‹ Lettres de M. OlierChapitre 137 sur 226 · LETTRE CX · texte numérisé non relu

LETTRE CX

A LA MÊME

Il l'exhorte h ne pins différer de se donner entièrement à Dieu.

[Dans les premiers mois de 1647 (2).]

[Ma très chère fille,]

C’est trop s’opposer à Notre-Seigneur. Il faut enfin se rendre, et ne plus faire languir votre Époux. Il y

(1) C’est la CCIIIe des imprimées.

(2) Cette lettre où 1 on remarque un accent plus pressant semble en effet postérieure à celle qui vient d’être citée, et se place naturellement dans le dernier intervalle de six mois qui devait précéder le dénoùment final. En y parlant à sa fille spirituelle de l’occasion favorable qu’elle a présentement pour exécuter son dessein et de l'obligation où elle se trouve de prendre une dernière résolution, M. Olier semble faire allusion aux propositions de mariage par lesquelles le marquis Jacques Stuert de Saint-Mégrin, après que le duc d’Enghien eut lui-même renoncé à ses prétentions, la mit en quelque sorte en demeure d’opter entre le monde et Dieu.

M. de Rretonvilliers, dans une précieuse page de l’Esprit de M. Olier, nous fait assister à la crise dernière et nous apprend la part décisive qu’y eut le pieux directeur. « Une fille de naissance, dit-il, ayant été con- « vaincue, après beaucoup de prières, de sa vocation à la Religion, et « M. Olier s’étant employé pour lui en obtenir l’entrée, elle se trouva « attaquée d une tentation des plus dangereuses qui lui pût venir sur ce « sujet ; car, un jour étant allée au cours avec une personne de grande « qualité, le diable lui mit dans l’esprit qu’il n’était point nécessaire « qu elle se retirât du siècle et quelle pourrait aussi bien se sauver « dans le monde que dans la Religion. Elle s'arrêta quelque temps à « celte pensée qui, demeurant secrète et cachée dans son âme, aurait peul- « être porté son venin jusqu’au cœur, si M. Olier, à qui Notre-Seigneur

avait révélée, n y eût apporté un prompt remède. Mais dès le lende- « main matin il pria un gentilhomme de grande piété d’aller chez elle

a longtemps qu’il vous veut toute à lui : ne différez plus à lui donner cette dernière preuve de votre

« pour l'avertir qu’il avait une chose importante à lui dire, et elle étant « venue pour savoir ce que c’était : Ma fille , lui dit-il, il n’est pas ques- « lion de savoir si vous vous sauverez, aussi bien dans le monde « comme dans les Carmélites ; mais il est question de faire la volonté de « Dieu, il est question d’accomplir les desseins qu’il a sur vous. Il ne « faut plus remettre , allons, allons. Et alors, lui disant en détail tout « ce qui s’était passé dans son esprit, elle en fut tellement surprise et « touchée qu’elle se résolut de ne plus différer. Il la mena le jour même ou « le lendemain aux Carmélites. Elle y fut reçue, y a persévéré avec fer- « veur et y est morte après dix-sept années de zèle et de fidélité. » {Esprit de M. Olier, t. II, p. 627.)

Quoique M. de Breton villiers, par discrétion, n'ait pas nommé la personne qui fut l’objet de cette faveur du ciel, il l’a suffisamment désignée en disant quelle mourut aux Carmélites après dix-sept ans de religion. On voit en effet, en parcourant la liste des Carmélites du grand couvent, dont M. Cousin a enrichi un appendice de la Jeunesse de 31me de Longueville (p. 352), que, de toutes les religieuses entrées dans cette maison de 1642 à 1652, c’est-à-dire, pendant que M. Olier était curé de Saint-Sulpice, la seule Marthe de Jésus (c’est le nom que Mlle Marthe du Vigean porta au Carmel) y est morte après y avoir vécu novice ou religieuse, dix-sept ans et quelques mois.

Quant à la date de son entrée comme postulante elle nous est donnée par la lettre déjà citée d’Anne du Vigean à son frère, écrite le 7 juin 1647, presque au lendemain de l’événement. Voici en quels termes pleins de verve elle y raconte comment sa sœur se décida brusquement à abréger le délai de six mois dont les instances de sa mère lui avaient arraché la promesse : « Un beau jour, dit-elle, elle me dit : Ma sœur, je ne donnerai pas tout le temps que fai promis, car je m’en irai devant qu'il soit huit jours. Je la priai de me donner le temps d’écrire à ma mère, pour qu’elle vînt lui parler, puisque je n’étais pas puissante assez pour la retenir ni conseiller. J’écrivis donc toute malade. Cependant j allai encore à l’hôtel de Longueville savoir de vos nouvelles, parce que l’on m’avait dit qu’il était venu un courrier, et Mme de Longueville m’écrivit pour m’en mander et au bas du billet elle priait ma sœur de l’aller voir. Elle sortit donc pour y aller, et comme elle fut à moitié du chemin, elle dit à ses gens qu’il fallait qu’elle allât faire un tour aux grandes Carmélites et quelle ne leur dirait qu'un mot. Elle fit tourner son carrosse et s’y en alla, où elle est encore et ne prétend pas en sortir. Ma mère arriva une heure après. Elle ne l’a point vue depuis, de peur , dit-elle, de s’attendrir et de la détourner, puisque c’est son salut .• et

amour. O si vous saviez combien ces remises lui sont pénibles ! Tl en est de ces retardements dans le cœur de l’amant, comme de celui qui souffrirait à la porte de sa bien-aimée, et de son unique. Âperi mihi , lui dit-il, soror mea sponsa, arnica mea, columba mea. Il l’appelle colombe, parce qu’il en est de l’amour du bien-aimé envers elle, comme il en est du paron envers la colombe, qui n’aime qu’elle seule , et qui n’a d’amour que pour elle. Or plus son amour est grand, plus ce retardement lui est ennuyeux et affligeant.

Donnez-lui donc au plus tôt cette satisfaction qu’il demande. L’ouverture que vous avez présentement est favorable 5 et je ne doute point que Dieu n’ait disposé les choses comme vous le voyez, afin que vous trouvant obligée à prendre une dernière résolution , vous fassiez paraître publiquement que le monde n’a plus rien à prétendre sur vous. Que j’aurai de joie, quand je saurai que la victime séparée du reste du

(le plus, elle est en colère en quelque façon de ce qu’elle est entrée sans 1 en avoir avertie. Pour mon père, il voulait tout tuer ce qu’il y a de missionnaires et de Carmélites, mais cela commence un peu à s’apaiser. 1! la va voir tous les jours. Elle est fort gaillarde et résolue ; elle me Yod pleurer sans jeter une larme. (Cousin, ibid., p. 508-509.)

Toutefois la constance héroïque dont la jeune postulante fit preuve n était pas sans coûter beaucoup à son cœur. Nous avons à cet égard le témoignage de ses supérieures mômes. « MUe du Vigean, nous est-il " dit dans la circulaire qui annonçait sa mort arrivée le 25 avril 1665,

" aux autres maisons de l’ordre, quitta le siècle avec courage, et tous les « grands avantages qu elle pouvait posséder à la cour, où elle était sin- « gulièrement estimée. Mais le sacrifice qui coûta le plus à son cœur fut « la séparation de M™ sa mère qui l’aimait au-dessus de toute expres- « sion. » (Cousin, ibid., p. 514.) Mais, comme on va le voir par la lettre suivante que nous croyons devoir rapporter à cette dernière phase de 1 histoire de la vocation religieuse de MUe du Vigean, la sollicitude de son zélé directeur ne l’abandonna pas dans les dernières luttes qu’elle eut à soutenir derrière les grilles du cloître, avant de s’y fixer par des vœux inviolables.

troupeau a été offerte et consacrée dans la maison du Seigneur, que le sacrifice a été achevé , et que Dieu enfin a dévoré son holocauste ! Que ce soit là la première nouvelle que j’apprenne de vous. Adieu.

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