LETTRE LXII
A LA MÈRE DE BRESSAND
La vae de ses misères spirituelles, qui lui devient de jour en jour plus claire, le fait s’accuser de n’étre qu'un hypocrite et demander instamment que l'on prie pour sa conversion (2),
[13 avril 1641.]
Jésus -f- Maria.
Ma très honorée Mère en Notre-Seigneur,
Je satisfais à vos commandements répondant à la vôtre, n’ayant à vous mander que des misères, et vous avoue que j’avais cru, par votre silence, que ce sujet vous empêchait de m’écrire, comme il me devait retenir de mon côté, ne croyant pas qu’il puisse produire aucun bon effet, étant à présent très détrompé de beaucoup de vaines pensées qui m’amusaient et amusaient les autres.
Puisque je puis à cœur ouvert vous dire le fond de mon âme, il s’est découvert que je ne suis qu’un hypocrite superbe, dissimulé et incapable de ne rien faire de bien. Je ne vous en dirai pas davantage pour vous désabuser et vous ouvrir les yeux à la vérité que je vous ai déguisée. Demandez, par charité, à la bonté de Dieu, qu’il veuille convertir ma superbe
(1) Sur l’autographe.
(2) Les premiers mois de 1641 furent des plus douloureux pour M. Olier, car aux rebuts de Dieu et aux craintes de sa réprobation se joignirent les moqueries des hommes, et même celles de son supérieur et de ses confrères. Cependant, étant allé en pèlerinage à Chartres, dans les premières semaines d’avril, il commença à respirer, et ce soulagement , que lui obtint la très sainte Vierge, vint avec une lumière très vive qui lui fut mise en l’esprit sur l’horreur de la superbe. Cette lumière lui donna un grand désir des humiliations.
et me donner l’amour de l’abjection qui m’est si bien due. Le mal découvert est plus aisé à guérir.
Pour vous entretenir d’une autre charité plus importante, je vous dirai que je souhaite bien fort, si c’est le bon plaisir de Dieu, de tirer le curé de Clisson et de faire tomber sa cure entre les mains d’un homme de bien; car, tant qu’il y sera, je ne pourrai jamais faire faire le service, comme je le souhaiterais, à la gloire de notre bon Maître (1). C’est pourquoi j’ai écrit à M. de la Musse, qu’il tâehe à ménager cette affaire : je lui en ai même écrit les conditions. 11 aura besoin d’être secouru de prières et de conseils : c’est pourquoi je serais bien aise qu’il conférât avec vous, et, s’il était besoin de faire intervenir M. l’archidiacre, que vous lui fissiez parler, quoiqu’il me semble n’agir pas dans la fermeté nécessaire pour ce sujet. Je vous prie de recommander surtout cette affaire au bon Dieu.
Pour notre bonne sœur de Clisson, je suis tout à fait inutile à son service; je ne vois pas qu’on puisse rien espérer de son esprit, s’il ne change beaucoup, étant bien opposé aux dispositions que Notre-Seigneur demande à ses épouses, aussi bien que le mien. Je remercie notre bonne sœur d’Épineu des soins qu’elle prend de moi. Elle a raison de désirer que Notre-Seigneur soit ma force, car j’en ai grand besoin. Je vous prie d’assurer toute la chère communauté de mon très humble service et combien je m’estime heureux d avoir part à ses bonnes prières. Si je pouvais quelque
(!) M. Olier dit dans ses Mémoires, en parlant du temps de ses épreuves : « Notre-Seigneur en même temps permettait que les cures qui dépendaient de moi manquaient de pasteur. Il y en avait qui s’oubliaient. »
chose auprès de Notre-Seigneur, elle s’en sentirait, et vous sur toutes, ma très chère Mère, qui me venez toujours à l’esprit quand je suis au saint autel. J’ai appris quelque chose en général de l’esprit de M. Basseline (1), si bien que je prie notre sœur de Vauldray de s’adresser à vous pour lui choisir un bon Père de l’Oratoire (2), bien humble et bien simple, pour la conduire. Je me recommande à vos bonnes prières, qui suis en Notre-Seigneur tout vôtre.
Olier.
A Chartres, ville de la sainte Vierge, ce 13 avril 1641.