LETTRE CLXXVI
A LA MÊME
II l’exhorte à reconnaître les soins de Dieu sur elle et sur sa famille ; il la rassure au sujet de quelques tentations dont il lui montre l’utilité.
[Fin octobre 1650.]
Qui a Jésus a tout.
Madame et très honorée fille en Notre-Seigneur Jésus,
Dieu veuille consommer la mère et ses enfants en son Fils Jésus-Christ, pour n’en faire de tous qu’une seule victime pour sa gloire. Il a, ce souverain Seigneur et adorable directeur, des voies bien cachées et inconnues à sa famille, pour les acheminer en sûreté au port de leur salut. Sur quoi, ma fille, je vous prie d’adorer la sagesse suprême qui ordonne des vôtres, comme de vous, par un amour incomparable que vous ne verrez pas à plein qu’au jour de son éternité, vous voulant exercer, en attendant, sous la foi en simplicité parfaite, et en totale soumission et abandon vers lui pour toutes choses.
Ma fille très chère en Jésus-Christ, nous avons envoyé votre fils de Maintenon , à Issy pour achever le temps de ses vacances auprès monsieur son oncle, auquel nous ferons attention particulière pour découvrir les incommodités qu’il nous pourrait cacher par sa trop grande retenue (2). Pour monsieur son ainé qui est infirme
( 1) Sur l’autographe.
(2) Alexandre Tronson , plus ordinairement désigné sous le nom de
auprès de vous, nous tâcherons de le loger plus commodément et sainement qu’il n’était, afin de donner à sa poitrine plus d’air qu’il n’en avait auparavant, ce que je crois être la cause de sa rechute, quoique souvent je l’eusse interrogé sur cela. Le grand air, à mon avis, est la chose la plus importante à la jeunesse, et c’est ce qui m’a fait si fort hâter le bâtiment qui s’achève.
Après avoir considéré assez souvent les causes extérieures de son mal et adoré la divine conduite dessus lui, il m’a bien semblé que c’était chose utile, et nécessaire à son esprit et à sa disposition d’avoir quelque chose de la nature de son mal, pour faire en lui ce qui est de plus important pour l’intérieur de son âme. La main de celui qui le mortifie le vivifiera quand il faudra; et ne faut pas, ma chère fille, lui parler de sa retraite en votre maison, que je n’aie eu le bien de vous parler auparavant. Et pour vous dire par avance mes sentiments, je crois que nous pourrons suppléer à ce soulagement par d’autres voies, comme celle d’une maison que nous avons louée à Yaugirard, plus commode que la nôtre, et encore par quelques visites chez vous; mais pour la retraite, j’appréhenderais quelque chose qui nuirait au dessein que vous avez sur lui selon les ordres de la divine Providence.
Ma très chère fille, pour ce qui vous regarde, n’en soyez pas en peine, car les choses auxquelles vous sentez avoir quelque attache sensible contre votre volonté, elles ne vous peuvent nuire; elles ne vous
Maintenon, n'était au séminaire que depuis quelques mois et il ne persévéra pas dans le dessein d’embrasser l’état ecclésiastique. Comme il était un peu plus jeune que son frère Antoine M. Olier appelle celui-ci son aîné.
sont laissées que pour vous exercer contre un ennemi formé des mains de Dieu, contre lequel il prend plaisir vous voir combattre. Vous être trop timide contre le jouet de Dieu, il faut dedans le même esprit qu’il vous le tient présent, vous exercer en liberté d’esprit contre lui-même. 0 ma fdle plus quetrèschère en Jésus-Christ, que les inventions de Dieu sont admirables pour humilier ses enfants pour les tenir petits et craintifs en sa sainte présence! N’est-ce pas un grand avantage, un repos et une confiance certaine à un enfant de voir la vigilance et le grand soin d’un si bon père, qui nous prépare toujours de nouveaux biens et de nouvelles grâces en la terre et au ciel, par des voies si amoureuses et si sûres et qui ne vous feront jamais tomber dedans le mal, étant conduite par la protection et providence d’un tel père?
Or sus, ma fille, pour votre confusion, avouez que vous êtes plus faible que les enfants, qui craignent les fantômes trompeurs de leurs pères et mères. Voyez quelle est la force prétendue de l’esprit humain, et si Dieu ne sait se jouer des forts et leur faire confesser leur faiblesse.
Quand ce grand médecin aura guéri le mal inconnu de votre âme et ce vain appui qu’elle pouvait prendre en elle-même, qu’il aura anéanti ce fond qu’il prétend posséder et remplir de lui-même, il vous laissera en paix et vous fera jouir du repos que vous recherchez ; mais, ma fille, ne le prétendez pas auparavant. Livrezvous en abandon entre les mains de cette divine sagesse, pour être traitée dans vos maux selon sa sainteté et sa puissance qui ne veut rien laisser qui puisse mettre obstacle à son être très saint.
Ma fille, que pensez-vous que Dieu, votre tout aimable,
ait à faire sur vous et en vous, sinon de vous purifier et tirer du fond de votre âme ce qu’il y a de plus caché ? Quel tourment croyez-vous que soit celui de la sainteté de Dieu? C’est bien une autre chose que celui de sa justice sur les âmes. Ma fille, Dieu infini en sainteté que ne fait- il sentir et porter à une âme infiniment éloignée et retirée de lui, comme l’est toute créature humaine en l’état de la vie présente? Voilà pourquoi, ma fille, ne vous étonnez pas, la fin de votre mal n’est pas si proche ; il faut vous résoudre avec cœur et courage à la persévérance, sachant cette vérité que vos maux sont précieux pour vous et vous doivent donner grand amour pour Jésus et pour son Père, qui ne prend pas un tel soin pour tous et qui ne veille pas avec tant d’exactitude à la perfection et la sainteté d’un chacun. Ma fille, allons à l’abandon dedans le sein de Dieu, mais, perdons-nous de vue et oublions tout ce que nous sentons en la vue de Dieu, que rien ne nous doit détourner de voir, d’aimer, d’adorer et de servir uniquement et sans cesse. Adieu, tout vôtre.
Olier.
Je ne suis pas encore assuré du temps et du jour de noâre pèlerinage; vous aurez la part que vous desirez au saint sacrifice que nous y offrirons, non seulement comme a ceux que nous présentons à Dieu tous les jours, qui est toute particulière, mais encore par exprès, pour le désir que vous avez d’obtenir la fidélité en vos peines et réparer vos fautes.