LETTRE CVIII
A l’un de ses premiers disciples (2).
A l’occasion de la Pnriflcation de la très sainte Vierge, il lui parle de trois sortes d’anéantissement qui éclatent en ce mystère et auxquels il désire de participer.
[2 février 1647 (3).]
Monsieur,
Je ne puis rien recevoir du bon Maître ni de sa sainte Mère, que je ne croie le devoir aux âmes que sa bonté m’a confiées ; et surtout à celles qu’il me presse et sollicite fortement d’établir par sa grâce et sa vertu dans la perfection de ses voies. Je vous avoue que ce matin j’ai été pénétré d’une vue et d’un trait si perçant
(1) C’est la CLIP des imprimées.
(2) Le ton général de cette lettre ferait croire qu’elle était destinée à M. Picoté, directeur de M. Olier, mais la première phrase suppose que ces confidences sont faites à un disciple dont la sanctification est particulièrement désirée par son saint maître. Ce pouvait être ou M. de Lantages, ou M. de Bretonvilliers ou quelque autre des premiers prêtres de Saint-Sulpice.
(3) Cette date paraît certaine pour l’année comme pour le jour. En 1647, en effet, M. Olier, sur le point de partir pour Annecy, exécuta généreusement le projet dont il parle à la fin de sa lettre. Par acte du 2 septembre, 1° il céda la jouissance et usufruit de la terre et seigneurie de Fontenelle à M. de Lantages qui, pour satisfaire M. de Fiesque, venait de céder l’unique bénéfice qu’il possédait ; 2° par un autre acte du même jour, il fit donation au séminaire de Saint-Sulpice de la ferme du Plessis-Placy composée d’environ quatre-vingts arpents de terre labourable et de diverses dépendances situées dans la Brie ( Vie de M. Olier, t. II, p. 573). Si, comme le dit M. Faillon, il possédait encore en 1649 la seigneurie du pré Gentier, ce devait être sans jouir du revenu. Du moins on ne voit pas qu’en 1652, se croyant à la veille de mourir et dictant ses dernières volontés, il ait eu autre chose à donner que sa bibliothèque qu’il laissa au séminaire. {Vie de M. Olier, t. II, p. 611.)
de l’anéantissement du Fils de Dieu et de sa sainte Mère, dans le divin mystère de sa Purification et de la Présentation de son cher Fils au temple à Dieu le Père, que je n’ai pu m’empècher de vous en écrire un mot, pour vous solliciter à vivre selon ce saint mystère, et à obtenir de Dieu que je puisse entrer en cette même grâce, opérée par l’esprit qui animait Jésus-Christ et Marie en leur sainte conduite.
Je vois trois sortes d’anéantissements de Jésus et de Marie en ce divin mystère. Premièrement toutes les grandeurs, et toutes les richesses du monde y paraissent anéanties. Car quoique Jésus et Marie soient les plus grands et les plus puissants de la terre , et auxquels tout appartient, ils paraissent néanmoins en la posture de pauvres, et dénués de toutes commodités; la sainte Vierge rachetant son fils de deux colombes, qui était le prix des misérables et des plus pauvres d’entre les Juifs. C’est là le premier et le moindre anéantissement.
Secondement , on y voit l’anéantissement de l’estime et de l’honneur. Car ils ne veulent rien être dans l’estime ni dans le cœur du monde; le Fils aussi bien que sa Mère passent tous deux en leur extérieur pour des pécheurs assujettis aux lois communes de tous les hommes; et eux qui portaient et la sanctification du temple, et celle de tout le genre humain, sont regardés comme des criminels , qui viennent au temple pour se sanctifier.
Troisièmement, ils y sont anéantis en tout euxmêmes; ne voulant rien avoir ni rien être, soit à l’extérieur, soit en l’intérieur, que pour s’immoler à Dieu, et cesser d’être par un entier sacrifice.
C’est ce qui est représenté par les deux colombes
offertes en ce mystère, qui étaient une figure de l’état où il devait être en sa mort, et en sa divine résurrection. Car l’une était immolée, et perdait ainsi son être et sa vie extérieure : et l’autre était consommée dans le feu , pour marquer la perte intérieure de Jésus-Christ en l’être et en la vie divine de son Père, qui est son vrai et son unique consommateur.
Cette vue d’anéantissement en Jésus et Marie nous doit porter à n’être plus rien, et à ne plus x’ien posséder de l’être grossier du monde. Celui qui n’a pas eu où reposer sa tête, qui est nu en naissant et en mourant, qui est désapproprié de tout, me presse fort, par sa sainte imitation, à faire le dernier dénûment que j’ai si souvent médité, et dont je vous ai parlé, mais que l’on m’a empêché jusqu’à cette heure d’accomplir. Je vous prie de vouloir l’offrir à Dieu pendant toute l’octave de ce saint mystère. Il me semble que c’est un trésor si riche que le dénûment total, et la dernière désappropriation de toutes choses, que je ne puis assez tôt y parvenir.
Pour les deux derniers anéantissements, nul obstacle ne me peut retenir ni empêcher de les accomplir et de les exécuter, étant formels en l’Évangile, où Jésus-Christ nous porte à perdre notre âme, et à 1 abnégation de tout nous-mêmes. Il faut ne vouloir être rien du tout dans l’esprit d’autrui, se cachant soi-même et tous ses dons en Jésus-Christ, qui est le donateur et le possesseur de tout, et qui opère comme il lui plaît en sa vertu cachée, sur autrui, et en nous-mêmes.
Il faut aussi n’ètre rien en soi et par soi, mais être tout en Jésus et par Jésus. C’est là la perfection que requiert le sacrifice extérieur du vieil homme, et la
consommation intérieure de l’esprit et de la volonté avec toute la sagesse de l’un , et tous les désirs de l’autre, pour être vivifié et absorbé en la vie de Dieu, qui n’est que lumière, et qu’amour en soi, et qui n’est que foi et charité dans nos âmes. Quelque jour je vous expliquerai ceci plus clairement. J’attends pour dernière miséricorde de Dieu qu’il me fera entrer dans l’imitation parfaite de son Fils en son dernier abandon et en son dénûment de toutes choses. 0 que Dieu seul dans la privation de tout est un riche trésor ! Peut-on bien aimer Jésus-Christ, et ne se rendre pas semblable à lui en toutes choses, et surtout en son abandon total à Dieu son Père? La foi n’est- elle pas pour tous sur la terre, comme la gloire dans le Ciel? Que nous vivions ou que nous mourions, il nous importe peu. La foi sera bientôt changée en gloire; et le Dieu de la voie, qui nous doit être toutes choses, sera dans un moment le Dieu de la gloire qui nous consommera, et sera lui seul tout notre bien , toute notre joie, toute notre vie, et toute notre béatitude.
Depuis cette lettre écrite, je me suis trouvé si convaincu de l’obligation de faire à Dieu, en faveur de la maison, le dernier sacrifice des choses extérieures qui m’appartiennent, dans la vue que ce divin Seigneur et Maître s’est fait pauvre pour enrichir la maison de son Père qui est l’Église, que je ne pense pas pouvoir différer longtemps à l’accomplir. La grâce de Jésus ne souffre point de remise, quand on est pleinement convaincu de sa vérité.