LETTRE LX1II
A LA MÊME SUPÉRIEURE
Sa reconnaissance pour les grâces dont Notre-Seigneur le comble, ses vues sur la grandeur de Dieu, qui veut qu’on s’attache à lui seul et qu’on le serve dans la pure foi (4).
[Chartres, vers le mois de juillet 1641 (5).]
Qui a Jésus a tout.
Ma très honorée Mère en Jésus-Christ,
Je ne puis vous témoigner la joie que je ressens de
(1) On ignore ce qui amena ce changement d’opinion en M. Olier, au sujet d’un ecclésiastique pour lequel, jusque-là, il avait témoigné tant d’estime et qui certainement la méritait. Peut-être en revenant de Vannes, l’année précédente, M. Vialart, son parent et son ami, lui fit-il connaître quelque manière de penser ou de faire de M. Basseline, qui, sans lui rien ôter de son mérite, pouvait le rendre moins propre à diriger utilement la sœur de Vauldray, dont la direction, comme on l’a vu, n’était pas toujours aisée.
(2) Les oratoriens étaient établis à Nantes depuis longtemps. Us tenaient le collège de cette ville, faisaient des missions et préparaient les ordinands du diocèse par quelques jours de retraite. ( Vie de M. Olier , t. III, p. 323.)
(3, 4 et 5) Sur l’autographe.
la vôtre, à laquelle je ne veux pas demeurer un moment sans répondre, pour vous exprimer l’estime que je fais de la vertu de Dieu, toujours constante et égale, d’autant plus qu’elle est pure et simple dedans nous. Je vous vois toujours égale, ma très chère Mère, pour ce pauvre petit enfant, qui, en miséricorde, croît tous les jours en Dieu par la réception de ses lumières et de ses grâces, quoique, au contraire, il augmente en infidélité.
Je n’ai point à répondre à vos désirs, car ils sont dépendants de la volonté du grand Maître, qui ne saurait être manifestée pour un moment qu’elle ne fût accomplie dans l’autre, en la vertu de l’Esprit même qui le voudrait. C’est en lui qu’il me faut vouloir connaître et faire tout : hors de lui, rien du tout. Et par lui seul, je pourrai attendre cette miséricorde de vous pouvoir visiter, et être auprès de votre âme que je chéris et que je vois plus clairement mille fois que la mienne.
Cette pauvre petite, elle est toute dénuée et dépouillée de tout, même de Dieu dedans ses dons, hors de ceux de la foi. Je la vois, comme une nuit cachée, obscure, basse, dégagée, séparée de tout et de Dieu même qui désire qu’on ne se répande point en ses dons, et qu’on
Le soulagement éprouvé par M. Olier à Chartres, au mois d’avril, n’avait été que momentané; « son pauvre esprit, dit-il, s’était bientôt rebouché « ; mais deux mois plus tard, le 5 juin, jour de l'octave de la Fête- Dieu, se trouvant encore à Chartres, et entendant le son des cloches qui annonçaient la solennité, il fut pénétré de joie à la pensée de la gloire que Jésus hostie rendait partout à son Père. {Vie de 31. Olier, t I p. 316-318.)
Cette lettre peut être de la fin de juin ou du mois de juillet; elle est sûiement antérieure au 12 août, jour où il parla à la sœur de Vauklray de son prochain voyage de Bretagne, dont il ne savait encore rien en écri* vant à la mère de Bressand.
ne s’appuie en autre qu’en lui seul et sa propre substance. C’est en lui qu’il faut subsister, vivre et se mouvoir. C’est cette essence vivifiante, soutenante, éclairante en la foi ténébreuse et obscure (quand elle éclaire purement et sans les nuages grossiers de la lumière épaisse) qui, alors, est resplendissante et se fait apercevoir à l’âme par son impureté. Une foi vive, obscure, nourrissante en pureté, soutenante en simplicité, c’est tout, est-il pas vrai? C’est Dieu même répandu dedans nous et qui ne souffre plus, par la jalousie qu’il a pour nous, que nous aimions et embrassions quoi que ce soit hors de lui-même. 11 est jaloux jusqu’au point de l’être de ses propres dons, et, craignant qu’on les aime et qu’on s’y attache, il les retire de nous e nous en prive pour nous mettre à sa merci et nous obliger d’avoir recours à lui unique, à lui pur et simple, sans autre vue, autre détour et autre amour que lui seul en la terre comme au ciel.
Adieu, ma très chère âme en Jésus-Christ.
LETTRE LXIY (1).
Il lui parle de l’abbesse de Fontevrault, lui annonce le voyage qu’il espère bientôt faire en Bretagne, et la remercie de quelques objets de piété qu’eUe lui a envoyés.
[12 août 1641.]
Jésus, Maria.
Ma très chère fille, Notre-Seigneur Jésus-Christ possède entièrement notre cœur.
J’ai vu ce matin madame votre abbesse, qui, au
(1) Sur l’autographe.
milieu de ses affaires, dont j’espère un heureux succès, n’oublie pas sa maison de la Régripière (l). Elle m’a témoigné désirer entièrement que j’y pusse faire un tour pour tâcher à renouveler les sentiments de Notre- Seigneur qui peuvent s’être ralentis. Plût à mon bon Dieu qu’il ne m’en jugeât trop indigne! je le ferais de très bon cœur, et, tout misérable que je suis, je m’offre à lui pour vous aller servir, vers ce mois de septembre, mais non pas si longtemps comme je le souhaiterais; car notre chère Compagnie fait état de s’en aller en ce temps faire un pèlerinage à Notre- Dame de Saumur (2), dont je pourrais prendre le temps pour vous aller visiter. Si je puis en ce peu de séjour vous aider à votre salut, qui m’est autant et plus cher que le mien, je le ferai de très bon cœur. En attendant, priez Notre-Seigneur qu’il ne permette pas que ce voyage s’interrompe et que nous puissions accomplir sa sainte volonté.
Je vous prie m’excuser si j’ai tant différé à vous remercier d’une boîte que je croyais d 'agnus Dei seulement, et que depuis j’ai vue remplie de fort beaux ouvrages, ne l’ayant ouverte que ces jours passés, que j ai été employé à faire le catéchisme dans la ville de Chartres (3). Ce sont de vos charités ordi-
(1) La Vie de M. Olier fait connaître en détail l’affaire qui avait amené 1 abbesse de Fontevrault, Jeanne de Bourbon, à Paris ; elle dit aussi 1’lieureux succès qu’eut le second voyage de M. Olier à la Régripière, où toutes les religieuses embrassèrent généreusement la réforme. (T. I, p. 317-318.)
(2) Voir, sur le pèlerinage de Notre-Dame des Ardilliers, près Saumur, la Vie de M. Olier , 1. 1, p. 365.
(3) Depuis plusieurs mois, les disciples du père de Condren s’étaient fixés à Chartres pour essayer d’y commencer un séminaire, conformément aux vues de leur saint directeur : mais leur entreprise n’eut pas alors le succès qu on avait lieu d’attendre du zèle et de la générosité avec lesquels ils s y livraient. Les moments de la Providence n’étaient pas encore
naires dont je vous souhaite toujours remplie envers Dieu. Je vous suis très obligé de vos bontés et vous puis assurer que vous aurez part à la ferveur que pourront donner ces présents aux enfants que la bonté divine nous adresse. Je suis, en attendant l’issue de nos desseins, ma très chère fille, votre très humble et très obéissant serviteur.
Olier.
Paris, ce 12 août 1641, jour de Sainte-Claire.