LETTRE LXI
A LA MÊME RELIGIEUSE (2)
Il l’avertit des sujets qu’elle a de s'humilier et qu’elle ne doit pas s’estimer davantage pour les grâces que Dieu lui fait.
[Avant le 13 avril 1641 (3).]
Je ne puis vous celer la joie que j’ai de vous voir un peu remise dans vos premières soumissions. Je
(1) C’était la CXIIe des imprimées.
(2) Tout dans cette lettre fait croire qu’elle est adressée à la sœur de Vauldray, qui, après plusieurs essais de directeurs autres que M. Basseline, était enfin revenue à ce digne ecclésiastique. La première phrase semble même supposer que ce retour était récent et que M. Olier y fait allusion en se réjouissant de ce qu’elle s’est remise dans ses premières soumissions.
(3) La date est donnée approximativement par la lettre suivante ou M. Olier prie la mère de Bressand de procurer à la sœur de Vauldray un directeur autre que M. Basseline, sur l’esprit duquel il a appris quelque chose qui lui fait croire ce changement utile. La présente lettre est certainement antérieure à celte demande, à laquelle on ne manqua pas de faire droit.
suis bien aise que Notre-Seigneur vous ait fait connaître ce que vous êtes, et combien peu Ton avance sans le secours continuel de Dieu et de sa grâce. Vous avez de quoi vous humilier en cette abjection, d’être si fort fdle d’Adam, attachée à votre sens, si peu soumise, si pleine de propre estime et de désir d’être chérie. Tout cela sont des sentiments d’Adam qu’il faut faire mourir, comme étant entièrement opposés à ceux de Notre- Seigneur, qui, par sa grâce et sa vie en nous, ne porte qu’anéantissement et amour du mépris. O que vous vous en trouverez éloignée , si Notre- Seigneur vous ouvre les yeux ! La vue de cette vieille vie si peu chrétienne, si répugnante à votre Baptême où vous avez été revêtue de Notre-Seigneur, et si éloignée de votre profession d’épouse de Jésus qui doit être toute animée de son Esprit, de ses mœurs et de ses sentiments, vous doit étrangement confondre; et si vous y ajoutez votre vie passée et vos fautes ordinaires, ce sont de beaux sujets de vous humilier.
M. Basseline a raison de vous porter à vous humilier dans la vue de votre abjection : c’en est un des sujets plus importants. Et quand je vous ai dit de vous humilier en union de Notre-Seigneur, cela n’empeche pas que ce ne soit aussi dans la vue de votre propre abjection. Je ne vous disais pas de vous humilier seulement parce que Notre-Seigneur s’était humilié, et que les chrétiens doivent porter en eux les vertus de Jesus-Chnst leur chef; mais qu’il fallait aussi le faire dans la vue de votre néant, et du péché- en la vue des sentiments du vieil Adam, si contraires à ceux du Fils de Dieu; et le faire en nous unissant â Jésus-Christ. Car hors de lui et de ses mérites tout n’est rien.
Ainsi avec l’Esprit de Jésus, auquel vous vous donnerez pour faire toutes vos actions, vous pourrez vous humilier en la vue de votre propre abjection, de votre néant, de votre péché, de vos inclinations malignes, de vos sentiments d’Adam, de votre peu de vertu, en un mot de tous vos défauts. Car l’humilité est l’amour de 1 abjection due à notre état de néant et de péché; et il n’y a point de mépris, d’abjection, de confusion, que le néant et le péché ne méritent. Jugez par là jusqu’à quel point d’abjection et de mépris nous sommes réduits. Et c’est ce que l’humilité nous fait aimer. C’est pourquoi si on n’aime pas à être méprisé, oublié, mésestimé, rebuté, tenu pour néant, foulé aux pieds; si on ne peut souffrir d’être injurié, souffleté, fouetté, crucifié, tourmenté en toutes manières, ainsi que Jésus portant nos péchés l’a été, nous ne sommes pas humbles autant que nous le devons être, et que notre abjection, notre néant, et notre péché le méritent.
Or pour obtenir cette vertu et la bien pratiquer, ce que vous ne sauriez faire par vous-même, je vous dis encore qu’il faut que vous vous donniez au Saint-Esprit; à cet Esprit tout-puissant, à cet Esprit de Notre- Seigneur, afin qu’en sa vertu vous puissiez vous humilier autant que vous le devez.
Pour les grâces que Notre-Seigneur vous fait , elles ne doivent point vous ôter la vue de ce que vous êtes par vous-même. Son dessein est que l’on l’aime pour ses dons, et non pas qu’on s’en estime davantage. Les espèces du pain et du vin, au très saint Sacrement, n’ont point à se glorifier des grâces qu’elles contiennent, et des biens qu’elles opèrent dans les âmes, n’en étant point les causes. Elles ne sont que des écorces fragiles et légères qui se corrompent aisément, quoi-
qu’elles approchent de si près la Divinité. Il en est de même des âmes les plus saintes, et les plus pleines du Saint-Esprit, qui sont des couvertures et des écorces, qui en fort peu de temps peuvent se gâter et se corrompre. Et comme par la corruption des espèces du pain et du vin, le Corps et le Sang de Notre-Seigneur cessentd’y être présents; ainsi à la première corruption et à la première impureté des âmes, le Saint-Esprit s’éloigne et laisse ces pauvres vases, ces pauvres vaisseaux pourris, dans leur corruption.
Jugez par là si les âmes pour recevoir beaucoup de grâces, quand même elles en auraient d’aussi grandes qu’en contiennent les Sacrements, ont de quoi se glorifier, et si pour avoir Notre-Seigneur, comme les espèces du pain et du vin au très saint Sacrement, ou pour porterie Saint-Esprit, comme le baume de la confirmation, elles ont sujet de s’estimer et de se croire pour cela quelque chose de plus quelles n’étaient auparavant. C’est pourquoi soyez toujours fidèle à vous humilier, quoique Notre-Seigneur vous favorise de ses dons; et au lieu de vous y arrêter par de vaines complaisances, et de lui donner sujet, par l’altération ou par l’impureté de votre cœur, de se retirer de vous, mettez-vous en état d’en recevoir toujours de nouvelles faveurs, en vous anéantissant sans cesse au milieu de ses grâces.