LETTRE CXXVI
A LA MÊME
Il la met eu garde contre certaines questions captieuses qu’on se propose de lui faire an sujet de son vœu : il lui explique la vraie portée de son engagement et l’exhorte à s’abandonner à Dieu pour l’avenir.
[Vers le même temps.]
Mademoiselle,
Bienheureux sont ceux qui souffrent persécution pour la justice; soyez donc en paix et en joie pour vous comme pour moi, appuyée sur ces paroles du Fils de Dieu, votre véritable docteur et fidèle qui triomphera des seconds docteurs comme il a fait des premiers,
(1) Sur l'autographe. M. Olier avait mis au commencement de cette lettre une note ainsi conçue : « Ne laissez voir la présente à qui que ce soit : brûlez-la après lavoir lue; j’en garde copie si elle vous est nécessaire. » Aucun des autographes adressés à la marquise de Portes n’est signé ni daté. Il est probable que ce n’étaient que des brouillons ou des duplicata des lettres envoyées.
s’ils se présentent. Je vous veux donner avis de ce que j’ai pu remarquer dans les esprits qu’on vous proposera et que vous devez éviter, si vous pouvez, après avoir été si pleinement examinée; c’est qu’ils vous veulent surprendre sur l’intelligence de votre vœu, disant que vous n’avez pas entendu ce que vous avez voué. Ils vous pourront demander ce que vous avez prétendu vouer à Dieu par ce mot de virginité perpétuelle. Vous répondrez ce que vous avez déjà répondu aux premiers docteurs, que vous avez entendu consacrer à Dieu votre corps et votre esprit pour n’admettre aucune impureté volontaire ni en l’un ni en l’autre, sachant bien que ce serait pour vous un sacrilège dorénavant, si ce malheur vous arrivait à votre escient. Il ne leur en faut pas dire davantage. Vous saurez toutefois, pour servir de lumière à votre esprit, que pour les choses impures qui se passent involontairement en la créature, on ne peut pas les vouer à Dieu, à cause qu’elles ne dépendent pas de nous, comme sont les songes et imaginations, les tentations malignes que le démon exerce sur l’intérieur et l’extérieur, que sainte Catherine a éprouvées, mais qu’elle avait en horreur comme l’enfer, et dont môme elle fut récompensée après son combat et sa fidélité, que vous devez attendre avec foi de la grâce de Dieu, qui vous donnera force dans son temps pour vous rendre victorieuse de tous vos ennemis.
Je n’ai plus qu’à vous donner cet avis aujourd’hui, c’est de ne point vous inquiéter de l’avenir, ni vous occuper de ce que vous devez devenir ; cela dépend de Dieu auquel il appartient de vous déterminer. Notre- Seigneur vous défend de vous résoudre dans le trouble, attendez le calme et la sérénité (de votre âme) et
la suavité de la lumière de Dieu. Faites présentement usage de la croix, et vous abandonnez à la justice de Dieu qui purifie sa victime pour être digne de ses autels et de sa sainteté. Abandonnez-vous donc toute à Dieu et vous livrez toute à lui pour être sanctifiée par la voie qu’il veut. O ma sœur, qu’il a fallu que le divin Epoux ait souffert pour entrer dans le royaume de l’amour! C’est la loi du chef et des membres. Et ce que Dieu le Père a exercé sur son Unique, il est bien raisonnable qu’il l’exerce sur vous.
Est-il pas vrai pourtant, quelque travail qu’il se rencontre dans la voie de la croix, que la vie de l’esprit et la joie de l’âme est abondante dans son fond? Vous sentez bien le témoignage que l’esprit a rendu à l’esprit, c’est-à-dire, le Saint-Esprit a rendu à votre âme, d avoir été fidèle, quoique dans sa propre vertu. O joie! ô bénédiction à toute créature opérant le bien en Jésus-Christ! En l’amour duquel je suis tout vôtre.