DE NANTES
Il lui dit quelque chose des peines intérieures qu'il éprouve et des Bons effets qu’elles produisent en lui (2).
[Avant mai 1040 (3).]
Jésus, Maria.
Ma très chère fille,
Dieu m’ouvre de jour en jour les yeux à ma misère. Je vous conjure de lui demander fidélité à cette grâce que j’estime extrêmement avec beaucoup d’autres dont il m’a favorisé depuis quelques mois, qui vont toutes à mon anéantissement. Quand le ciel le permettra, vous saurez tout. Louez Dieu de sa bonté sur moi ; remerciezle pour moi et le priez qu’il continue, et qu’enfin il me change. Demandez- lui la conduite de son Esprit et quantité de choses que je connais et qu’il sait, mais
(1) Sur l’autographe dont la LT IIe des imprimées avait quelque chose.
(2) Cette lettre a été écrite pendant les terribles épreuves intérieures que M. Olier eut à supporter pendant deux ans et dont il ne fut entièrement délivré que vers la tin de 1641 . Voici le résumé effrayant et touchant qu'il en fait lui-même dans ses Mémoires : « Il semblait que notre bon Maître voulait que je sentisse ensemble aussi toutes les peines intérieures : peines de réprobation et du dédain de Dieu; continuel ressentiment de la superbe; privation d’élévation à Dieu ; obscurité d’esprit ; embrouillement; environnement du démon ; rebut des gens de bien; délaissement de mon directeur; condamnation dedans les Écritures; mépris universel de tout le monde, parents, amis, serviteurs, grands et petits; croyance d’être un Judas, » etc.
(3) La mère de Bressand fut réélue supérieure en mai 1640 et elle ne Tétait pas encore à la date de cette lettre, comme le prouvent la suscription et la dernière phrase, où M. Olier salue la mère d’Épineu comme supérieure,
surtout l’humilité, à laquelle sa honte m’applique constamment. Le défaut de cette vertu m’a fait perdre cent mille biens que sa bonté me peut rendre, s’il veut, et dont sa justice me doit priver.
Je vous prie de me faire le bien de faire ressouvenir M. Coquin qu’il a à vous remettre dans les mains quelque argent, que j’ai prié de retirer de Mme la Douerie (1) pour faire quelque ornement au maître autel de Clisson, que je désirerais être semblable à celui des Cordeliers dont vous avez déjà pris le soin. Excusez toutes mes libertés.
Je reçus votre dernière depuis ces lignes écrites, à laquelle je répondrai qu’après des peines de deux mois de ma réprobation, je connais à présent que je suis si rempli d’amour-propre que j’y suis comme assujetti; et depuis que Dieu m’a retiré les mouvements sensibles qui ne servaient que de couverture à mes vices, je me suis trouvé si nu de vertu et si rempli de désordres, que je ne puis exprimer la moindre partie de mes défauts. Priez et faites prier extraordinairement, car je vous ferais pitié, si je vous faisais voir qui je suis. J’espère à présent de commencer solidement à la vertu, si sa bonté m’en veut faire la grâce, car je commence à la connaître.
Olier.
Priez notre chère fille de Clisson de notre part qu’elle fasse bien attention aux sentiments que Dieu lui donne et qui lui demeurent, d’ici au retour de sa santé; car
(1) Cette dame, dont il a été déjà parlé au commencement de la lettre LUI6, était probablement chargée de toucher les revenus du prieuré de Clisson. M. Coquin, à qui elle devait remettre quelque argent, s’occupait vraisemblablement des affaires de M. Olier, à Nantes.
l’ordinaire de Dieu est de faire par les maladies ce qu’il ne peut souvent dans la santé. Dites-lui qu’elle s’abandonne beaucoup à Dieu pour ce qu’il voudra d’elle, qu’elle s’offre à lui comme sa victime pour souffrir la mort en satisfaction de ses péchés, dont le moindre, aussi bien que de tout le monde, mérite la mort.
Mes très humbles baise-mains à notre chère mère.