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LETTRE CXXVIII

A LA MÊME

Il lui apprend a tirer profit «les tentations pour se «lorsner de plut en plus a Jésus-CUrist. Il l’instruit de la conduite «ju’elle doit tenir par rapport à son vœu et à ses confessions (2).

[Probablement dans les premiers mois de 1649.]

Qui a Jésus a tout.

Mademoiselle,

La vie de Jésus-Christ règne en vous dans la plénitude de sa vertu et perfection de ses voies.

Xe vous étonnez pas si vous sentez parfois des désirs de grandeur et de bien, la chose va de la sorte. La chair qui environne votre esprit est toujours vivante en sa malignité et, de temps en temps, par l’ordre de la divine Providence, elle se fait sentir en vous pour réveiller le souvenir de votre foi, qui vous apprend que vous êtes non seulement ces désirs malins que vous éprouvez par vous-même , mais que vous êtes encore au delà toute malignité possible; car elle est renfermée dans le fond d’inclination vicieuse de votre chair

(1) Sur 1 autographe qui est reproduit assez fidèlement dans la CCXV10 et la CCXVlle des imprimées. Cette dernière a même deux alinéas entiers (ceux de la fin) qui manquent aujourd’hui dans l'autographe.

(2) La jeune marquise avait d’autant plus besoin d’être instruite sur c< qu elle devait faire à l’égard de sou vœu que, malgré les interrogatoires qu elle avait déjà subis, sa mère voulait qu’elle comparût encore devant la commission que présidait le docteur Péreyret.

dont vous ne sentez pas toute l’étendue de la malice tout d’un coup, à cause de votre faiblesse qui ne peut avoir que peu d’ennemis à combattre à la fois, mais que Dieu veut que vous confessiez habiter dedans vous, être en vous, étant vrai que tout mal habite en notre chair. Cela, ma sœur, vous doit servir d’avertissement de vous donner tout de nouveau à Jésus-Christ et vous réunir à lui, afin d’entrer en lui et vous renouveler en tout lui-même. C’est un excellent moyen à Dieu que la tentation qui nous chasse à son Fils et nous fait sortir de nous-même. C’est un aiguillon excellent pour nous réveiller en notre assoupissement et nous obliger à recourir à celui qui est notre vie et notre perfection; et en ce point l’invention est admirable, c’est que pour une imperfection et une impureté que nous fuyons en nous donnant à lui, en même tempsnousy trouvons touteperfection qui revêt notre âme, quand elle embrasse avec foi son bien-aimé dedans son cœur. Je vous prie donc, ma sœur, de vous souvenir de cette pratique en toutes vos tentations, d’aller d’abord à Jésus-Christ votre tout et unique bien, étant bien assurée que la tentation marque toujours quelque langueur en l’âme, qui donne lieu et ouverture à l’ennemi d’aborder de notre cœur, qui ne souffre jamais ces sentiments et ces assauts en sa ferveur. Et pour ce qui est des habitudes que vous craignez et que vous sentez établies en votre fond, souvenez-vous que l’amour seul de Jésus-Christ consommera ces choses. Par où vous voyez la douce nécessité où vous êtes réduite d’aimer incessamment et fervemment l’Époux unique de votre cœur.

Oh ! douce loi, Mademoiselle, que celle des chrétiens, qui n’est rien que l’amour ! Oh ! la douce condition de notre misère, puisqu’elle est guérie par l’amour ! Oh

bienheureuse tentation qui m’avertit d’aller à l’amour et me chasse, sans y penser, de moi, et me porte à son Dieu! Bienheureux mal qui me fait tant de biens!

Souvenez-vous, outre cela, que ce bien-aimé se trouvera dedans la myrrhe de la croix et que vous n’aurez jamais de sûreté de l’avoir trouvé, en votre fond, que dans ces sentiments que vous éprouverez vous porter au néant, à la séparation des créatures visibles, à l’amour de la souffrance, du mépris et de la pauvreté. C’est là, ma sœur, le cachet de l’Époux par lequel il marquera votre cœur, et votre bras , c’est-à-dire, vos affections et vos œuvres. Vous serez vraie chrétienne et la vie de Jésus-Christ régnera certainement en votrecœur, quand vous agirez et opérerez les œuvres d’abjection, de pauvreté, de mépris du siècle et de vous-même. C’est là la vie qui doit servir de flambeau dans le siècle aveuglé de l’estime des biens, des honneurs et des plaisirs du monde.

Je me réjouis de vous voir où vous êtes, dedans la solitude entière (1), pour donner lieu à Jésus-Clirist d’établir en vous à loisir les opérations de sa vie. C’est ce qu’il demande d’abord à l’âme que la solitude, pour lui parler au cœur, débarrassée de toute attention au siècle; et l’esprit du monde, sans y penser, vous a fait faire la volonté de Dieu qui se sert même de ses desseins sur les âmes.

Pour ce qui est des créatures qui vous peinent et qui vous persécutent, regardez-les avec amour, les bras ouverts à la justice de Dieu qui vous humilie par ces voies, et vous punit par les instruments qu’il a choisis pour votre pénitence. Témoignez à Dieu qu’il est juste

(i) Allusion à la captivité où la tenait sa mère.

de traiter ainsi une créature si hardie de s’approcher de ses autels sacrés. Priez-le qu’il vous purifie par cette voie et qu’il vous rende digne d’être immolée en sacrifice par son amour et consommée en son amour.

Ne vous étonnez pas de ce petit tracas tout nouveau ; c’est une invention de Satan pour vous tourmenter en votre paix; ne soyez point inquiétée; cela n’est rien. Il fallait encore cette nouvelle épreuve pour vous mortifier et humilier votre esprit.

Pour le prêtre de Senlis, ni celui de Paris, ne vous en mettez pas beaucoup en peine, Dieu sera leur protecteur qui connaît leur intention (1).

Pour vous, ma sœur, il n’y a rien à appréhender qui puisse inquiéter les desseins de vivre dedans la pureté de votre vœu. 1° Vous pouvez vous souvenir de cette belle parole que dit M. Péreyret, docteur de Navarre, le jour de votre première interrogation, lequel vous dit qu’il ne se mettait point en peine de vos paroles, ni de vos écritures, par conséquent, mais seulement de votre intention, et qu’il fallait savoir ce que vous aviez eu pensée de vouer à Dieu. A quoi vous répondîtes que vous aviez toujours eu intention de faire vœu à Dieu de virginité perpétuelle; ce que vous avez exprimé en votre écrit par les termes du corps et de l’esprit que vous consacrez à Dieu avec vœu spécifié plus bas, où l’on ne peut rien trouver à redire qu’avec un esprit de chicane. On y voit aussi visiblement que vous avez eu intention de n’avoir autre époux que Jésus- Christ et que vous avez eu dessein de vouer à Dieu une virginité perpétuelle au corps et à l’esprit, sachant que vous n’admettriez volontairement aucune impureté

(1) On ignore le nom de ces deux ecclésiastiques et les circonstances dans lesquelles ils s’intéressèrent à Mlle de Portes.

corporelle ou spirituelle sans un horrible et abominable sacrilège.

2 1 Vous avez souvent renouvelé votre vœu en la manière que je viens de vous l’expliquer sans rapport et sans dépendance aucune de votre premier vœu, vous sentant aussi obligée à vous vouer à Dieu, dans les sentiments derniers du Saint-Esprit, comme dans les premiers.

3° Vous pouvez encore le renouveler, dans les moments que Notre-Seigneur vous donnera ces mêmes sentiments que vous avez eus autrefois de renouveler encore une fois votre vœu de virginité perpétuelle, sans dépendance et sans rapport du premier vœu, afin de les tirer de tout doute, vous connaissant toujours appelée à ce divin honneur d’être épouse perpétuelle de Jésus- Christ tout seul (1).

Pour vos confessions, ma sœur, je trouve bonne \otie méthode de vous servir de ce divin sacrement tant que vous pouvez avoir la liberté d’en approcher, car la source de la pure grâce de pénitence s’écoule de Jésus-Christ en vous en abondance par le moyen de ce sacrement; mais au défaut du sacrement, n’ayant pas facile accès au prêtre, il faut approcher de Jésus-Christ en vertu de son propre esprit de pénitence, qui vit en nous, en qui vous exercez votre âme à la contrition, et Notre-Seigneur ne manquera pas d’être présent à vos besoins en ces rencontres, pour suppléer au sacrement que vous désirerez en votre cœur.

(1) Ce fut probablement par suite de ce conseil que Mlle de Portes, dans son dernier interrogatoire, se mettant à genoux en présence des docteurs, it a haute voix, comme on le lit dans la Vie de la duchesse de Montmorency (t. II, p. 90) : « Mon Dieu, si le vœu que j'ai fait ne m’engage point pai le défaut dâge, je vous le fais de nouveau aujourd’hui « pour toute ma vie. »

Et quand après la contrition il restera en votre âme de la confusion de son péché, cela n’empècliera pas qu’elle ne soit lavée de sa faute : car cette confusion n’est qu’une suite et un châtiment du péché, qu’il est utile de porter en satisfaction de son offense. Dieu est soigneux d’imposer de sa part la pénitence aux hommes, comme il l’a fait dès le commencement du monde, en la personne de notre premier père et de son fils Caïn, qui portèrent partout avec eux la honte de leur faute. Et David qui reçut d’abord la rémission de son péché, comme l’en assura le prophète Nathan, ne laissa pas, comme il dit lui-même, d’avoir toujours devant ses yeux son péché, qui le chargeait de honte et de confusion. Ainsi Dieu veut que nous approchions de lui avec les marques de notre pénitence, et chargés du fardeau de notre confusion. Aimez cette satisfaction : c’est la plus pénible à la chair superbe et pleine d’amour-propre.

Qu’il est doux d’aller dans les voies de Dieu, et de se laisser aller à ses ordres! Oh! qu’il sait bien par sa sagesse ce qui est plus utile à notre mal ! Il faut être en foi abandonné à la conduite et aux soins aimables de ce très bon Père, qui use toujours des moyens les plus saints et les plus efficaces pour notre sanctification. Ne vous tenez pas déchargée de la confusion qui doit couvrir votre âme en la présence de Dieu, lorsque la confession semble vous en avoir ôté tout sentiment. Il est vrai qu’ordinairement Dieu ôte le sentiment extérieur de la confusion après la confession, à cause de celle qu’on a soufferte en déclarant extérieurement son péché à un homme, mais il ne faut pas laisser de la conserver en son intérieur, en présence de Dieu, après la confession et la réconciliation ;

comme une épouse qui se sent d’autant plus coupable et plus honteuse d’avoir offensé son époux, qu’il a eu de bonté et de facilité à lui pardonner son offense. Soyez toujours honteusement modeste à la face de l’Époux, qui aime l’humilité et la pudeur sur le visage de ses épouses.

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