LETTRE XLI
A LA SOEÜR DE VAULDRAY (2).
Il prend en main sa direction et lui trace la règle de conduite qu’elle doit suivre dans les circonstances oü elle se trouve.
[Paris, vers le 2G mars 1G30 (3).]
Ma très chère fille ,
Je m’étonne de l’instance que vous me faites pour vous conduire, étant si peu capable de le faire; et de ce que vous préférez ma misère aux avantages que vous auriez trouvés en la personne que je vous proposais. Mais quoi? je le veux bien, puisque vous le voulez, et que celui par qui Notre-Seigneur me fait connaître ses volontés, ayant égard à vos instances que je lui ai représentées, et à la crainte de vous brouiller, m’a dit de continuer, et de vous rendre tous les services que vous désireriez de moi. Ordonnez donc, et servez- vous de celui que le ciel vous redonne, et qui continue d’être toujours tout à vous en notre Tout amour.
Je vous demande particulièrement une grande simplicité envers nous, et surtout envers Notre-Seigneur, n’ayant en touf qu’un simple et seul regard de Dieu, sans mélange d aucun autre motif, et ne souffrant point que votre âme, que Jésus a achetée pour l’employer à la gloire de son Père, s’amuse et s’arrête jamais à ce qui n’est pas de lui.
(1) C est la XXIIIe des imprimées.
(2) Elle est certainement adressée à cette religieuse dont le P. de Condren avait voulu, ainsi qu’il est dit dans la lettre précédente, que M. O lier reprît la direction.
(3) Celte date approximative est donnée par la lettre XLC.
Pour ce que vous me dites, que vous ne faites point d’actes intérieurs, à moins d’y être bien attirée, jusqu’à ne vous en pouvoir défendre, il y a quelque chose à dire là-dessus. Car si c’est que vous attendiez le sentiment pour agir, et que vous vous teniez en cette dépendance du sensible , au lieu de vous tenir seulement dépendante de la foi qui vous présente Dieu partout, Jésus en tant d’endroits, et sa divinité inséparable de vous-même, cela ne serait pas bien; et ce serait une paresse spirituelle. Mais si vous trouvez par réflexion sur vous-même, que votre cœur et votre volonté se portent ordinairement à Dieu, quoique vous ne puissiez pas si facilement en remarquer les actes formels, cela n’est pas mauvais; au contraire, je serais pour cette disposition. Car il y a deux sortes d’opérations en nous. Les unes que nous pouvons discerner et remarquer; les autres que nous ne pouvons pas : et les dernières ordinairement sont les meilleures, parce qu’elles tiennent l’âme dans une plus grande simplicité, et unissent plus intimement l’esprit à Dieu que les autres. Mais aussi on y prend aisément le change; et l’âme, si elle n’y prend garde, tombe souvent dans l’oisiveté , au lieu d’être dans l’exercice continuel de son amour. Et même ces opérations ne se donnent pas ordinairement aux commençants. 11 faut avoir pratiqué longtemps l’amour avant que de s’y fier. Néanmoins Dieu est le maître de ses dons : il n’a ni temps ni heure : il offre les choses diversement, et comme il lui plaît. Aux uns il les donne plus tôt, aux autres plus tard; et pourvu qu’il trouve fidélité, il ne s’en soucie pas.
11 faut que vous vous tentiez vous-même, et que vous examiniez si vous vous plaisez dans les bas em-
plois, dans les moindres exercices qui sont si sortables à votre état de pauvre pénitente. C’en est surtout le temps maintenant que le Fils de Dieu converse avec les bêtes, et se laisse approcher des démons (1). Exercezvous à cette vie cachée et intérieure. Aimez le silence, et parlez peu si ce n’est par œuvre, ne cherchant en tout qu’à plaire à Dieu, qui découvre ce qu’il veut, et qui cache ce qu’il lui plaît.
Donnez-vous toute à lui, afin qu’il fasse de vous et en vous ce qu’il voudra, surtout afin qu’il vous donne le feu de son saint amour. Il ne faut rien vouloir, ni désirer pour vous. IL ne faut même vous purifier que pour plaire à Dieu, et être parfaite devant ses yeux.
Je suis bien consolé de la communion que vous avez faite : je souhaiterais beaucoup que vous en eussiez l’ouverture. Je vous demande une dévotion toute particulière pour ce mystère , qui comprend et nous donne tous les autres. J’ai des obligations très pressantes de le faire honorer : vous en saurez un jour davantage. Je vous conjure d’y contribuer de votre part, et que je commence par vous : et puisque Dieu veut si expressément que je sois vôt:e par mes petits services, soyez aussi nôtre par ces petits devoirs que je vous demande pour ce tout aimable sacrement, qui vous donne votre Époux, qui le fait être vôtre, et qui vous fait être une même chose avec lui. O ma chère fille, quel trésor! Celui qui fait les bienheureux descend en vous : que ne devez-vous pas être en jouissant de ce Tout ? Les bienheureux en le possédant ne désirent que de le posséder : comment donc voudriezvous souffrir en vous d’autres désirs? Comment votre
(1) Allusion au temps de carême où l’ou se trouvait, lequel rappelle et honore les quarante jours que Notre-Seigneur passa dans le désert.
cœur peut-il être séparé de ce tabernacle où il habite et où il demeure, en attendant que vous le receviez, et que vous le délivriez de cette prison où son amour le met pour entrer dans votre âme ? Soyez-en inséparable de cœur, si vous ne le pouvez être de présence réelle. Soyez à lui sans réserve, et donnez-vous-y le plus souvent que vous pourrez. Notre-Seigneur continue de vous attirer aux mystères de sa passion et de sa mort; et l’institution de ce saint sacrement est en partie pour vous représenter ces mystères. Car qu’y a-t-il de plus puissant pour vous les remettre devant les yeux, que de vous faire voir un corps, qui par la seule puissance des paroles est séparé de son sang; un corps qui est sans sentiment, sans parole, sans vue et sans l’usage du moindre de ses sens ? Et c’est ce que fait cet adorable sacrement, qui vous rapporte votre époux en personne, lequel ayant été crucifié une fois pour tous les hommes, se sacrifie encore pour vous sur les autels.
Accoutumez-vous à faire toutes vos actions en union à Jésus-Christ; car tout hors de lui et de ses mérites n’est rien. Et pour cela habituez-vous à reconnaître que vous n’êtes rien, que vous ne méritez rien, que vous n’êtes que péché, indigne par vous-même de pouvoir plaire à Dieu en aucune de vos actions; que vous ne pouvez être recevable devant ses yeux que comme revêtue de cet aimable Sauveur dont vous avez été rendue par le baptême membre vivant, et animée de ce divin esprit, qui conduit et gouverne tout le corps de l’Église, dont vous êtes une partie; et que c’est ainsi que vous devez vous présenter à Dieu pour être supportable devant Sa Majesté.
Surtout quand vous vous présentez en l’oraison, conjurez-le de vous regarder comme sa fille, comme
membre et supplément de son Fils, des mérites duquel vous êtes en cette qualité revêtue. Donnez- vous- y aussi à l’esprit de l’Église, qui seul sait comme il faut prier, ce que vous ignorez, afin qu’il vous conduise, et qu’aidant votre infirmité, il vous fasse prier. Cet esprit de l’Église est l’esprit de Jésus-Christ, qui est le même dans les membres et dans le chef. C’est le Saint-Esprit même que Dieu a donné à ses fidèles, pour les conduire dans la prière et dans toutes leurs œuvres, comme étant le principe de toute sainteté, sans lequel ils ne sauraient rien faire qui puisse plaire à Dieu. Il faut donc tout faire en la personne de Notre- Seigneur, comme ses membres, comme lui étant unis, comme 11e faisant qu’un tout avec lui, comme étant revêtus de lui-même. Il faut même se donner à lui, pour faire tout par son esprit et par sa vertu sainte. Ainsi quand vous boirez, quand vous mangerez, quand vous dormirez, aussi bien que quand vous prierez, ou que vous ferez quelque autre chose, faites-le toujours de la sorte, agissant dans les maximes, dans les dispositions, dans les vertus et dans l’esprit même de Notre-Seigneur. Car c’est là ce qu’on appelle agir chrétiennement.
Je vous dirai encore, outre ce que je vous mandai il y a quelques jours (1), d’observer extérieurement, que vous devez savoir pour votre consolation intérieure, que les commençants sont obligés d’être beaucoup sur leurs gardes touchant tous les sujets qui les ont pu blesser sur le passé. C’est ce que vous éviterez soigneusement en vous abandonnant à Notre-Seigneur, pour ne point mettre d’obstacle à ses desseins et à ses
(1) C est probablement de la XXXIVe lettre que parle ici M. Olier.
ordres sur vous. Jésus-Christ est fidèle à ses promesses. C’est lui qui est le père et le tuteur des orphelins, et lorsqu’ils s’abandonnent à lui, il veut les garantir, et en être le protecteur par l’opération de sa grâce. Ainsi soyez assurée qu’il vous protégera en sa sainteté, si de votre part vous vous tenez toujours unie intimement à lui en Marie. Il vous protégera particulièrement contre ceux qui pourraient servir d’empêchement à la sainteté des voies qu’il veut tenir sur vous. Soyez pour cela dans une retraite intime avec votre Tout, qui vous veut être toutes choses. Il ne peut souffrir que rien aborde de vous, que lui tout seul, \oyez avec quelle douceur il veut se rendre victorieux de votre âme. Soyez toujours honteuse de vos résistances et confuse de vos faiblesses. Anéantissez-vous en elles, et faites profit de tout, pour mériter l’unique amour de votre Tout. Adieu, ma fille, les affaires du Maître m’appellent. Si je reviens à temps, je continuerai de vous écrire.
J’oubliais à vous mander, pour vous donner toujours matière d’humiliation, qui est une chose si chère à l’âme fidèle, que vous devez travailler à vivre incessamment dans la méfiance de vous-même. Car ce que nous croyons éteint en nous est souvent très vivant et caché sous la cendre. Il ne faut jamais se fier à cette maligne bête, qui fait semblant de dormir pour nous mordre. L’éloignement de soi-même, en attirant à soi le Fils de Dieu, pour être à 1 âme toutes choses, et en se retirant toujours de tout en Jésus-Christ notre prince et notre roi, est d’une merveilleuse sûreté. Un seul est nécessaire, nous dit ce divin Sauveur en la personne de sainte Madeleine. Réjouissez-vous de ce qu’il accomplit pour vous cette
parole, et de ce qu’il vous donne matière de faire un des sacrifices de la très sainte Vierge en sa divine purification, où elle faisait profession de vouloir être morte dans 1 esprit et dans 1 affection de toute créature, et de se contenter de Jésus-Christ, qui sait bien fournir par lui-même les choses qui sont utiles et nécessaires à notre maintien.
Pour ce qu’on n’approuve pas que vous demandiez quelquefois à Jésus la raison de vos angoisses, je vous dirai que si vous le faites par curiosité, pour votre soulagement, ou bien par quelque sorte de soulèvement et de murmure contre l’ordre de Dieu, cela serait contraire à l’humilité, à la soumission, et à la parfaite charité qui doit régner dans l’âme, et qui doit faire de la volonté de Dieu une même chose avec la nôtre ; et de la sorte on aurait raison de ne pas l’approuver.
Mais si vous faites simplement cela devant Dieu, pour lui ouvrir votre cœur, pour lui découvrir votre intérieur, pour épancher votre âme devant lui, comme dit l’Ecriture sainte, parlant d’une âme qui traite avec lui en confiance, pour ne plus penser qu’à ce qui le regarde, la pratique en serait sainte, puisque l’Apôtre même la conseille, et que cela est commun parmi les
épousés de Jésus-Christ, comme nous l’apprenons dans leurs vies.
Au reste qu aucun jour ne se passe que vous ne fassiez quelque mortification de corps ou d’esprit, soit en étouffant des pensées inutiles, soit en retranchant quelques paroles superflues, soit en vous séparant, ou tout à fait ou du moins pour un temps, de quelque conversation naturelle, soit en retenant votre vue et la retirant des objets inutiles, soit en vous privant à table
de quelque morceau qui serait à votre goût. Encore faites en sorte que tous les jours vous gagniez sur vous quelque chose, et remportiez quelque victoire sur votre chair. Voyez ce que le salut et la gloire ont coûté à Jésus, votre époux : c’est ce qu’il doit coûter à ses élus qui lui doivent être conformes.
Enfin ne quittez jamais votre oraison pour les tentations qui vous y arrivent, mais demeurez ferme aux pieds de Jésus-Christ, qui souffre ces misères en vous pour votre humiliation, x’elevant votre esprit en Dieu, et renonçant à tout ce qui lui déplaît. Ce qui se passe en nous et en notre sentiment contre le gré de notre volonté ne déplaît point à Dieu, au contraire c’est une matière de victoire , pourvu que par nos pensées et par nos entretiens volontaires nous n’y ayons point donné sujet. Et même quand il y aurait eu de notre faute, après en avoir demandé pardon à Dieu, souffrons ce qui se passe en nous, et prenons des pensées de Dieu qui nous occupent aisément, et qui rappellent notre esprit.