USAGE DES RENCONTRES DE PÉNITENCE DANS LA VIE
Il y a trois sortes de pénitence : la première, imposée de Dieu , la seconde, par l’Église , et la troisième est imposée par nous-mêmes quand nous sommes à l’esprit intérieur de Jésus-Christ pénitent, qui use de notre force et nous anime de son zèle pour punir notre péché sur nous, et satisfaire à la justice de son Père.
La première sorte de pénitence, qui est toujours la plus pure et la plus sensible comme étant opérée par la sagesse de Dieu, qui connaît notre faiblesse et l’endroit où il nous peut plus vivement toucher, et qui en même temps a la puissance de pénétrer jusqu’au plus vif de nous; cette pénitence, dis-je, est de quatre sortes.
La première regarde l’intérieur où Dieu applique les plus sensibles opérations de la pénitence par les tristesses, les ennuis, les langueurs, les inquiétudes, les sécheresses, les délaissements, les rebuts et les reproches de Dieu, comme il arriva à saint Paul, qui rapporte qu’une fois il fut si accablé d’affliction qu’il était ennuyé de vivre dans son oppression; se retirant en l’intérieur de son âme pour y trouver du soulagement, il entendit une voix de Dieu qui lui reprocha
(1) Ce passage fui inséré, plus tard, par M. Olier dans la Journée chrétienne , 2e partie.
qu’il était indigne de vivre, qui fut le dernier point de son abattement.
La seconde sorte de pénitence n’est pas immédiatement de Dieu, mais ordonnée par lui : ce sont les tentations extérieures et violentes opérées par le démon comme l’exécuteur des vengeances de Dieu : il environne l’âme de scrupules, de blasphèmes, de désespoir, d’illusions et autres malignités, d’abattements, de tristesses, de pressures de cœur très violentes, de jalousie, de colère, et autres sortes de passions, qui servent à punir ceux qui ont souvent péché en ces choses. Et Dieu veut par justice et sagesse qu’ils trouvent leurs pénitences où autrefois ils trouvaient leurs plaisirs.
La troisième sorte de pénitence ordonnée de Dieu est la persécution des hommes, l’éloignement et le mépris de ceux que l’on aime et qui devraient avoir plus de reconnaissance et de tendresse pour nous, dont Dieu se sert quelquefois pour châtier l’excès de l’amour que nous avons eu pour eux, pour les conserver à nous au préjudice même de Dieu; ainsi en est-il du murmure, de l’ingratitude, et de l’infidélité des serviteurs et domestiques, qui sont des peines imposées sur les grands, en la place des plus basses afflictions et des dernières servitudes où Dieu avait assujetti les hommes, par la condamnation du péché originel, qui ne doivent manger leur pain qu’à la sueur de leur visage. D’autres fois, les médisances et calomnies des esprits malicieux, comme aussi les visites importunes de gens qui sont à charge, la persécution des procès, et le soin affligeant de nos biens sont les vraies épines naissant par justice de Dieu, dans la terre des pécheurs.
La quatrième sorte de pénitence que Dieu impose T. 1. 21
aux hommes sont les maladies du corps, les souffrances aigües et languissantes de la chair, qui parfois surpassent ou les forces de la nature, ou la connaissance des médecins qui ne savent souvent que dire, en leurs arts, de nos infirmités qui marquent le droit que Dieu a de punir le corps du péché et la chair de malédiction. Telles sont les rigueurs de l’hiver, les ardeurs de l’été, la soif, la faim, et même la pauvreté où l’on voit que Dieu prend plaisir de réduire parfois les siens, par les ressorts de sa providence et de sa justice très cachés et très admirables. Ainsi l’on voit la vie des hommes toute en croix et toute en épines, et elle est comme le buisson ardent de Moïse qui brûle sans se consumer.
Ce sont les diverses manières dont Dieu a coutume d’affliger les pécheurs pour les tenir en pénitence.
Pour celle que l’Église nous impose, elle se doit considérer, ou en général, ou en particulier. En général, elle comprend les carêmes, les quatre-temps, les jours d’abstinence de viande ; et, en particulier, les pénitences imposées par les confesseurs aux pénitents, au nom de toute l’Église, après la confession.
Enfin la pénitence que nous imposons à nous-mêmes et qui est la dernière, est une peine que l’Esprit de Dieu imprime en notre cœur contre nous-mêmes, pour nous punir et venger Dieu sur notre chair, qui est son ennemie, la regardant comme une chair étrangère qui ne nous doit toucher de rien, et que nous ne devons écouter en ses plaintes.
En cette pénitence il faut comprendre les privations que nous voulons souffrir, dans les occasions, aux choses superflues : par exemple, s’abstenir à la table des morceaux délicats, inutiles à la santé et à la vie,
qui servent seulement à la satisfaction du goût et au plaisir de la chair; de ces regards curieux qui ne vont qu’à contenter les sens; du toucher; du parler, en beaucoup de discours oiseux, qui ne sont utiles à rien, mais qui vont plutôt à blesser le prochain et la charité qu’on lui doit.
Usage du repas (t).
Sou venez- vous, Madame, que le repas est une réparation du corps, qui dépérit toujours; qui doit par conséquent être pris avec action de grâces de la bonté de Dieu qui vous conserve et répare votre ruine avec tant de douceur.
Remerciez-le donc, en vous mettant à table, de sa bonté, par Notre-Seigneur Jésus-Christ qui vous a mérité cette réparation; et ne vous y portez pas pour le plaisir et la joie de la chair, mais dans le dessein de Dieu, qui veut conserver la créature, maintenir son image, nourrir le membre de son Fils, et réparer le temple de son Esprit. Car ce n’est que pour ces qualités qu’il vous veut conserver, vous considérant pour l’honneur que vous avez de lui appartenir, et non point pour vous-même. Regardez-vous ainsi toujours comme quelque chose de Dieu, et non point comme vousmême , en tout ce que vous faites , de peur que vous regardant vous n’agissiez pour vous. Mais vous considérant comme le membre de Jésus-Christ, vous exercerez la charité du prochain envers vous-même.
Saint Bernard s’en allait à table comme aux médi-
(1) La Journée chrétienne, 2e partie, a aussi ce passage, mais avec quelques légères modifications.
caments, dans la vue de trouver un remède à la destruction de son corps, qu’il servait à regret comme étant la matière principale de son péché et le sujet où habitait son amour-propre.
Le prophète Job pleurait toutes les fois qu’il se mettait à table , se voyant environné d’une chair de corruption, si vile en elle-même et si maligne en ses effets, qu’il n’eût voulu l’abreuver que de fiel et de vinaigre, pour punir la bouche et le sens par lequel le premier péché était entré dans le monde, et qui avait apporté tant de malheur aux hommes .
Job, comme image de Jésus-Christ innocent, mais pénitent et victime publique pour les péchés du monde, exprimait les sentiments du Fils de Dieu vivant en terre et mangeant dans l’esprit de pénitence, qui doit être le vôtre, rougissant de conserver un corps si misérable et une chair si pleine de péché, et ne la voulant maintenir que pour Dieu, auquel elle appartient.
Usage du soin du corps.
Souvenez-vous, Madame, de cette princesse auguste de l’Écriture sainte, dont le prophète dit : Toute la beauté de la fille du roi est en son intérieur; marquant là l’oubli de l’extérieur, et enseignant la pureté de l’âme et la beauté de l’esprit. Elle travaillait pour plaire aux yeux de Dieu, qui ne regarde et n’estime que l’intime de l’àme, sans avoir égard à la chair et au corps qui périt, et qui n’estqu’une masse de terre animée pour un temps et qui doit être corrompue et infectée dans le tombeau.
La sainte Vierge, votre modèle, disait autrefois qu’elle était belle, mais hâtée, pour montrer la négli-
gence de son corps, et qu’elle n’avait point d’application sérieuse ni d’attention que pour rendre son intérieur plein d’attraits et de charmes, pour gagner tout à Dieu et attirer les âmes à son amour.
L’extérieur de cette divine princesse était couvert d’une modestie éclatante qui rejaillissait de la Majesté de Dieu habitant en son âme, et cette beauté ravissait les esprits et embaumait les cœurs de ceux qui l’approchaient, qui se sentaient secrètement portés à Dieu, remplis de lui-même; qui est tout le contraire des beautés du corps, qui applique les âmes à son amour et détourne de Dieu ceux qui en sont touchés. Dieu fait tous les jours, par les cœurs anéantis et par les âmes qui sont pleines de lui et qui veulent se revêtir de la splendeur intérieure de Jésus-Christ ressuscité, ce qu’il faisait en la très sainte Vierge; elles portent partout les parfums de l’amour et l’éclat de leur foi qui pénètre les âmes et opère dedans elles. Trahe me post te, in odorem curremus unguentorum tuorum. L’âme pleine de Dieu tire tout après elle, et par le même parfum dont Dieu l’attire à lui elle se fait suivre des autres.
Dieu a changé, depuis le règne de Jésus-Christ et celui de la foi, l’ordre qu’il avait établi dans l’état d’innocence d’Adam, dans lequel il attirait les âmes à son amour par l’éclat d’une splendeur divine qui revêtait les corps. Car maintenant il attire à lui les cœurs et éclaire les âmes, dans la société de l’Église, par une splendeur intérieure dont il revêt les belles âmes, qui est la splendeur de Jésus-Christ ressuscité habitant en elles, qui attire les cœurs à lui, remplissant de joie et d’amour tous ceux qui les approchent. C’est à cette beauté qu’il vous faut aspirer, étant destinée par votre condition à faire suivre les âmes qui cherchent
Jésus-Christ, et lui porter des épouses divines, selon le prophète, qui dit : Les vierges suivront cette grande princesse, Adducentur Régi virgines post eam.
Usage de la cour.
Quand vous voyez votre cour qui grossit et qui vous environne, souvenez-vous que vous êtes en cela une image de Dieu revêtu de ses saints et environné de ses Anges.
Dites souvent à Dieu : C’est à cause de vous, et pour vous, et pour ce que j’ai de vous, que ce monde m’honore; et comme je ne puis sans larcin en prendre quelque chose, puisque tout vous appartient , je renonce à toute la passion que ma chair y voudrait prendre. Mon Dieu, que votre pauvre créature s’anéantisse devant votre grandeur, et que toute cette cour fasse hommage à la vôtre.
Dedans le temps de votre plus grosse cour, vous direz souvent à Dieu : Quand sera-ce, ô mon Dieu, que l’heure de la prière sera venue pour être seule avec vous? Cedoit être le soupir le plus ardent de votre cœur.
Quand cette même cour diminuera et que vous serez seule, dites par une élévation intérieure à Dieu : Est-il pas juste que l’on me quitte et que l’on abandonne une pécheresse comme moi? Si je quitte mon Dieu et si je cesse d’avoir en moi la sainteté de ma condition, faut-il pas que j’en perde les avantages?
Faites donc vos retraites en l’honneur de Jésus- Christ ressuscité et retiré en son Père par l’obligation de la sainteté de son état, ou à l’honneur de sa retraite au Jardin des Olives, où il est retiré et délaissé par esprit de pénitence.
De son train.
Votre train doit être comme l’étendue de votre personne, et quelque chose qui représente la majesté et la gloire de Dieu en vous, puisqu’il vous a fait naître pour l’exprimer en sa grandeur. Il faut en lui vouloir ce train , et non pas en vous-même et pour la vanité qui désire être suivie et accompagnée de la sorte. Si vous preniez pour vous ces choses, au lieu d être une image de Dieu, vous seriez une idole qui s’approprie tout ce qu’on doit à Dieu et le fait comme sien : vous feriez un sacrilège. Où, au contraire, recevant ces choses en Dieu, vous représentez ce qu’il est, vous lui rapportez toutes choses comme font les vraies images dans son Église, qui toujours reçoivent des louanges, des hommages, des respects et autres devoirs de notre religion, qui ne sont dus qu’à Dieu et ne leur sont rendus qu’à cause qu’elles le représentent.
L’usage des visites.
Quand vous irez visiter quelque personne que ce soit, faites-le dans l’esprit et la vue d’aller adorer Dieu en elle sous quelque état qu’il y paraisse pour y être honoré.
Si vous allez visiter le roi ou la reine, faites-le dans l’intention des principautés du ciel, qui vont rendre hommage de leurs grandeurs à la majesté de leur roi, et le reconnaître pour souverain de ce qu’ils sont. Si vous allez visiter quelque grandeur inférieure à celle de votre qualité, honorez-y toujours la participation de la grandeur de Dieu qu’elle possède et qui désire être honoré en elle.
En visitant d’autres personnes de moindre condition, faites-le dans la disposition de Dieu même visitant les petits, qui descend avec bonté, douceur et charité, et même avec humilité pour voir les choses basses et se plaire avec elles dans le dessein de les aider, les consoler et les servir.
Allez-y dans l’esprit de leur présenter Dieu paraissant dans votre personne, afin d’accomplir les desseins qu’il a de paraître aux yeux du monde dessous ses créatures qu’il a choisies à ce dessein, et se montrer aux autres pour être honoré. Et même recevez-y pour Dieu 1 honneur qu’ils vous feront; afin que, lui rapportant ce qu’ils ne pensent pas de lui donner, vous fassiez en même temps votre devoir et le leur tout ensemble.