LETTRE CLXXXIX
A MADAME TRONSON, A PARIS
Après quelques mots d’affaires, il l’exhorte à éviter les retours inquiets sur son intérieur et à n’arréler sa pensée que sur Dieu. Il la console cependant par cette considération qu’ici-bas l'homme est réduit à l’amour pénitent et qu’il faut attendre le ciel pour jouir de l’amour sans douleur.
[Paris, fin mai 1651 . ]
Qui a Jésus a tout.
Ma très honorée fille,
Je ne puis m’empêcher de vous répondre par écrit, n’ayant pu avoir le bien de vous rencontrer chez vous, pour vous dire ce que j’ai confié à votre laquais et vous assurer que je déférerai à votre billet, selon ce qu’il vous plaît de m’y prescrire. J’attendrai votre carrosse à six heures pour me rendre à la dévotion de nos Messieurs (2) ; après quoi y ayant satisfait , vous
(1) Sur l’autographe.
(2) Tout porte à croire que cette lettre, qui est certainement du mois de mai 1651, parle, sous le nom de dévotion , du pèlerinage de Notre- Dame des Vertus que le séminaire faisait tous les ans, le mardi de la
permettrez que j’aie le bien de voir M la coadjutrice, et puis je me rendrai ici pour midi, étant obligé d’accompagner à trois heures M. le lieutenant civil (1) à la visite de M,le sa fille qui est entrée aux Carmélites ; ce qu’il me fil le bien de me faire savoir hier, ce qui me détourna du salut.
Ma très chère fille, que Dieu soit béni de tout et qu’il dispose, s’il lui plaît, de tous nos moments et nos jours, et pour sa gloire, et qu’il les emploie sans intervalle à son service et son amour. Il faut que nos jours rendent hommage à la perpétuité de sa dilection et que nous n’ayons aucun relâche en nos devoirs et nos services. Ma chère fille , allons sérieusement à l’amour qui nous transfère en Jésus-Christ et nous sépare de nous-mêmes. Qu’il nous mette en oubli total de tout nous-mêmes. Que Jésus soit le tout de notre amour et notre cœur, qui nous remplisse tellement qu’il ne nous laisse aucun vide capable d’être occupé d’aucune créature ni de nous-mêmes. 0 amour, que vous faites d’effets divins dans les âmes qui vous possèdent et que vous animez de vous ! Que faisons-nous en nous amusant sur nous-mêmes ?
Ma fille, pour l’amour de Jésus, unique objet des cœurs, ne détournez point les yeux de sur celui qui ne les a jamais détachés de sur vous de toute l’éternité. 0 ma fille, si Dieu vous prépare cet objet dans le ciel, pourquoi ne vous suffit-il pas en la terre ? Vos yeux
Pentecôte : ce jour tombait le 30 mai, en 1651. M. Olier pouvait aisément cle six heures à midi se rendre àAubervillierset en revenant voirMme Françoise de Lorraine, coadjutrice de 1 abbesse de Montmartre.
(1) Le lieutenant civil était M. Dreux d'Aubray, beau-frère de M. Olier. Sa fille, entrée en 1651 aux Carmélites, y fit profession sous le nom de Marie de Jésus-Christ et y persévéra jusqu’à sa mort, qui eut lieu, en
LETTRES DE M. OLILR.
ont été consacrés à la contemplation de cet objet divin dès le moment de votre saint baptême et vous les appliquez à vous, à vos peines, comme si c’était l’objet unique auquel vous fussiez destinée. Que vous sauraient servir tous ces retours que pour satisfaire l’amourpropre, en l’affligeant et nourrissant sa tristesse et sa mélancolie? Vous n’aurez jamais la joie et la paix de votre cœur qu’en l’application unique à Jésus et en l’oubli parfait de tout vous-même. C’est votre tout obligé et obéissant.
Olier.
Je vous prie de faire une bonne excuse à monsieur votre fils, l’abbé, de ce que je ne lui fais réponse en répondant à sa très chère mère; j’ai fait le plus pressé. Il me témoigne être touché et satisfait de ma dernière . La diversité des mets en un festin corrompt l’estomac et empêche la digestion. Je suis bien aise de pouvoir m’entretenir avec celle que je ne puis, selon mes obligations, assez inviter à l’amour de Jésus et de laquelle je ne puis avoir que de très faibles soins pour ceux qu’elle mérite. Mon Dieu, ma fille, que votre âme est chère au saint amour! que vous lui avez coûté de soupirs et de larmes ! Ne vous étonnez pas des vôtres, ni de celles que vous lui rendez, pressée par le saint empressement d’une charité angoissée et désolée. Votre repos doit être que l’amour pur est résidant dedans les peines, depuis l’état pénitent où nous sommes réduits par le péché. Attendez à jouir d’un amour paisible, doux et gracieux dedans le ciel, où est le règne de l’innocence et de la véritable participation de la félicité de Dieu. Je suis encore en lui tout vôtre, ma chère fille.
Comme vous avez désiré que j’agisse selon les saints ordres de Dieu et les instincts de son amour sur votre âme , j’agis en vous obéissant et suivant mon devoir dedans sa dépendance, pour vous témoigner ce qu’il vous est et demande de vous.