CHAPITRE XIX
IL SE DÉMET DE SA CURE, IL ÉTABLIT UN SÉMINAIRE AU PUY , IL PROCURE UNE MISSION DANS LE V1VARAIS , IL DEVIENT PARALA'TIQUE, IL ENVOIE DES PRÊTRES AU Sɬ MINAIRE DE CLERMONT ET EN CANADA.
Les troubles de 1649 et 1652 étant presque cessés, M. Olier ayant servi sa paroisse environ dix années, avec les peines et les travaux que les désordres du faubourg, la violence de ses ennemis, le malheur des guerres et par-dessus tout l’ardeur de son zèle lui firent endurer, Notre-Seigneur le voulut décharger de ce fardeau, selon l’assurance qu’il lui avait donnée plusieurs années auparavant, qu il ne serait cure que dix ans. Un de ses ecclésiastiques qui était informé de cette révélation , voyant ce terme presque pxpiré, prit la liberté de lui dire : Monsieur, voilà les dix années bientôt passées, et cependant il riij a nulle apparence que vous deviez sitôt quitter votre cure. M. Olier lui répondit : C’est à Dieu à vérifier ses paroles, et à nous, à nous abandonner à sa conduite sur nous-mêmes.
Quelques semaines après cette réponse et vers la fête de Saint-Barnabé, il fut attaqué d’une fièvre continue si violente qu’on désespéra de sa guérison et on lui administra les derniers sacrements. Dans cette dernière extrémité il se démit de sa cure entre les mains de monsieur l’abbé de Saint-Germain, qui la conféra à M. de Bretonvilliers, lequel en prit possession le 29 juin de l’année 1652. Notre saint prêtre prédit ensuite à une personne qui le vint voir qu’il ne mourrait pas de cette maladie, et la reprit en même temps d’une omission qu’elle avait faite, et qui ne pouvait être connue de qui que ce fût, comme elle l’a déclaré depuis. Sa prédiction fut vérifiée bientôt après, car la' fièvre le quitta, et le 22 du mois d’août de la même année i! se trouva en état d’aller à la campagne.
Ce voyage, qu’il n’entreprit que pour le rétablissement de sa santé, lui fut une occasion de faire plusieurs choses importantes à la gloire de Dieu. 11 avait déjà établi des séminaires à Paris, à Nantes et à Viviers; il en établit alors un quatrième au Puy en Velay, à la prière de l’évêque et de son chapitre, dont toute la province reçut de très grands fruits. Sur tout, ses ecclésiastiques y donnèrent l’exemple d’un détachement merveilleux : car le doyenné de la cathédrale du Puy, qui est un bénéfice des plus considérables, étant venu à vaquer, et monsieur l’évèque l’ayant offert au supérieur du séminaire (1), lui représentant que cette dignité le mettrait en état de faire de plus grands biens dans le diocèse, cet humble supérieur ne le voulut jamais accepter, soutenant au contraire qu’il serait beaucoup plus utile au clergé, s’il ne prenait point de
(1) M. Charles de Lantages.
bénéfice, et s’il continuait de servir le diocèse sans intérêt : un autre de la même maison, à qui l’évêque offrit ensuite le bénéfice , donna aussi la même réponse , ce qui fit connaître à quel degré de désintéressement RI. Olier portait ses disciples.
Après cet établissement il voulut procurer au Vivarais une mission générale dont il avait un extrême besoin. Il fit venir pour cela des missionnaires de divers endroits, qu’il envoya en tous les quartiers de cette province pour y prêcher l’Évangile, et par ce moyen il rétablit en divers lieux, et surtout dans Privas, l’exercice de la religion catholique qui en était bannie depuis plus de trente ans. Et afin de donner à ses habitants plus de respect pour nos mystères, il obligea un de ses ecclésiastiques de grande qualité (1), et fort considéré dans le pays, de se chargerde la cure et en engagea un autre (2) à y faire les petites écoles aux enfants, afin de jeter dans leurs esprits les semences de la religion avec la connaissance des lettres. Enfin il n’omit rien pour établir la foi et la piété dans ces lieux qui étaient entièrement délaissés.
Étant de retour à Paris, il travailla sans relâche à perfectionner les âmes que Dieu avait confiées à sa conduite. Mais l’année suivante, lorsqu’il était à la quarante-quatrième année de son âge, et que l’on espérait que l’Église recevrait encore de grands services de son zèle, il tomba en apoplexie et devint paralytique de la moitié du corps. Dieu le conduisait par cette croix à un état de grâce et de sainteté plus sublime que tous ceux par où il avait passé; et il voulait qu’il
(1) M. Gabriel de Queylus, abbé de Loc-Dieu en Rouergue.
(2) M. Jean-Pierre Couderc, qui gouverna longtemps le séminaire de Viviers.
attirât par ses souffrances des bénédictions abondantes sur les œuvres dont il était chargé.
Cette maladie fut accompagnée de si grandes peines d’esprit, et de si étranges sécheresses qu’il est impossible de les expliquer. Dans cet état néanmoins son cœur et son esprit tendaient toujours à Dieu : jamais il ne chercha de consolation dans les créatures et lorsqu’on lui voulait donner quelque récréation, quoique très innocente, il s’en privait ou s’en détournait adroitement ; souvent même il disait avec beaucoup de douceur à ceux qui le portaient à ces divertissements qu’un chrétien doit être mort à toutes les choses de la terre.
Ayant reçu au printemps de l’année 1654 quelque petit soulagement dans ses maux, il ne manqua pas d’employer pour le service de l’Église ce peu de force qu il venait de recouvrer. Ce fut dans cette vue qu’il crut devoir se rendre aux prières instantes que plusieurs personnes lui avaient faites de mettre au jour quelques-uns des livres qu’il avait composés.
Il envoya quelque temps après de ses ecclésiastiques à Clermont en Auvergne pour y établir un séminaire. Il en donna d’autres pour aider une colonie de Français qui allaient habiter l’ile de Montréal à la nouvelle France, et pour travailler en même temps à la conversion des sauvages. Cet établissement a été très utile aux Français et aux naturels du pays, dont un nombre considérable a embrassé la foi, et l’a constamment professée : ce qui donne grand sujet d’espérer que ces nations barbares, qui paraissaient depuis tant d’années incapables de s’affermir dans notre religion, se soumettront enfin parfaitement au joug aimable de Jésus-Christ.