A UNE PERSONNE APPELÉE A LA VIE RELIGIEUSE
Il la prémunit contre les conseils de ses parents qui voulaient la
détourner de se consacrer au service de Notre-Seigneur et lui opposaient des maximes très éloignées de l’esprit de l’Évangile.
[Vers 1G16 (3).]
[Ma très chère fille,]
Nous avons obligation de vivre selon notre nou-
(1) Tirée de l’ Esprit de M. Olier (t. III, p. 757), où M.Tronson l’a insérée de sa main.
(2 et 3) L’examen attentif cle cette lettre et des deux suivantes (pour lesquelles on interrompt un instant l'ordre chronologique, car elles semblent s'éclaircir mutuellement par leur rapprochement) nous fait conjecturer qu’il s’agit de MUe Marthe du Vigean, que M. Olier, malgré les résistances prolongées de sa famille, réussit à tirer du grand monde et à conduire aux Carmélites.
Chacun connaît cette douce et vertueuse figure, dont la scène française vient de s'emparer et devant laquelle M. Cousin s’était déjà arrêté avec un intérêt particulier, dans ses études sur les femmes illustres du dix-septième siècle. « MUe Marthe du Vigean, nous dit-il, était la « tille cadette de François Poussart de Fors, d’abord baron et puis mar- « quis du Vigean, et d’Anne de Neubourg qui fit une assez grande figure « sous Louis XIII, grâce à l’amitié de la duchesse d’Aiguillon, nièce de « Richelieu. » {La Jeunesse de M™ de Longueville ; 5e édit., p. 18t.)Marthe, aussi bien que Anne du Vigean, sa sœur aînée, qui épousa le duc de Richelieu en 1649, fut de bonne heure lancée dans le grand monde et même à la cour, où elle était très considérée. Le grand Condé avait un instant voulu l’épouser, mais Dieu l’appelait à quelque chose de mieux.
Saint Vincent de Paul devint le premier interprète des desseins de Dieu sur M11* du Vigean, comme on le voit par la lettre circulaire qui fut écrite en 1665 à l’occasion de sa mort, par la supérieure du Carmel. " Son appel à la vie religieuse, y est-il dit, eut tous les caractères d’une « vocation divine ; nous le rapporterons ici tel qu’il se trouve décrit " dans la Vie de saint Vincent de Paul, d’après le témoignage signé de sa “ propre main, dans les informations juridiques faites trois mois après
velle génération, selon laquelle nous avons Dieu pour notre père auquel, et selon son divin Esprit, nous de-
« la mort du saint. La marquise du Vigean étant malade, Vincent alla « chez elle pour la consoler. La visite finie, au défaut de la mère, la fille « se chargea de le reconduire. « Mademoiselle, lui dit-il, vous n’étes pas « faite pour le monde. » Elle comprit le sens de cette expression générale « à laquelle elle aurait volontiers répondu : Si cet homme était prophète, « il ne me tiendrait pas un pareil propos. Elle déclara au saint quelle « n’avait aucun goût pour la vie religieuse, et comme elle n’ignorait point « le crédit qu’il avait auprès de Dieu, elle le pria fort de ne lui deman- « der point qu’il la fît changer de sentiment. Vincent sortit* et ne répli- 11 quarien. MUo du Vigean le quitta résolue plus quejamaisde s’établirdans « le siècle; elle reconnut avec le temps que Dieu lui avait parlé par « la bouche de son ministre. Sa passion pour le monde dont les agré- « ments commençaient à l’enivrer, s’évanouit entièrement. « {Ibid., p. 313.)
Mais c’est à M. Olier que Dieu réservait la mission d’achever ce que saint Vincent de Paul avait commencé. MUe du Vigean, qui était sa paroissienne, lui confia la direction de son âme. Elle n’était pas depuis longtemps sous la conduite de ce nouveau guide lorsque Dieu lui parla au cœur, et commença à lui faire comprendre la vanité du monde et le prix de la vie religieuse. Nous savons par une lettre de sa sœur que dès 1645 elle s’était jetée dans la piété, qu’elle nourrissait dès lors la pensée de quitter le monde pour entrer au Carmel, et que si elle différa deux ans d’exécuter son dessein, ce fut à cause de l’opposition que sa famille y avait faite. « Vous saurez donc, écrivait, le 7 juin 1647, Anne du Vigean « au jeune marquis de Fors, son frère, que ma sœur a continué dans cette « extrême dévotion où vous l’avez vue, et a augmenté même, de sorte que « nous soupçonnions tous qu’elle se fît religieuse ; et pour cet effet « Mme d’Aiguillon lui parla et lui demanda s’il était vrai qu’elle y pensât. « Elle lui dit que oui et que cela ne la devait pas surprendre puisqu’elle « lui avait dit, il y a deux ans. Mm0 d’Aiguillon lui représenta la consé- « quence de la chose et lui dit que, puisqu’elle s'était bien empêchée d’en- « trer deux ans durant, pour l’amour de ma mère, elle pouvait encore « continuer un an, et qu’après elle ferait résoudre ma mère si l’on pou- « vait. Elle lui dit que cela lui était impossible et que c’était trop d’avoir « attendu tout ce temps-là et qu’elle la priait d en parler à ma mère. « Nous nous en allâmes à Ruel où l’on parla tout le jour de cette affaire, « où il fut bien répandu des larmes, et la conclusion fut qu’au moins ce ne
* Bans le procès de la canonisation de saint Vincent de Paul, où ce trait est abrégé, il est dit que le saint sourit en entendant la singulière demande qui lui faisait M11' du Vigean : Del che il servo di Dio sorrise (Summarium n° 214).
vons adhérer, comme aussi à l’Église notre mère, dont nous devons suivre les conseils.
Pour notre père et notre mère charnelle, nous devons y renoncer lorsqu’ils nous parlent selon la chair et selon ses maximes. Nous devons renoncer à frères, à sœurs et à tous les sentiments de nos proches, quand ils nous conseillent des choses selon Adam leur père : car alors il ne les faut pas regarder comme des images de Dieu, mais comme des images d’Adam, ennemi de Dieu. Il les faut regarder comme des suppôts du diable, quand ils nous suggèrent ses conseils, et ceux du monde qui est maudit de Dieu. C’est ainsi que vous devez entendre ces paroles de Notre-Seigneur : Quiconque ne hait pas son père, sa mère, sa femme, ses frères et ses sœurs, et même son âme, n’est pas digne de moi. C’est-à-dire qu’il faut les haïr en tant qu’ils vivent dans les maximes du monde, du diable et de la chair, et qu’ils vous persuadent de mener une vie malheureuse et maudite. Par exemple, lorsque vos parents vous inspirent d’aimer l’honneur et les richesses, qu’ils vous portent à rechercher vos aises et vos plaisirs, qu’ils vous persuadent de parole et d’exemple qu’il faut vous venger et haïr vos ennemis : vous devez en ce point les haïr, en leurs paroles et en leur façon de faire opposées à Dieu, et condamner en leur bouche ces maximes et ces pensées qui vous détour-
« serait que dans six mois. Ma mère espérait, en lui demandant ce terme, « qu'elle la pourrait détourner. » (Ibid., p. 508.)
C’est pendant ce premier intervalle de deux ans, pendant que MUe du Vigean hésitait, pour l'amour de sa mère, à répondre à l’appel de Dieu, que le pieux directeur dut adresser à sa fdle spirituelle l’exhortation que l'on va lire.
— Nous donnons cette date approximative d’après les conjectures que l'on vient de voir.
nent de Jésus-Christ. Autrement vous ne seriez pas disciple de celui qui a quitté père et mère pour vous, qui vous aime plus que tout et qui attend de vous un pareil amour. Aimez-le donc par-dessus tout, rangezvous toujours de son parti contre vos parents et contre vous-mème. Ayez aversion de tout ce qu’on dira de contraire à ses adorables volontés et aux maximes de son Fils, et considérez comme vos plus grands ennemis tous ceux qui vous donneront d’autres conseils.
Ce divin Époux désire qu’on quitte les parents selon la chair, à cause que la chair lui est odieuse et qu’il ne la peut supporter. Comme il ne peut souffrir que ce qui est régénéré de l’esprit, et qu’il a en aversion ceux qui vivent selon la chair et selon ses maximes, il ne veut point aussi que ceux qui le suivent leur^ adhèrent et se laissent aller à leur poison.
Que si les parents étaient vrais chrétiens, c’est-àdire, s’ils vivaient selon Jésus-Christ, qu’ils ne s’opposassent point à ses lois , qu’ils voulussent faire profession de le suivre ; alors en vivant avec eux , en les honorant et les chérissant vous pourriez suivre leurs maximes : mais , de la sorte , comme ils ne vivraient plus selon la chair, mais selon l’esprit, ils ne vous seraient plus pères charnels , et, faisant profession de vivre selon les obligations de leur baptême et de renoncer à la vanité, aux plaisirs, aux richesses, en un mot à tout ce qui déplaît à Dieu , vous les regarderiez comme vos parents en Jésus-Christ et vous les considéreriez à cause de Jésus-Christ votre unique amour, dont ils seraient revêtus.
C’est ce divin Jésus qui est votre Époux et qui est aussi votre premier père, et vous devez être si amou-
reuse de ses volontés et si attachée à ses maximes que vous n’écoutiez qu’avec horreur tout ce qui pourrait y être contraire, qui que ce soit qui vous le dise.