LETTRE CLVI
A M. DE PARLAGES, A MONTPEYROÜX.
U lui témoigne une grande tendresse et Ini explique comment ils seront unis ensemble et en étant à Dieu seul.
[22 novembre 1649.]
Qui a Dieu a tout.
Monsieur et très cher en Notre-Seigneur,
Je ne puis vous exprimer la joie de mon cœur à la vue de monsieur votre parent., qui a ravi mon âme en me portant avec lui quelque chose de vous (2). J’ai de la peine à vous écrire, tant la tendresse m’occupe et m’empêche de voir ce que je vous mande. J’adore le principe qui l’opère et l’esprit qui forme ces sentiments si peu familiers pour tout le monde. Que le ciel soit béni à jamais de sa bonté qui a soin des infirmes et qui console les affligés en leur tribulation. Il est vrai que j’étais tous ces jours au milieu des épines de me voir éloigné du pauvre M. de Cambiac qui se retire de la maison (3), et ayant porté cette croix accompagnée
(1) Sur l’autographe, qui se retrouve assez bien reproduit dans la CLXIlIe des imprimées.
(2) M. de Partages était du nombre de ces âmes pures avec qui M. Olier était uni par des liens si étroits qu'un même esprit semblait les animer.
(3) Cet ecclésiastique, frère de M. du Ferrier et l’un des premiers séminaristes de Vaugirard, ne se tint pas assez en garde contre les menées des jansénistes , et avant même de quitter M. Olier, il avait entretenu quelques rapports avec la communauté des prêtres de Saint-Merry, totalement vouée au parti de Port-Royal. Cependant en sortant de Saint- Sulpice, l’abbé de Cambiac n’entra pas dans cette communauté, mais il réussit à se placer dans la maison du prince de Condé, où l’abbé Gabriel de Roquette, son compatriote, se trouvait déjà. Ils suivirent l’un et l’autre la princesse douairière à Châtillon-sur-Loire et se trouvèrent à sa mort.
de beaucoup d’épines, comme vous savez que ces choses tirent avec elles des suites très fâcheuses, notre bon maître qui m’avait suspendu toute joie et toute consolation pendant ces temps, me l’a rendue très abondante en ce moment. Je ne puis rien voir qui vous appartienne qui ne fasse cet effet en mon âme, et je juge par là que votre éloignement me sera aussi utile en sacrifice comme à vous, et m’oblige à renouveler le souvenir deces paroles: Que lesadorateurs fidèles, adoreront le P ère en esprit et vérité, en séparation de ce qui n est pas lui, en union pourtant réelle et véritable, mais intérieure et spirituelle de tout ce qu’il possède. Oh! mon cher Monsieur, quelle vie que celle de Dieu, quelle communion que celle de ses membres, animés d un même esprit! Que l’opération de l’amour et de la pure dilection est suave et puissante dedans lui! que nous sommes faibles sous un principe si fort, si efficace et si bon ! J’appréhende votre première vue , selon le sentiment, autant que mon esprit et mon âme la veut. Je ne sais comment je porterai ces effets, si Dieu me les fait éprouver à proportion des bontés qu’il me fait ressentir parles choses qui vous sont quelque chose.
Certes, Monsieur, je vous avoue que la seule expérience des opérations de Dieu sur nous, nous ferait dire ce que l’école nous apprend, que pour porter la vue et la jouissance de Dieu, il faut avoir en soi quelque puissante qualité qui nous fortifie et qui nous soutienne dans Dieu et pour Dieu même.
Mon cher Monsieur, quand Dieu nous aura tirés en
L’abbé de Cambiac devint ensuite chanoine d’Alby, mais ayant voulu s’opposer à l'extension de la régale, il fut mis à la Bastille où il se trouvait encore lorsque, en 1685, son frère mourut dans ce lieu de détention. [Vie de M . Olier, t. III, p. 235-236.)
lui et dans ce sein où tous les saints seront imbus de sa substance et de sa vie, chaque saint sentira et portera en soi les opérations que Dieu opère dedans les autres saints, comme chaque personne divine porte en soi toutes les opérations de la divinité commune. Mon frère, il me semble qu’en la terre cette communion des justes et des fidèles est un commencement et un échantillon de cet état suprême, et que Dieu veut que nous soyons tellement un ensemble, que nous soyons participants du fonds divin qui remplit toutes les personnes de l’Église. Particeps factus sum omnium timentium le. Mon très cher frère , c’est là ce qui nous unit en nos éloignements et ce qui est plus cher en la vie présente, d’être vivants en Dieu et avoir part en Dieu à tout ce qu’il est et opère en l’Église. Que voulons-nous hors de Dieu, que n’avons-nous pas dedans Dieu? et combien n’est-il pas jaloux de tenir à lui seul attaché, tout ce qui est à soi? Soyons donc collés à lui, unis intimement à son être et à sa substance, pour être en lui vivifiés de son esprit et de sa vie qui nous sera commune; et plus nous lui serons unis, plus nous serons ensemble en communion de vie, de trésors et de biens spirituels et divins. C’est là ma joie, ma consolation unique en cette vie et qui me tient en paix et me soutient avec force en ce monde de souffrances, de travaux et de croix.
Mon frère, quelle grâce d’être à Dieu et en Dieu à toute son Église et dilaté en tout le monde pour le service et la gloire de Dieu ! J’espère que votre cœur ira s’établissant en paix et en joie sur cette vie de Dieu qui lui est toutes choses. Je suis en ce même principe, mon cher et très cher frère, tout vôtre.
Olieu.
A Saint-Sulpice, ce jour de Sainte-Cécile 1649.
LETTRE CLYII (1).