres mêmes, puisque vous n’étiez qu’une avec lui par la sainte condition du mariage.
Ce qui fait que Dieu, qui préside dans les royaumes chrétiens et qui montre sa sagesse éminente dans la conduite des grands, et les ordres de leurs cérémonies pour être l’exemple et comme le flambeau qui éclaire le reste des chrétiens, ordonne que les femmes des princes soient quarante jours enfermées dans leurs chambres et couchées dans un lit de deuil où la lumière dujour n’a point d’entrée, mais seulement celle des flambeaux, pour faire voir l’unité du défunt et de celle qui reste, qui est renfermée comme dans un tombeau vivant, qui soupire et qui pleure en la place de celui qui ne peut plus gémir pour ses péchés.
Ces quarante jours ont quelque chose de la quarantaine de Jésus-Christ, retiré au désert, où il disait que les douleurs de la mort l’avaient environné, et que l’horreur des jugements de Dieu son Père le baignait dans ses larmes.
Maintenant, Madame, que le temps de votre pénitence au désert est fini, et que vous allez bientôt paraître dans le monde, ce doit être dans l’esprit même de Jésus-Christ sortant de son désert, qui n’y finit pas sa pénitence, mais la continua, et après en avoir fondé la grâce pour nous, il fut la prêcher et par ses paroles et par ses œuvres dans le monde.
Vous ne sortirez pas de l’esprit de pénitence dans lequel Dieu vous a établie avec tant d’abondance pendant votre solitude et votre maladie ; vous en porterez l’exemple avec vous dans le monde ; vous le porterez surtout en votre cœur, craignant les jugements de
Dieu et le coup de tonnerre de sa justice dont il a frappé votre maison, et qu’il tient encore élevé dessus vous pour le temps qu’il en a disposé. Ce sentiment vous sera d’autant plus aisé à conserver que Dieu vous a donné de tout temps les prémices de cette grâce.
De plus vous porterez l’impression et la vérité de ce que le deuil vous exprime pour être conforme au dessein de Dieu sur vous, qui est la douleur et la peine de vos péchés et de ceux de votre famille, vu que vous êtes maintenant comme l'Église veuve de son Époux , qui est chargée des péchés de tous ses enfants, pour lesquels elle prie et demande incessamment miséricorde. Vous devez, en sortant dans votre carrosse de deuil, vous y considérer comme dedans un cercueil vivant, dans lequel vous commencerez d’être portée pour vous approcher du tombeau, qui vous aidera à maintenir l’esprit que vous aviez auparavant dans le sépulcre de votre chambre, ne faisant pas comme la plupart du monde qui cherchent dans la pénitence le sujet de leur vanité, et trouvent, par un détour malin, dans les pompes sacrées du deuil et la nouveauté de cet habit et de cet état, la matière de leurs péchés et de leur complaisance.
Soyez, Madame, en cet état extérieur de Jésus-Christ gémissant en la terre, qui prend encore plaisir de continuer en vous sa pénitence extérieure que 1 état bienheureux dans lequel il est au ciel lui interdit.
Si Jésus, votre tout, veut accomplir encore en vous l’étendue de ses souffrances et de ses pleurs, et s il veut en vous satisfaire à Dieu comme il a fait en luimême, voulez-vous vous opposer à ses ordres et à ses volontés? Il faut au contraire vous porter à ses desseins et accomplir son œuvre en la manière qu’il demande
de vous; il faut, autant que vous le pouvez, achever la pénitence qu’il veut faire en ses membres et vous soumettre avec amour à toutes les rencontres que sa sagesse vous donnera dedans le monde.