LETTRE XXII
A LA R. M. MARIE-CONSTANCE DE BRESSAND, RELIGIEUSE DE LA VISITATION, A NANTES (2).
11 lui témoigne une grande charité, l'assurant «ju'il n’y a service tjit’il ne soit prêt A lui rendre pour son salut. Il remercie la communauté des prières «pie l’on fait pour le plein rétablissement de sa santé et s’excuse d’étre parti pour un petit voyage sans prendre congé.
[Clisson, vers le commencement de septembre 1G38 (3).]
Qui a Jésus a tout.
Ma très chère fille,
Je désirerais pouvoir satisfaire à toutes les vôtres , mais il me faudrait un cœur tel que je le souhaiterais,
(1) Sur l’autographe.
(2 et .8) Née à Grenoblele 19 août 1593, Marie-Constance de Bressand entra ' a. J“jaü®n de ceUe ville en 1618 et, peu après y avoir fait profession sainte Chantal la désigna pour compléter la petite colonie destinée à la capitale de la France. C était une âme d’élite, dont saint François de Sales et sainte Chantal faisaient le plus grand cas. Elle t’était pas moins estimce par tous ceux qui la voyaient de près. En 1625, les sœurs de Moulins 1 élurent pour supérieure et elle n’avait pas terminé son second triennat
qui sera toujours trop petit selon mes désirs. En effet, ma très chère fille, je suis autant à vous qu’on le puisse être à créature, et ne sais pas ce qui se pourrait jamais
dans cette maison lorsque l’évêque de Nantes , Philippe de Cospéan, la demanda nommément, en 1630, pour fonder un monastère de la Visitation dans sa ville épiscopale. Elle y passa dix-sept ans après lesquels, ayant déposé la supériorité qu’elle avait exercée quatre fois, elle fut élue supérieure à Grenoble et rentra ainsi dans sa ville natale où elle mourut, pleine de jours et de vertus, le 26 octobre 1668. On peut voir dans sa Vie, qui a été donnée au public et dont l’Année sainte a fait un abrégé, qu’elle eut de fréquents rapports avec M. Olier pendant le séjour que celui-ci lit en Bretagne durant l’été et l’automne de 1638. La mère de Bressand fut une de ces saintes âmes qui, comme la vénérable mère Agnès de Langeac, Marie de Valence, la vénérable Marguerite de Beaune et quelques autres dont il sera fait mention plus loin, eurent avec M. Olier les relations spirituelles les plus étroites. Dès qu’elle le connut, elle désira l’avoir pour directeur dans les voies de la perfection, et jusqu’à sa mort, elle continua à le consulter et à prendre ses avis dans toutes les difficultés qu’elle rencontra. La mère de Bressand conserva longtemps les lettres de son saint guide, mais elle en brûla enfin la plus grande partie, sans doute dans la crainte que, si elles étaient publiées, on ne conçût d’elle une trop bonne opinion. Celles qui échappèrent à la destruction font assez voir le fond de grâce qui était en cette âme généreuse et l’estime qu’en faisait M. Olier; mais elles montrent aussi la sainte liberté avec laquelle celui-ci en usait lorsqu’il remarquait en elle quelque imperfection. Dès la première on voit qu’une des craintes de la mère de Bressand était de devenir à charge à son guide spirituel : cette tentation, dont on retrouve des traces dans plusieurs lettres, lui était un grand exercice de mortification.
— . Date approximative, mais certaine. On voit en effet par la teneur de la lettre qu’elle fut écrite au retour du petit voyage que M. Olier fit de Clisson ou de Nantes à Montaigu, en accompagnant M. Boudet que saint Vincent de Paul envoyait à Bordeaux. Or ce missionnaire était encore en Bretagne le 26 août, comme on le voit par la lettre de M. Olier au P. de Condren ; mais il ne dut pas tarder de partir et il était certainement à Bordeaux bien avant la fin de septembre. ( Lettre de saint Vincent de Paul à M. Lambert , 1er octobre.) D'ailleurs M. Olier n’aurait pu l’accompagner après le 8 septembre puisqu’ en celte fête de la très sainte Vierge, « Dieu, selon son expression, lui fit la miséricorde de l’arrêter au lit, cequi continua assez longtemps », (Fie de M. Olier , t. 1, p. 216.) C’est peu de tempsavant cette nouvelle maladie qu’il écrivit à la mère de Bressand.
y augmenter. Si je ne le témoigne, c’est par permission de celui qui a fait cette liaison, qui veut l’entretenir purement à sa gloire. Qu’il en soit béni à jamais !
La charité des hommes en Dieu doit être comme la dilection des anges dont l’union n’est que par le sujet delà charité, qui est la volonté; et rien que l’esprit n a part à leur affection. Ainsi, chère fille et très intime, soyons un en cet Esprit-Saint qui unit toutes choses. Pour moi, en conséquence de ce que je sens qu’il a mis en moi pour votre salut, il n’y a service que je ne vous rende. Bien loin de croire que mon absence est à cause de vous, quand il n’y aurait que votre confession annuelle et le soulagement de votre esprit, qui me touche plus que le mien, je me rendrais à Nantes. Dieu sait ce qui s’est passé souvent dans le fond de mon âme sur ce sujet. N’entrez plus dans vos soupçons, non plus que dans ceux que je ne prie point pour vous, car je le fais, indigne que je suis, autant et plus que pour personne du monde. Dieu soit béni!
Faites mes excuses à notre révérende Mère de ce que je ne lui écris point (1). Je ne laisse de la remercier de ses dignes présents , mais à la charge, s’il lui plaît, que ce ne sera plus. Toute la communauté aussi me favorise trop et c’est à elle à qui je serai redevable de la santé et non à autre chose ; ce sera plus efficace que ce que vous m avez envoyé, quoique pour un autre et en soi-même, il soit très excellent. Adieu, Dieu soit béni !
(1) La supérieure de la Visitation de Nantes, en 1G38, était la mère Marie-Marguerite dÉpineu, professe du monastère de Moulins, d’où elle avait accompagné la mère de Bressand à Nantes, au moment de la fondation de ce nouveau couvent. Comme la mère de Bressand, son assistante, elle se plaça sous la conduite de M. Olier dès qu’elle eut connu les
trésors de lumières que Dieu avait mis en lui. (Voir la tin de la lettre suivante.)
Au reste, ma très chère fille, pour ces bonnes personnes qui se sont un peu blessées et qui ont été contristées pour une heure, comme dit saint Paul, elles voient que je ne devais pas prendre congé, puisque je ne m en allais pas loin. Et en effet, le dessein de M. Boudet était de ne m’emmener que jusqu’à Montaigu, pour beaucoup de raisons (1). C’est une perte que je ne recouvrerai pas de longtemps, car j’en étais tout à fait indigne, ne lui ayant obéi fidèlement, comme je devais, et n’en faisant estime dans le point que je devais. En effet, c’est un saint, fidèle à Dieu, qui ne m’a jamais rien ordonné que dans sa vue, et jamais rien ne m’a mal réussi en lui obéissant. Ce bon Dieu auquel j’obéissais en la personne du bon M, Boudet, prévoyant mon retour, ne voulait pas que je prisse congé du mondé que je devais revoir. Jamais personne a-t-il failli obéissant à Dieu, ou obéissant aux hommes en son nom? Jamais. Et pour moi, ma très chère Mère, je ne vivrai jamais, si Dieu me le permet, sans soumission et obéissance. Vive l’obéissance ! Pour ce qui est de suivre mes sentiments, ce ne sera jamais, s’il m’est possible, car je me crois trop soupçonneux et plein de tromperie pour ne me fier à ce qui m’arrive.
En dernier lieu, ma très chère fille, vos lettres me réjouissent et me consolent extrêmement, bien loin de m’ennuyer ; mais c’est à la condition...
(La fin manque.)
(1) En allant à Montaigu avec M. Boudet, il est vraisemblable que M. Olier ne se proposait pas uniquement d’y accompagner cet excellent missionnaire, mais qu’il désirait entretenir quelques religieuses de la Régripière que l’évêque de Luçon y avait attirées pour aider à l’établissement d’une communauté de bénédictines dont il sera dit un mot plus loin.