A GRENOBLE
II l’assure que l’absence et l'éloignement n’affaiblissent pas la charité qui l’unit à elle. Il lui parle cl’un religieux apostat, de Mrae de
Rochefort et de M"10 d’Herculais.
[Probablement en juillet 1650 (3).]
Qui a Jésus a tout.
Ma très honorée et très chère Mère,
Quand je ne vous aurais que l’obligation de m’avoir fait connaître ces honnêtes ecclésiastiques de votre ville, qui m’ont rendu la vôtre, je vous devrais bien des remerciements et des assurances de la charité dont vous me demandez des témoignages. Vous devez être assurée d’une chose, que Notre-Seigneur, mort une fois, ne meurt plus en lui-même ni dans ceux qu’il anime de sa nouvelle vie. C’est elle qui nous a fait être à vous dès les premiers moments que j’ai eu le bien de vous connaître en Dieu, et c’est encore ellemême qui, tous les jours croissant en vous, méfait être plus fortement et plus intimement uni à votre esprit,
(1) Sur l’autographe.
(2) La mère de Bressand était supérieure du couvent de la Visitation de Grenoble depuis l’été de 1547, et M. Olierlui avait fait visite celte même année, en revenant d’Annecy.
(3) Celle date paraît indiquée par deux circonstances qui sont mentionnées dans la lettre. On y voit qu’elle fut écrite en un temps où le travail et la moisson s’augmentaient et s'étendaient pour M. Olier et dans un moment où l'infirmité lui donnait plus de loisir pour écrire. Or au mois de juillet 1650, le serviteur de Dieu prenait du repos au Péray et vers le même temps il écrivait à M. de Queylus (1. CLXXI) : La moisson par deçà est j)lus grande que jamais.
pour être enfin par Jésus-Christ consommé dans son Père pour une éternité.
C’est une chose merveilleuse que la charité des chrétiens qui s’augmente, se nourrit et se perfectionne dans l’absence, l’éloignement, le silence et même dans l’oubli sensible des choses pour lesquelles elle vit ; et c’est la marque de la vraie charité et de l’amour divin, lequel prenant son principe dans Dieu, n’est nourri ni entretenu que de Dieu même ; au contraire de l’amour-propre qui, prenant sa naissance dedans les créatures et par les sens, a besoin des choses sensibles pour se renouveler ou pour s’entretenir. Tenez donc pour certain, ma très chère fille et Mère tout ensemble, que Notre-Seigneur ne souffre point que je vous oublie, et qu’au contraire, plus il me fait la grâce de me conserver à son divin service, plus il me semble qu’il fait croître en nous sa charité devers votre âme ; l’éternité de Dieu en sera le témoin.
Pour ce pauvre homme que vous m’adressâtes, il y a quelque temps, il ne le faut pas nommer bon pauvre, car il s’est trouvé très méchant. C’est un capucin apostat illuminé (1), qui a semé en cette ville des abominations les plus horribles de l’enfer, jusque-là qu’en étant averti, on me demanda deux personnes de notre maison pour être témoins de sa doctrine, qui, se cachant sous une tapisserie, lui entendirent dire les blasphèmes les plus effroyables contre la pureté de la sainte Vierge qui aient jamais été ouïs. J’en eus mauvaise augure à son abord, ne
(1) La Vie de M. Olier (t. II, p. 470) fait assez bien connaître cette nouvelle secte d’illuminés. On y voit que Simon Morin, qui en fut le principal propagateur à Paris, dogmatisait encore en 1650, quoique déjà, pour ce fait, il eût été par deux fois enfermé à la Bastille.
lui voyant point de profession ni d’emploi ordinaire, et n’ayant que des paroles en bouche, sans recueillement, sans simplicité et sans humiliation ni obéissance.
Le présent que vous m’avez fait, de me faire connaître ces bons et honnêtes ecclésiastiques et chanoines de votre ville, m’a extrêmement consolé. Vous savez quel désir Dieu me donne pour votre ville et province; je ne respire qu’ après cela, et ces messieurs m’en renouvellent le souvenir et le zèle, quoique je me voie très indigne et inutile pour y servir.
Nous avons ici Mmo la marquise de Rochefort (1), qui est fort assidue à Saint-Sulpice, qui a déjà heureusement travaillé pour Dieu avec sa sœur, Mm0 de Revel (2), en votre ville. J’espère en voir un jour quelque fruit pour la gloire de Jésus-Christ. Cette bonne
( 1 ) Les deux pieuses dames dont parle ici M. Olier, et avec lesquelles il eut • quelques rapports spirituels, appartenaient à la noble et vertueuse famille delà Croix- Chevrières, dans laquelle les sentiments de religion, d’honneur et de patriotisme se sont conservés jusqu’à nos jours. Catherine, la plus jeune des deux, avait épousé, le 8 mars 1631, Anne de la Baume de Suze, comte de Rochefort. Le troisième de ses fds, comme on le voit un peu plus loin, embrassa l’état ecclésiastique et devint archevêque d’Auch. Le second, Joachim-Gaspard, qui continua la famille, est qualifié marquis de Bressieu, ce qui semble expliquer le titre de marquise donné à sa mère par M. Olier.
(2) Jeanne de la Croix-Chevrières, sœur aînée de Catherine, s’était alliée à la famille de Boffin,en épousant Félicien deBoffin, seigneur de Revel et avocat général, pour le roi, au parlement de Grenoble. C’était un très digne magistrat dont les ancêtres avaient, en 1576, fondé, pour les frères mineurs, le couvent du Mont-Calvaire, à Romans, et rempli des emplois honorables dans la magistrature. Leur devise était : Deo, régi, patriæ , pietas, fides (Chorier, Nobiliaire du Dauphiné, t. III, p. 119). « Mme de « Revel, devenue veuve, s’occupa, dit Moréri, avec un soin particulier « à l'éducation et à la conduite des nouveaux convertis, et ce fut par son « moyen qu’il' s’établit dans Grenoble une maison de la Propagation de la « foi; tandis que son fils, Joseph de Boffin, baron d’Uriage, montrait sa « valeur contre les infidèles au siège de Candie, où la vertu seule l’avait « conduit. » (Chorier, ibid.)
dame prend soin particulier de s’avancer en Dieu , et me témoigne tous les jours, par sa confiance toute particulière , de vouloir faire entièrement les choses que Notre-Seigneur lui demande pour sa plus grande gloire; j’en ai une satisfaction toute particulière.
Elle m’a parlé d’une nommée M1110 d’Herculais (1) : son nom m’a touché le cœur; je pense que c’est une âme simple et humble, par conséquent libre et dégagée. Faites qu’elle prie pour le pauvre serviteur inutile qui vous écrit, qui a joie de la voir devant Dieu, et cela en la manière que vous savez le faire, sans que cela pût nuire en rien à sa simplicité.
Aimez toujours humblement le cher amour Jésus, qui crucifie et ané antit les âmes qu’il veut uniquement et solidement posséder, sans qu’elles le sachent et le connaissent. Aimez la cendre de vos misères, de vos infirmités et de vos péchés, puisqu’elles couvrent le pur amour et le conservent en son entier et en sa pureté. Je suis en Notre-Seigneur tout vôtre, et n’en doutez jamais tant que vous me croirez à Jésus-Christ et que vous me saurez attaché à son divin et adorable service.
(1) Marie de Valernod, dame d’Herculais, petite-nièce de Pierre de Valernod, évêque de Nîmes, se donna entièrement à Dieu, après une grave maladie dont elle guérit comme miraculeusement en 1642. Après avoir habité quelque temps à Grenoble, elle se retira dans sa terre de Saint- Vallier, où elle vivait dans l’exercice des plus hautes vertus et dans les pratiques de la pénitence la plus austère, de la prière et des bonnes œuvres. Elle mourut vers 1664, à l'âge de trente-cinq ans et laissa une telle réputation de sainteté que l’évêque, le chapitre et le parlement de Grenoble voulurent assister à ses funérailles où son éloge fut prononcé. (Picot, Essai hist. sur l'injl., etc.,t. I, p. 582; Vie de M.Olier, t. II, p. 614-615.) Il ne paraît pas que M.Olier ait connu personnellement cette dame, autrement que par l’éloge que lui en fit Mme de Rochefort; mais disposé comme il l’était à se lier avec tous les amis de Dieu, il n’en fallait pas davantage pour qu’il désirât être recommandé aux prières de cette sainte âme.
Aidez-moi toujours à porter ce saint joug de Jésus avec toutes vos sœurs, car la moisson et l’emploi se dilatent et s’augmentent à Dieu.
Ma tille, l’infirmité où votre lettre m’a trouvé m’a donné le loisir pour vous écrire la présente, et j’estime ce petit mal pour m’avoir baillé le moyen de vous rendre cette charité, si bien due et acquise par tant d’obligations.
Olier.
LETTRE CLXYIII (1).
A M. DE QDEYLUS, A TOULOUSE.
11 lui propose, en revenant, de passer au Puy ponr l’établissement dn séminaire. Il recommande à ses prières Mme de Fénelon qui vient de mourir très saintement.
[Été de 1650 (2).]
Qui a Jésus a tout.
Monsieur et très cher en Notre-Seigneur,
Je ne doute pas du souhait de votre retour et qu’aussitôt que vos affaires vous le permettront, vous ne reveniez. Je ne puis pas que je ne vous témoigne le souhaiter de même, pour le bien que nous espérons de notre réunion, afin de fortifier l’œuvre de Notre-Seigneur Jésus-Christ qui s’est vue destituée si longtemps de ses plus chers sujets et plus affectionnés. Je suis bien aise que vous passiez commodément au Puy; je ne sais pas si je pourrai me défendre d’y aller avec Monseigneur qui m’en sollicite fortement, conjointement avec MM. les chanoines qui m’y invitent par lettres.
(1) Sur l’autographe.
(2) Date approximative, mais certaine.
Monseigneur veut m’attendre jusqu’en septembre , qui sera le premier temps de liberté pour m’en aller. Nous pourrions ainsi nous y rencontrer pour Notre- Seigneur.
Nous offrirons nos chétives et indignes prières pour le succès de vos affaires, et nous recommandons à vos saints sacrifices la chère Mme de Fénelon, qui est allée à Dieu avec des sentiments et dispositions aussi chrétiennes que sa vertu l’avait fait espérer pendant sa vie (1). Je pense que l’on enverra à Toulouse la relation de cette fin, et qui pourra tomber dedans vos mains.
Monsieur le trésorier Caulet la recevra, s’il me semble, par cet ordinaire par les soins de M. Dufour. Elle a laissé une odeur admirable partout de sa piété. Je m’en vais écrire à son pauvre mari bien désolé et admirablement résigné.
LETTRE CLXIX (2) .