LETTRE CLIX
A M. DE BASSANCOURT, A PÉRIGUEUX.
Il lui témoigne combien son retour à Saint Suipice est désiré, l’instruit des particularités relatives au bâtiment du séminaire qui s’élève et lui parle enfln de l’affaire des Oratoriens que M. de Bassancourt avait beaucoup â cœur.
[Probablement vers la fin de janvier 1650 (2).]
Qui a Dieu a tout.
Monsieur et très honoré, la joie de notre cœur et 1 espérance de notre famille, en Notre-Seigneur Jésus- Christ,
Je vous remercie des sentiments d’amour et de tendresse que vous témoignez pour la paroisse et le sé-
(1) Sur l’autographe.
(2) La date qui paraît le mieux convenir à tout ce qui est dit dans cette
minaire de Saint-Sulpice ; l’an et l’autre conservent pour vous et le respect et les reconnaissances qu’ils vous doivent. Si vous avez passé la fête en esprit avec nous , vous êtes bien assuré que nous avons tâché de nous joindre, en cette solennité et dans toutes les autres, aux intentions de votre cœur dont vous nous avez laissé des marques et des règles qui nous servent de conduite en tout, et, lorsque l’on y manque, c’est toujours avec douleur de ne vous voir pas pour nous y animer et suppléer à nos défauts. Nous vous craignonsencore et cependant nous voudrions vous embrasser la verge en la main et la correction en la bouche, qui nous a toujours été d’une si aimable instruction et profit. Quand il nous arrive de suivre vos intentions et d’y réussir nous disons : Si M. de Bassancourt était ici il serait bien content. Nous attendrons la grâce de vous revoir ici au plus tard quand M. du Ferrier sera avec M. de Périgueux, auquel ilespèrede s’aller joindre dans un temps, s’il voit entrer des antigrandvicaires, dont il me mande qu’il est menacé par le procès de l’ancien M. d’Alby qui prétend, comme vous savez, rentrer dans l’évêché ; ce qui lui est une grande peine (l) .
Pour ce qui regarde le bâtiment du séminaire, j’ai
lettre, c’est la fin de janvier ou les premiers jours de février 1650; car 1° la fête dont il est parlé au commencement parait être celle de Saint- Sulpice, patron de la paroisse, qui se célébrait très solennellement; 2° le propos tenu en octobre 1649 par le P. Camus est dit tenu il y a quelque temps; 3° 1 affaire des Oratoriens écartés du faubourg a été alléguée par M. de Bassancourt et expliquée par M. Olier comme une affaire encore récente.
(1) Alphonse d’Elbène, qui avait succédé à son oncle en 1608 sur le siège d'Alby, fut déposé en 1635 pour s’être attaché au duc d’Orléans dans sa révolte contre le roi. Après la mort du cardinal de Richelieu, il réclama contre ce jugement dans l’assemblée du clergé de 1645. Il venait de rentrer en France lorsqu’il mourut à Paris le 19 janvier 1651.
grande joie de votre approbation et de la part que vous prenez à tout ce qui s’y fait. Je ne pense pas que si l’on met une inscription dessus le frontispice (à quoi je n’avais pas encore fait aucune attention) que l’on en mette d’autre que celle de: Séminaire de Saint- Sulpice, puisque c’est le nom sous lequel il est connu. Il est vrai que j’avais dit une fois, que si l’on n’eût point pris le mot de Collège apostolique dans la pensée tout justement que vous nous la marquez, j’aurais souhaité qu’on l’eût mis au milieu de deux figures, saint Pierre et saint Paul , qui seront dans la maison : Collegium apostolicum ; entendant par là que la maison était sous la protection des saints apôtres et que l’on aurait dessein dans la maison d’étudier les vertus et les maximes des apôtres dont l’on invoquerait l’esprit tous les jours, sur la maison et sur l’Église. Et pour cela même, il y a une personne qui veut fonder douze places dans la maison pour honorer et invoquer, tous les jours par exprès, l’esprit des saints apôtres sur le clergé et en particulier sur les sujets de la maison, dont les premières chambres porteront le nom desdits apôtres et ensuite des disciples, dont je vous prierai en faire le recueil et nous les vouloir envoyer. C’est là l’idée que l’on avait. Si elle est bonne et conforme à votre esprit, vous nous ferez la grâce de nous le mander, car nous voulons être en tout parfaitement unis à vous en Jésus-Christ Notre-Seigneur.
Nous faisons ainsi la chose, si elle vous plaît, sans que nous lui donnions aucun nom. Il vaut mieux que l’œuvre’ se fasse qualifier par ses effets et sa vérité que par son nom. Je demande à Notre-Seigneur que la chose parle d’elle-mème et que les sujets, par leur conversation et par leurs mœurs, par leurs instruc-
tions et leurs effets, soient ainsi connus de Dieu et de l’Église et qu’il soit dit de la maison : Nomen hdbet quod vivat. Vous demanderez, Monsieur, incessamment l’effet et la production des maximes apostoliques et évangéliques que vous avez insinuées au cœur de vos enfants, qui paraissent pleins de ferveur et dans le désir d’embrasser la vie la plus pure et la plus sainte qu’ils pourront. Nous sommes maintenant avec eux et sommes témoins de leurs sentiments et dispositions.
Pour ce qui regarde les révérends Pères de l’Oratoire (1), je vous dirai, Monsieur, que ce n’est point moi qui ai mis dans l’esprit de la reine qu’ils fussent jansénistes; elle fut la première qui me voyant une
(1) Les Mémoires de M. Olier expliquent bien la partie de la lettre de M. de Bassaneourt à laquelle il est répondu en cet endroit. On y voit que malgré le zèle que ce vertueux ecclésiastique déploya à Saint-Sulpice durant sept ans comme maître de cérémonies, son cœur ne fut jamais entièrement à celte œuvre où il n’avait pas réussi à faire recevoir M. Amelotte et pour laquelle il eut toujours quelque défiance. « Dernièrement, dit M. Olier en parlant de lui, Notre-Seigneur me montra clairement comme il est jour et plus beaucoup, qu’il le tenait lié à nous par lui-même, et contre sa propre inclination, étant fort attiré d’ailleurs par quelques autres sujets qui lui sont très considérables, qu’il est pourtant forcé malgré lui-même d’abandonner. » Cette conduite particulière de Dieu sur M. de Bassaneourt, qui avait été montrée à M. Olier en 1642, dura sept ans, c’est-à-dire jusqu’à son départ pour Périgueux. Étant dans cette ville avec M. Amelotte, ses préventions et défiances contre Saint-Sulpice s’accrurent et lui inspirèrent les plaintes auxquelles M. Olier répond avec tant de douceur et d'affection. M. de Bassaneourt n’en fut pas touché et il y a lieu de croire que l’entrée de M. Amelotte à l’Oratoire, en 1650, acheva de le déterminer à quitter la compagnie de Saint-Sulpice. Étant tombé malade à la campagne, il profita d’un intervalle que la fièvre lui laissa pour se faire porter à l’institution de l’Oratoire et, dès qu'il y fut, il demanda avec instance au P. Bourgoing de le recevoir dans sa congrégation. Il fallut céder à ses prières, dit le P. Amelotte, et tout malade qu’il était il fut reçu de l’Oratoire. ( VleduP . de Condren, p. 528). Il y mourut quelques mois après, le 12 mars 1652.
fois dans sa chambre (qui l’allais saluer à son retour de Saint-Germain de la part de Mer de Metz, comme MM. les curés de Paris de la part de Mer l’archevêque), me dit : Mon frère de Metz m’a dit que les Pères de l’Oratoire voulaient s’établir en votre paroisse, je lui ai défendu. Et Msr de Metz me témoigna, sans que je lui en eusse parlé, qu’il ne voulait point de son chef que cela fût, pour des raisons secrètes et particulières qu’il ne pouvait pas dire, et de plus qu’il savait de bonne part que la plupart d’entre eux étaient jansénistes et qu’il ne voulait point que cela entrât en son faubourg, et plusieurs autres choses que je ne vous puis dire. Et bien plus, car il dit à M. le président Maisons, lequel lui en fut parler pour eux, qu’il quitterait plutôt le faubourg que cela fût. M. Barrault, leur bon ami, leur fut porter cette réponse de la part de M. de Maisons, sans que j’y fusse ouï ni entendu en façon quelconque.
Cela, Monsieur, vous fait bien voir que je n’ai point eu de part à la chose, ains au contraire, ayant été averti par un de nos amis qu’ils sollicitaient sous main leur établissement sans m’en avoir parlé, je fus huit jours sans paraître disant que si Dieu le désirait il ouvrirait les portes, si au contraire il ne le voulait pas, il leur fermerait l’entrée par nos supérieurs, ce qui advint ainsi. Et pour vous dire ce que je pense de cette conduite-là, je vous dirai, Monsieur, que je la crois de Dieu toute pure à cause des excès où se portent maintenant les personnes atteintes de ces doctrines nouvelles; car quoique dans leur fond, peutêtre, elles soient soutenables comme des opinions problématiques et sur lesquelles l’Église n’a pas encore décidé, néanmoins cela se porte à tel excès et
divulgue avec tant de passion, que vous seriez surpris de leur conduite, jusque-là que de leurs meilleurs amis ne peuvent s’empêcher de les fuir.
Vous saurez donc, Monsieur, que présentement ils tiennent entre eux et le sèment parmi les peuples dans le confessionnal, aussi bien que dans leurs conférences et entretiens, que tous ceux qui ne sont point de ce parti sont hérétiques, et il n’y a pas quatre ou cinq jours qu’un homme sortant du confessionnal à Saint- Magloire, se trouva tout renversé, tout embrouillé. Se venant plaindre à son ancien confesseur que vous connaissez, estimez et honorez beaucoup, il lui dit que ce bon Père lui avait dit qu’à la cour tout y était hérétique, hormis MM. de Luynes et de Liancourt.
Et en la présence de M. Souart, il y a quelque temps, le père Camus dit en bonne compagnie, que je faisais à la vérité quantité de bonnes œuvres dans le faubourg, mais que l’on savait bien que Omnia infidelium opéra sunt peccata. S’il faut, Monsieur, que des personnes remplies de cet estime de nous et de notre doctrine , se mêlent dans le faubourg et qu’ils aillent abreuvant les peuples de leurs sentiments, où en serais-je? Quelle zizanie, quelle brouillerie! j’ai assez d’affaires sur les bras sans m’en attirer une nouvelle qui détruirait plus que tout le reste, et apporterait plus d’obstacles que toute autre chose ; car ces Pères étant irrités comme ils sont contre nous, par maxime de conscience, leur chaleur s’allumant tous les jours pour ces doctrines, il me faudrait tout quitter. Et cela donna sur l’heure un tel abattement à toute notre communauté, qu’elle ne savait où elle en était. Vous en eussiez eu pitié. Ce que je vous écris, Monsieur, c’est au nom de toute notre Compagnie
à laquelle vous savez que je dois respect et déférence, qui en ce point ne s’est pas opposée à la chose qu’après le conseil de tous les gens de bien, que l’on a consultés et qui sont tous surpris, aussi bien que les séculiers, de l’attache particulière que l’on a à ce faubourg, où il y a déjà jusqu’à vingt communautés établies et où tous les particuliers y résistent, tant peuples qu autres personnes; et ils ne veulent point s établir en d autres faubourgs, où il n’y a point de secours pour les peuples , ni d’opposition à leur établissement.
Mon très cher Monsieur, vous savez bien , lorsque la reine nous commanda de prendre la cure de Saint- Jacques proche Saint-Magloire, pour quelqu’un delà communauté, je ne voulus jamais le faire, de peur de faire peine aux bons Pères, sachant que cette approche leur serait suspecte et à charge, joint que travaillant comme ils faisaient, il ne fallait pas aller porter la faux dans leur moisson. C’était la maxime du défunt père général d’aller toujours aux lieux délaissés, ce qui me servit de leçon en ce rencontre; joint au respect que je dois à l’Oratoire, qui m’est en grande recommandation, et n’oublierai jamais les obligations que j’ai au révérend père de Condren. C’est toute ma vie et ma joie dans cet exil de misères, que le souvenir de sa personne, et sa lumière me sert continuellement de désir à participer au saint esprit qu’il a laissé en ses disciples, que je rechercherai continuellement. Je ne vous puis dire combien j’honore ce qui appartient à notre Père. Ce me sont tout autant de reliques que les personnes qui lui succèdent. Je ne puis pour cela vous témoigner le regret où je suis de me voir engagé en ce rencontre fâcheux, où je suis en impuis-
sance de les servir, mais toutefois étant dans le désir de leur témoigner en tout que je suis entièrement à eux (1).