‹ Lettres de M. OlierChapitre 38 sur 226 · LETTRE I · texte numérisé non relu

LETTRE I

A LA RÉVÉRENDE MÈRE DES GRANGES, RELIGIEUSE DE NOTRE-DAME, A BRIOÜDE (2).

U la conjure de l'exhorter librement an saint amonr et de le recommander souvent à Dieu.

[De Pébrac, le 13 juillet 1031 (3).]

Qui a Dieu a tout (4).

Ma révérende Mère,

Je pensais et désirais bien fort porter la réponse à la vôtre et vous témoigner les joies que j’ai reçues voyant mes souhaits accomplis, puisqu’ils sont pour la

(I) Sur l’autographe conservé au séminaire de Saint-Sulpice.

(2-3-4) Le couvent de Brioude fut établi en 1627. La Mère Charlotte des Oranges en fut la première supérieure et le gouverna huit ans. Le P. Bouzonié, dans Y Histoire des religieuses de Notre-Dame, fait le plus grand éloge de cette vertueuse fille de madame de Lestonac. Il dit, en particulier « qu’elle était d'un entretien fort agréable, qui gagnait les cœurs et les portait à Dieu ; qu’elle avait une prudence singulière pour la conduite des âmes, un grand discernement du talent et du naturel des personnes qui traitaient avec elle ». Toute la ville de Brioude la considérait comme une sainte; aussi lorsqu’elle mourut le 20 septembre 1636, on lui fit des obsèques magnifiques : un capucin, prédicateur célèbre, prononça son oraison funèbre et le théologal de Brioude, Pierre Lac,

gloire de Dieu et l’avantage de mon âme. Ma Mère, nourrissez-moi de ce saint lait, puisque notre sainte

écrivit son épitaphe en très beaux vers ( Histoire des relig. deN.-D., I. II, p. 238).

La réputation de vertu de cette digne supérieure était trop répandue dans tout le pays pour que M. Olier, en se rendant à son abbaye de Pébrac, qu'il visita en 1631, ne voulût pas, conformément à une pratique qui lui fut toujours chère, faire connaissance avec elle et jouir de sa sainte conversation. Ces premières relations de M. Olier avec la mère des Granges, et surtout celles qui les suivirent, en 1634 et 1636, n’ont pas échappé à l’historien des Religieuses de Notre-Dame ; il les a même signalées en des termes qui méritent d’être rappelés ici, parce que ce trait a été ignoré de M. Faillon. Le P. Bouzonié, après avoir nommé plusieurs personnes distinguées par leur rang ou par leur éminente vertu qui eurent commerce de lettres avec la servante de Dieu, ajoute : « Entre tous un célèbre ecclésiastique nommé Olier, qui a rempli l’Auvergne des fruits de ses missions apostoliques et de l’odeur de sa sainte vie , fut en rapport avec la sainte mère par un grand nombre de lettres. Il ne l’appelait que sa bonne Mère, et communiquait souvent avec elle de son état intérieur avec beaucoup de consolation. Dans ses voyages, il se détournait quelquefois de neuf ou dix lieues pour lui rendre visite. Les lettres qu’il lui écrivait sont remplies de l’esprit de Dieu et du feu de la charité. « (Bouzonié, Histoire des relig. deN.-D. ,11, 247) . On fera encore ailleurs quelques emprunts à l’ouvrage du P. Bouzonié pour donner connaissance de deux religieuses formées à Brioude par la mère des Granges et avec lesquelles M. Olier fut aussi en relation, mais surtout nous lui emprunterons deux des lettres que le fervent missionnaire écrivit en 1634 à la digne supérieure. Dans celle-ci, dont on possède l’autographe, M. Olier, qui avait prié la mère des Granges de continuer par ses lettres le bien que son premier entretien avait fait à son âme, la remercie d’y avoir consenti et lui exprime en toute liberté la ferveur de sa piété et le désir d’aimer Dieu dont il brûlait dès lors. Il n’avait encore que vingt-deux ans, et n’était pas sous-diacre. ( Vie de M. Olier , t. I, p. 59.)

— Pébrac, où M. Olier avait été pourvu en 1625 d’une abbaye de 1 ordre de Saint -Augustin, était un gros village situé dans les gorges d'un torrent appelé la Dège, qui se jette dans l’Ailier un peu au-dessus de Langeac. Il faisait alors partie du diocèse de Saint-Flour; aujourd'hui il appartient à celui du Puy aussi bien que le reste du canton de Langeac et de l’arrondissement de Brioude.

— M. Olier, ainsi que beaucoup de saintes personnes de son temps, avaif coutume de mettre en tête de ses lettres quelque maxime pieuse

comme celle-ci, ou cette autre qui en diffère peu : Qui a Jésus a tout.

Mère en nourrit tous les anges. Pour l’amour d’elle et de son très cher fils, continuez-moi ces grâces : parlez ouvertement à celui qui n’a de cœur que pour recevoir les sentiments du saint amour, quoique souvent il fasse le contraire.

Ma Mère, à quoi notre corps et notre âme, notre temps, notre vie et même toute l’éternité, sinon pour aimer Dieu, pour le louer, pour l’adorer? Dieu veut que sur la terre nous commencions à vivre de la sorte. Donc, ma bonne Mère, apprenez-moi à aimer votre tout, votre grand Dieu, auprès duquel je n’ose m’approcher si vous ne me présentez à lui. Parlez-lui pour votre enfant et si vous voulez qu’il vous suive, mandez-lui la manière dont il faut parler. Ma très chère Mère, je suis sans voix et sans parole, puisque je suis sans amour. Le Saint-Esprit qui est en vous a la science de la voix (1) : quand vous m’aurez obtenu sa présence et sa sainte union, ma bonne Mère, je ne vous demanderai pas comme il faudra parler. Jésus, père d’amour, et vous, Marie, la mère de la belle dilection, avec votre saint époux saint Joseph, obtenez-moi ce saint amour. Amour qui habite si hautement mais pleinement dedans ces trois personnes, donnez-vous à leur pauvre petit esclave, mais hélas! infidèle et ingrat. Amour, bouche tes yeux; miséricorde, ouvre ton sein : n’ayez point égard à mes crimes : souvenez- vous de ce que vous êtes et non pas de ce que je suis. Prenez-moi, gardez-moi, consommez-moi dans vous et je suis tout content, dévorez-moi. Hé! feu du Ciel, je ne puis vivre si vous ne m’animez, ma vie est une mort sans vous.

(1) Sag., I, 7.

Je suis, ma révérende Mère, en ce saint amour par Jésus, Marie, Joseph, votre tout, en Jésus-Christ notre tout.

A Pébrac, ce 15 juillet 1630.

Ma bonne Mère, je n’eusse été si longtemps à vous répondre si j’eusse été au pays, mais je reçus la vôtre au Puy. Je vous conjure de me faire réponse à mes demandes.

Hier je reçus des écrits d’un saint personnage avec quelques prières en l’honneur de saint Joseph. J’ai bien envie d’en communiquer avec vous, ma très bonne Mère.

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