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LETTRE CVII

A LA MÊME

El la porte à l’esprit d'anéantissement dans la pratique des vertus.

[Probablement vers le même temps.]

Madame,

Plus vous êtes élevée par votre condition et plus vous devez, comme la sainte Vierge, vous abaisser

(1) Elle faisait partie de la CCe des imprimées.

par la disposition de votre cœur, et par les sentiments de votre âme. La chair se glorifie et se complaît en son élévation; mais l’esprit de la grâce donne bien d’autres mouvements; car il porte à s’abaisser intérieurement, et à se reconnaître devant Dieu mille fois plus vil, plus abject, et plus misérable au milieu de toutes les grandeurs, que les pauvres les plus abandonnés, et les plus dignes de compassion, ne le sont devant le monde au milieu de leurs délaissements. Ainsi votre occupation ordinaire doit être de vous tenir incessamment humiliée devant Dieu, et de ne point perdre la vue de vos misères et de votre néant, ne vous laissant point éblouir par l’éclat qui vous environne, ni par tous les devoirs que l’on vous rend. Il faut, dans votre oraison, que vous vous regardiez comme une pauvre créature qui doit s’anéantir en Notre-Seigneur, afin que perdant en lui votre être impur et maudit, vous puissiez revivre dans un nouvel être en Jésus-Christ.

Il faut que vous vous voyiez si imparfaite et si chétive, que bien loin de vous estimer digne de demander et d’obtenir des faveurs de Dieu, ou même de pouvoir subsister en sa sainte présence, vous ne vous voyiez en état que d’en être rebutée, en sorte que votre unique recours soit à Jésus-Christ, pour vous cacher en lui, et pour vous présenter au Père Éternel revêtue de lui, et comme un autre lui-même; voulant abaisser à ses pieds toutes vos grandeurs, perdre en lui votre propre être, et sacrifier à sa gloire tout ce que vous êtes.

C’est à cela que doit aboutir votre oraison , et à quoi vous devez tendre dans tous vos exercices. C’est là le caractère de toutes les vertus chrétiennes, de

travailler à l’anéantissement de la créature en ce qu’elle a de propre, pour y établir Jésus-Christ. C’est à quoi doivent aussi aboutir ces mouvements de pénitence qîie Dieu vous donne si souvent, vous voyant si misérable que d’avoir offensé sa majesté. Vous devez reconnaître que vous êtes indigne de subsister et de vivre, et qu’il faut vous anéantir devant sa sainteté, protestant qu’il n’est pas juste que rien de ce qui a offensé Dieu vive ni subsiste, et vous condamnant ainsi vous-même à la mort et à l’anéantissement. C’est de la sorte qu’une âme vraiment pénitente satisfait à sa douleur, qui ne peut être contente que par sa propre destruction. Une âme vraiment craintive et amante de Dieu ne peut se contenter de moins. Il faut donc, ô grand Tout, que vous détruisiez tout cet être : il faut que vous l’anéantissiez : car je ne puis plus souffrir qu’il vive devant vous. Je ne puis plus souffrir qu’il y ait rien dans l’être, qui vous ait offensé. Et c’est peut-être le sens des paroles de ce grand saint Ignace martyr, qui disait : Je commencerai alors à être disciple de Jésus-Christ, quand on ne verra plus rien de moi sur la terre, et que je serai tout anéanti et consommé pour Dieu. C’est à quoi aboutit l’esprit du chrétien. IL porte à se rendre victime du grand Dieu : il tend à l’anéantissement total de notre propre être, qui est opéré par mille devoirs de religion qui se terminent tous au sacrifice.

La religion nous porte à reconnaître Dieu pour ses bienfaits, et à le remercier de ses grâces : mais elle porte encore la créature à s’anéantir et à se sacrifier pour Dieu. Car elle n’a aucun don, pendant toute sa vie, dont elle ne soit redevable à son Dieu. Si bien que la grâce de le remercier de ses bienfaits étant en-

core un nouveau don, qui est même accompagné de mille autres qui l’environnent ; en ce même moment la créature, toute confuse de ses biens, est obligée de protester à Dieu qu’elle ne peut jamais lui satisfaire, qu’elle ne peut trouver aucun moment qui ne la surcharge d’obligations , et que plus elle s’emploie à lui satisfaire par ses remerclments, plus elle demeure engagée à reconnaître ses bontés. C’est pourquoi, dans l’impuissance de contenter son désir, elle voit qu’il vaut mieux quelle s’anéantisse , que de prétendre de répondre à toutes ses obligations.

Mais comme Notre-Seigneur est venu pour récapituler toutes choses, et réparer en lui tout ce qu’il fallait détruire, soit par justice , soit par devoir et obligation de religion, il faut se donner à Notre-Seigneur pour s’anéantir en lui, et se perdre en soi-même, afin de recouvrer en ce divin Sauveur une nouvelle substance qui puisse contenter Dieu, et une nouvelle vie en échange de celle que nous voulons perdre à la gloire de son Père. C’est dans cet esprit d’amour et de religion, dont vous devez être animée, que vous devez dire souvent à Dieu : Mon Tout, et mon amour, consommez en vous toute la créature ; car rien ne mérite de subsister que vous. Détruisez, je vous supplie, ce vieil homme, et cette vieille créature qui m’est insupportable. Anéantissez en vous et par vous tout ce qui peut en moi déplaire à votre Père. C’est de la sorte, ô mon Jésus, que je désire si absolument être détruite, que je regarde ma destruction comme mon bonheur, et que je prétends trouver en elle le comble de ma joie.

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