‹ Lettres de M. OlierChapitre 161 sur 226 · LETTRE CXXXV · texte numérisé non relu

LETTRE CXXXV

A LA MÊME SUPÉRIEURE

II lui parle de l’eutiere consommation en Dieu à laquelle il la croit appelée (2).

[Été de 1648 (3).]

Ma très chère fille.

Je prie la souveraineté de Dieu de tenir votre âme en soumission parfaite et d’achever en vous ce qu’il désire pour l’achèvement de son œuvre, qui n’est pas de vous laisser où vous êtes, mais de vous établir en sa consommation divine. C’est beaucoup, ma fille, d’être soumise à Dieu, mais cet état peut compatir encore avec

(1) Tirée de la Vie de la mère de Saint-Michel, p. 640, et de la LXXIIIe des imprimées, qui a deux passages que cette Vie n’a pas reproduits.

(2) L’historien de la mère de Saint-Michel, avant de citer cette lettre, dit que par la sublimité de la doctrine qu elle contient elle est digne de la hauteur de celui qui l’a écrite et de celle à qui elle s’adresse. L’éditeur de 1672 a cru aussi devoir faire remarquer, par un mot inséré dans le titre, que c’est à une âme très élevée que M. Olier parle ainsi de l’entière consommation en Dieu, l'un des états les plus sublimes de la vie mystique. C’est de cet état que parle saint François de Sales dans son traité de l’Amour de Dieu, quand, pour montrer comment la volonté étant morte à soi, vit purement en la volonté de Dieu, il dit : « Certes, notre vo- « lonté ne peut jamais mourir, non plus que notre esprit ; mais elle outre- « passe quelquefois les limites de sa vie ordinaire, pour vivre toute en « la volonté divine. C’est lorsqu’elle ne sait ni ne veut plus rien vouloir, « ains elle s’abandonne totalement et sans réserve au bon plaisir de la « divine Providence, se mêlant et se détrempant tellement avec ce bon « plaisir, qu’elle ne paraît plus, mais est toute cachée avec Jésus-Christ « en Dieu où elle vit, non plus elle-même, ains la volonté de Dieu vit en « elle. » (Liv. IX, ch. xm.)

(3) Cette lettre est la troisième citée par l’historien de la mère de Saint- Michel : la sixième est du mois d’octobre 1648, ce qui permet de supposer que les trois précédentes ont été écrites durant l’été de cette même année.

I être vivant en nous, et laisser les puissances entières en elles-mêmes en leur propre vigueur. Il faut que l’esclave périsse et se change en victime d’amour (i).

II faut que l’être propre périsse et s’anéantisse dans Dieu qui seul doit être tout en vous. Plus de fond propre en vous, il doit être absorbé en Dieu; plus de puissance propre ni plus d’activité; les puissances divines, ses opérations et ses vertus doivent être dans vous comme dans leur fond naturel.

Dieu ne veut plus de liberté ni de vie dans vous; sa sainte liberté et sa vie doit être votre tout. Il ne faut plus sentir de propre, ma très chère fille, dont Dieu me montre l’état intérieur, dans l’oraison, si visible, et veut que je vous dise ce mot, qu’il veut qu’il n’y ait rien de reste en vous de tout votre être propre.

Si vous sentez en la soumission divine la douce captivité de vos puissances et de votre liberté, c’est signe qu’elles sont encore vivantes et que le respect les retient en leur devoir. U y a un autre état où il vous appelle où on ne sent plus rien de propre. Il veut que vous soyez divine et que par conséquent il n’y ait rien de reste intérieurement en vous de tout votre fond (2).

(1) On voit par les expressions de saint François de Sales qui viennent d’être citées ce que M. Olier, son fidèle disciple, a voulu dire quand il écrivait à la mère de Saint-Michel : II faut que l’être propre périsse : plus de fond propre en vous , plus de puissance propre , plus d’activité, ni de liberté. Il n’entend nullement ces expressions dans le sens des faux mystiques qui supprimaient tout acte propre. Le sacrifice qu’il demande de l’âme est éminemment un acte, un exercice de l’activité et de la volonté libre. S'il parle de se laisser totalement consommer en Dieu, il a soin d’ajouter : Autant que l’état de la chair et de la vie présente le peut permettre.

(2) Cet alinéa est tiré de la LXXIIP des imprimées.

Que Dieu est adorable en ses desseins, qu’il veuille former avec soin et avec plaisir une sienne créature, et qu’il veuille pourtant après qu’elle périsse et qu’elle s’anéantisse en tout ce qu’elle aura reçu de lui! Ma fille, ce n’est pas périr, c’est entrer dans un nouvel être, c’est s’établir dès la vie présente dedans sa fin dernière.

Ce grand tout qui chérit avec excès les siens ne souffre pas qu’ils attendent après la mort à se consommer en lui, il commence dès à présent à les abîmer en lui-même autant que l’état de la chair et de la vie présente le peut permettre. Il faut laisser à Dieu le temps pour opérer ses grâces et nous tenir en confusion en la vue de nous-mêmes et de tout ce que nous sentons de propre vivant en nous. Que tout talent et toute capacité propre soit changée en l’être éminent du tout qui remplit tous les saints (1).

Ma fille, sacrifice, anéantissement des trois puissânces de l’âme; qu’ elles soient comme les trois enfants dans la fournaise que le feu engloutissait en lui. La plénitude de la divinité vous consomme. Ainsi soit-il.

C’est ce qu’il a plu à Dieu me montrer pour vous ce matin à l’oraison, que je fais depuis cinq jusqu’à six, et le soir tout de même quand j’en ai le loisir. Je vous dirais bien davantage, si j’étais près de vous, mais vous devez sentir en votre cœur ce que je voudrais extérieurement vous dire. J’ai affaire à une âme fidèle qui veut ce que Dieu veut et tout ce que je veux en lui. C’est assez, je ne vous puis exprimer la joie que je ressens par les vôtres. Je fais parfois ce que vous m’avez fait à Avignon. Je mortifie la consolation qu’elles me

(1) Cet alinéa est aussi tiré des imprimées.

donnent ; n’épargnez pas votre peine pour me donner des nouvelles de l’Esprit qui m’obligera à le louer.

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