A UN PRÊTRE DE LA COMMUNAUTÉ
Pour répondre à une demande qui lui avait été faite, il parle de plusieurs états où l’aine se trouve quelquefois après la sainte communion , et particulièrement de l’état de consommation , et du grand amour de Jésus-Christ en ce mystère.
[Vers la fin de septembre 1647.]
[Monsieur,]
Ce qui se passe en la personne dont vous m’avez écrit (2), et les états où elle se trouve après la sainte communion , ne vous doivent point mettre en peine; car tout m’y paraît être de Dieu. Elle n’a qu’à se laisser à son divin Epoux pour recevoir ses opérations saintes, sans vouloir même les connaître. Cet attrait puissant
des mystiques, signifiait l'union spirituelle et très intime qui, par suite de la faveur rapportée dans cette lettre et expliquée par M. de Brelonvilliers (note 2), avait été formée entre lui et la vénérable servante de Dieu.
(1) C’est la CLVII6 des imprimées.
(2) Il y a tant de ressemblance entre ce que dit ici M. Olier de la personne sur laquelle on lui a écrit et ce qu’il a dit dans ses Mémoires, en parlant des dispositions intérieures de Marie Rousseau, qu’on est bien autorisé à supposer qu’il s’agit de la même personne. Ce qu’il ajoute au sixième alinéa, où il parle de plusieurs âmes qui sont maintenant sous la conduite de celui à qui il écrit et qui ont passé par ces états d’union à Notre-Seigneur, fortifie cette supposition, en montrant qu’il parle à un prêtre de la communauté de la paroisse de Saint-Sulpice, lequel, durant son absence, dirigeait quelques-unes de ses filles spirituelles. M. Picoté semble être indiqué par deux circonstances : la première, c’est qu’en septembre 1647, qui paraît être la date de la lettre, M. Olier, comme on l’a vu ci-dessus (lettre CXVF), dit à Marie Rousseau de se confesser à lui. La deuxième circonstance à remarquer, c’est le ton de la lettre qui, dans la seconde moitié surtout, est un exposé si intime des dispositions intérieures de M. Olier, qu’il paraît difficile de supposer qu’il ait été destiné à un autre qu’à son directeur.
quelle dit qu’elle ressent, et qui l’enlève et l’attire hors d’ elle-même , est un effet du grand amour de Jésus-Christ, qui ne se contente pas de s’unir à elle, mais qui voudrait l’attirer toute à lui seul. C est pourquoi elle se sent quelquefois serrée par cet aimable Tout ; en sorte qu’il semble que par la force, dont il l’attire pour se l’unir intimement, il la veuille séparer du corps. Et de là vient qu’elle se sent tiree hors d’ elle-même.
Que si elle a peine à discerner ce qui l’attire, c’est que cela se fait sans lumière, sans communication d’aucune vue distincte , et sans qu’elle aperçoive aucune beauté charmante qui fasse en elle cet effet. Il n’y a que l’attrait de Jésus uni à l’âme, qui la met en cet état. Car comme il en est extrêmement amoureux et jaloux, il la voudrait toute attirer à lui, pour la posséder lui seul : de sorte qu’il la déroberait même au corps et l’en séparerait absolument, s il n attendait les ordres supérieurs de Dieu son Père pour jouir pleinement d’elle , et pour lui donner réellement tout ce qu’il lui promet ici-bas.
Et parce que cette pleine et parfaite possession de son bien-aimé, est Ce qu’elle désire plus passionnément, à cause de ses attraits et de ces avant-gouts qu’il lui en donne, de là vient qu’elle se trouve ensuite toute languissante dans son corps , et qu elle attend avec impatience sa dissolution : surtout quand revenant de cet état , elle se voit encore emprisonnée dans ce corps, et obligée de demeurer unie à ce fumier infâme. Car alors, quand une âme s’y voit encore unie au retour de ces baisers , il semble que ce soit une Reine tombée sur un fumier et qui a le visage dans la boue; tant ce retour dans son corps lui est
odieux, et tant cette union lui est insupportable. Ce lui est un dégoût, et une horreur inconcevable, et elle porte cet état honteux de la vie présente, comme une humiliation , et comme la confusion la plus basse et la plus vile de la terre.
C’est pour cela que cette âme dit quelquefois : Je laisse mon corps comme un fumier derrière la porte, pour m’en servir quand j’en aurai à faire. De là vient aussi qu’elle ne peut manger qu’avec peine , tant les viandes corporelles sont fades à son goût. Après s’ètre nourrie en Dieu d’une viande si délicieuse, son âme n’a plus de goût, et elle serait honteuse de trouver rien de bon, après ce qu’elle a goûté en Jésus-Christ. On ne peut pas manger des viandes grossières, après des mets si délicats : la fumée seule fait mal au cœur. C’est l’état de l’âme qui a goûté les confitures et le vin de l’Époux, dont il est parlé dans les Cantiques : elle ne se peut approcher de ces mets fades et grossiers.
Mais l’amour de Jésus-Christ n’en demeure pas là. Car j’ai remarqué par ce qu’elle m’a dit quelquefois de ses dispositions, que non seulement il s’unit à elle dans la sainte Communion et à l’oraison, en l’attirant à lui, mais qu’il la presse, comme pour la faire entrer en lui, afin qu’étant tout abimée et devenue comme une même chose avec lui , elle ne se trouve plus ellemême, mais qu’il n’y ait plus que Jésus-Christ en elle. C’est pourquoi elle agit si purement, parce qu’elle agit en la vertu , en la lumière , en l’amour, en un mot, en la personne de Jésus-Christ même. Et si après elle se trouve dans des états où souvent elle se croit perdue, c’est que se voyant dénuée de ce puissant secours , et ne ressentant que sa faiblesse, elle ne pense
pas qu’elle n’est par elle-même que cette impuissance, cette langueur, et cet aveuglement qui lui est resté ensuite de cette soustraction.
Il faut qu’elle s’accoutume à aimer son abjection, et sa propre misère; et vous devez 1 encourager beaucoup à porter avec fidélité toutes ces épreuves de son Époux, qui la conduira bientôt à sa totale consommation. Car c’est ce qu’il fait ordinairement dans les âmes qu’il exerce de la sorte. Et ce que je crois vous devoir dire , soit pour sa consolation , soit pour la vôtre, soit même pour l’utilité de plusieurs âmes qui sont maintenant sous votre conduite, et qui ont passé par ces états, est que Notre-Seigneur ne se contente pas de transformer une âme, la revêtant de lui et de ses perfections; mais son amour est si ardent, qu il la consomme entièrement en lui , en sorte qu elle est comme un autre lui-même. Elle est comme lui, un feu ardent et consumant; elle est une vive flamme ci amour, qui ne tend plus qu’à Dieu, et qui ne se meut plus que vers Dieu. Elle est alors sans reflexion sur son état, qui est tout divin; elle y marche sans retour et n’applique plus son esprit à elle-même, à cause qu’il n’y a plus d’elle en elle-même, et quelle est anéantie par la consommation du feu divin, qui la transporte en sa nature, et la consommant toute en lui , la rend aussi participante de lui , et la fait être et agir comme lui-même : si bien qu elle est avec lui une victime d’amour, et une hostie consommée , qui n’a plus que la vue de Dieu , et le désir de sa gloire. Voilà le point où il désire de réduire les âmes, et le sujet pourquoi il vient en elles , ne voulant pas qu il y ait en lui aucun état qui soit parfait et parfaitement agréable à son Père , qu’il ne le communique à ses
amantes, pour les rendre aussi parfaitement agréables à son Père, qu’elles le peuvent être sur la terre.
Oh ! quel trésor de l’amour, qui rend, si on le peut dire ainsi, Jésus-Christ même esclave de sa créature , qui le dépouille de ses biens , et qui le tient si attaché à elle, qu’il en demeure inséparable, et ne s’en saurait absenter, tant il l’aime, tant il la chérit, tant il la caresse, tant il est assidu à la remplir de ses dons et de ses grâces. Car après que les espèces du pain sont corrompues, il demeure encore dans le cœur de ses amantes , non plus par la présence de son corps sous le Sacrement, mais par la présence de son Esprit , et par la vertu de son amour, qui lui avait fait inventer ce moyen si aimable, pour se loger dans le cœur et dans l’âme de ses fidèles. Ah que l’amour est inventif! Quel doux moyen de posséder son bien-aimé ! Y avaitil quelque voie, et quelque invention plus favorable? Une amante veut toujours avoir présent celui qu’elle aime. Elle voudrait l’avoir toujours à ses côtés; et même elle voudrait quelquefois que son âme fût unie et collée à celui qu elle désire. Eh bien, n’est-ce pas par la sainte communion qu’il trouve le moyen de satislaire à la sainte passion de ses amantes? Il a bien prévu leurs excès : et pour accomplir leurs souhaits, il s’est laissé à leurs côtés sur les autels, il se tient là toujours présent devant leurs yeux; et par-dessus cela, il entre encore dans leurs âmes.
L amante qui voit son bien-aimé devant elle, ne l’a pas à ses côtés; et si elle tourne la tète, elle ne le voit plus; si elle quitte le lieu où il est, elle le perd de vue, elle n en jouit plus, elle souffre à en mourir : et si même une fois elle avait satisfait sa passion jusqu’au point que d avoir tiré à elle l’âme de son bien-aimé ,
et l’avoir uni réellement à son esprit, elle ne le verrait plus. Mais pour Jésus notre amour, j’ai beau le voir devant mes yeux, je le vois souvent à mes côtés : j’ai beau le laisser en un endroit, je le trouve en un autre; j’ai beau tourner la tète, je le vois même devant mes yeux; j’ai beau le renfermer dans mon cœur, il ne laisse pas d’être présent encore où il était auparavant : si bien que mon amour se multiplie, pour multiplier ma joie en le voyant , et pour satisfaire à l’amour qu’il me donne, qu’il connaît bien être si grand, qu’il faut un effet pareil de son amour, pour trouver l’invention de nous contenter.
C’est une charité dans l’amour, qu’après avoir blessé une âme, on la veuille guérir. C’est une cruauté de se soustraire à celui qui vous aime. Hélas ! Notre-Seigneur, qui est la charité même, nous blesse d’amour. 11 sait notre langueur, il sait notre affliction, et pour cela il nous donne de quoi nous satisfaire. Il trouve un moyen de nous contenter pareil à celui qu’il a inventé pour nous engager à l’aimer. Car c’est lui-même qu’il nous propose pour aimer, lui qui s’était donné pour nous y obliger. Qui n’aimera ce doux objet? Qui n’aimera cet amant si aimable?
Hélas, Seigneur, le maître des amants, venez à moi. Je vous supplie de me consommer en vous-même. Venez me dévorer; venez m’unir à vous. Venez; unissez-moi à vous ; pressez-moi contre vous ; tirez mon âme de son affliction, et de cette langueur où elle se voit réduite par cette pauvre alliance et ce baiser malheureux avec sa chair. Venez, ô mon Jésus, la dissoudre par votre amour. Venez, Seigneur, et me tirez à vous. Faites-moi goûter qui vous êtes, afin que je ne sois plus affamé des mets grossiers et pourris de la
terre. Faites-moi vivre en votre vertu, en votre lumière, et en votre amour. Consommez tout mon être ; cet être vicieux, cet être contagieux, cet être de malédiction; et le consommez tout en vous, et par vous en mon Dieu, afin que par vous, je retourne en celui dont je suis sorti , et me sacrifie à celui qui mérite tout mon être , et pour lequel s’il n est entièrement consommé, je ne serai jamais content. Car le respect que je lui dois ne peut pas souffrir que je supporte quoi que ce soit en moi de ce qui lui déplaît. Détruisez donc, divin Être, par votre feu divin, tout ce qui est de moi, tout ce qui est d’Adam , et qui est odieux à Dieu. Détruisez tout ce qui est de ma première génération, comme votre Père a consommé ce qui était de votre première naissance selon la chair; c’est-à-dire, la ressemblance du péché. Détruisez la vérité du mien, comme votre Père a détruit la figure et 1 image du vôtre.
Pour cela donc, Seigneur, je m’abandonne à vous, je me donne en proie à votre feu, afin qu’il vous plaise me dévorer et me consommer entièrement, et que je sois ainsi par vous une victime et une hostie consommée à votre gloire. O mon Seigneur, vous êtes le grand Prêtre de notre loi. Vous venez pour immoler à Dieu une hostie de louange. Cette hostie c’est vousmême et tous vos membres. Faites-moi donc brûler dans le même feu qui vous consomme, qui est votre divin Esprit.
Voilà, Monsieur, l’état sublime où Notre-Seigneur nous appelle. Voilà les dispositions saintes et les sentiments tout divins que nous devrions porter incessamment dans nos cœurs, et inspirer à toutes les âmes dont Dieu nous donne la conduite. Abandon-
nons-nous pour cela à Noire-Seigneur, et laissonsnous à son divin Esprit, afin qu’il nous consomme ; et que par la vertu de son amour, il nous fasse devenir de saintes victimes avec le Fils à la gloire du Père.