LETTRE CXXXVI
A LA MÊME SUPÉRIEURE
Il lui conseille de faire moins de retour sur elle-même (2).
Ma chère fille,
[Été de 1648.]
Je ne retiendrai pas en celle-ci ma liberté comme j’ai fait à l’autre en ce que n’étant pas certain et convaincu de ce que je vais vous dire, je ne vous l’ai pas exposé du premier coup. C’est, ma très chère sœur, que vous devez avoir moins de retours sur vous et sur votre simplicité même, que vous n’en avez pas. Vous ‘m’exprimez trop certains états qui sont des retours sur vous et qui empêchent l’abondance de l’esprit opérant en oubli de ce qu’on est et de ce qu’on fait. Alors, à la bonne heure, ouvrant le cœur sans voir que nous l’ouvrons et disant en pureté ce que l’esprit de Dieu produit en nous, sans même faire réflexion, s’il se peut, sur son opération pour la discerner ou examiner.
Deux mots derniers de votre lettre écrite en abondance et simplicité, m’ont tout à fait touché.
(1) Tirée de la Vie, p. 645. La CCVP des imprimées la reproduit en y joignant une partie de la suivante.
(2) La mère de Maselli, en reproduisant celte lettre, dit qu’elle donne encore mieux que les précédentes la mesure du zèle de M. Olier pour la perfection de cette chère associée de sa grâce. On y peut voir aussi le haut degré de pureté auquel il était arrivé et vers lequel il dirigeait les âmes dont il avait la conduite.
LETTRE CXXXYII (1).
A LA MÊME SUPÉRIEURE
Il l’excite à croître de jour en jour en simplicité et confiance dans ses rapports avec Dteu, qui ne trompe jamais l’attente de ses enfants. Il lui parle ensuite de Marie de Valence (2).
[Avant octobre 1648.]
Que j’ai de joie de voir dans les vôtres que Dieu vous fait recevoir avec plaisir et consolation les avertissements qu’il daigne vous donner par nous, de votre perfection! Ma fille, je réponds pour votre affaire dans le même esprit que je vous parlai à Avignon, qui est que la fille abandonnée à Dieu son père ne doit point avoir soin de sa conduite propre, laissant à l’esprit toutpuissant à disposer de soi selon son bon plaisir. On peut gâter les choses quand on s’en mêle et contredire par sa raison et par son sens particulier à la divine sagesse ; mais en lui laissant à diriger le tout par sa puissance, la créature ne peut être reprise, et Dieu est
(1) Tirée de la Vie, p. 645.
(2) Marie Teyssonnier, plus connue sous le nom de Marie de Valence, de la ville où elle naquit et où s’écoula la plus grande partie de sa vie, fut un prodige de grâce. Le P. d’Orléans ne craint pas de dire, dans la Vie du P. Coton qui avait longtemps dirigé cette âme d’élite, que quoiqu’elle eût été huguenote jusqu’à vingt-deux ans, elle correspondit si bien aux grâces que Dieu lui fit, qu’elle devint une autre sainte Thérèse. Saint François de Sales, saint Vincent de Paul, madame Acarie, le cardinal de Bérulle et quantité d’autres saints personnages la connurent et la vénérèrent comme une sainte aux prières de laquelle ils étaient heureux de se recommander. M. Olier alla lui rendre visite pendant ses missions d’Auvergne, et dès lors il s’établit entre ces deux belles âmes une union que la mort de Marie de Valence, arrivée le 1er avril 1648, rendit encore plus étroite. (Voir sa Vie, par l’abbé Trouillat, 1873. La Vie de M. Olier renferme aussi plusieurs particularités sur cette sainte veuve. Voir la table.)
obligé de réparer et maintenir tous les effets de sa sainte conduite, quand ce ne serait que pour la considération de la foi et du respect qu’on a pour lui.
Au reste, ma fille, je ressens bien votre dégagement et vous l’aurais écrit si vous ne me l’eussiez mandé, tant Dieu me fait porter l’état de votre cher esprit. Je demande à l’unique qu’il règne dedans vous en toute sa puissance et sainteté. Si j’étais près de vous pour vous parler, je vous dirais des nouvelles admirables de notre défunte fille et mère, sœur Marie de Valence, qui me fait espérer qu’un jour je pourrai recevoir les mêmes témoignages de charité de notre unique sœur, que nous en avons éprouvé de sa bonté après sa mort en ces jours de bénédiction. Elle nous a fait ressentir les effets de ses grâces et n’est pas si éloignée de nous après sa vie qu’elle l’était auparavant. A vous, ma sœur, je ne vous puis celer que je la porte en notre sein. Dieu me fasse la grâce de lui laisser user de moi comme elle faisait d’elle-même, et qu’elle continue dans mon âme la vie dont elle honorait et glorifiait Dieu (1).
(1) Dans ses Mémoires, M. Olier s’étend assez longuement sur la faveur singulière dont il fait ici confidence à la mère de Saint-Michel : «Je ressentis en moi, dit-il, la présence de cette âme qui me faisait éprouver son état et ses dispositions intérieures, me faisant entendre le dessein de Dieu qui désirait que j’entrasse en part de son esprit et de sa vie. » La grande dévotion de Marie de Valence et son occupation presque continuelle était d’honorer la très sainte Trinité. Un des principaux fruits de l’union étroite que M. Olier eut avec sa sainte âme, fut de le faire participer à ces mêmes “ dispositions qu’il a si bien exprimées dans la Journée chrétienne.