LETTRE LXXI
A LA MÈRE DE BRESSAND
Après quelques conseils à l’adresse d’une personne encore novice dans la dévotion, il parle de la mort de sainte Chantal et dit en quel esprit cette perte doit être envisagée par les religieuses de la Visitation.
[Vaugïrard, janvier 1642 (2).]
Ma très honorée Mère,
Vive Jésus en vous et en tous ! Je vous envoie la lettre de Mlle de Portricq, que je souhaite de tout mon
(1) Sur l’autographe dont la CCXIID des imprimées reproduisait une grande partie.
(2) Sainte Chantal mourut à Moulins, le 13 décembre 1641. La lettre
cœur continuer comme elle a commencé. Je lui conseille de s’adresser à vous pour lui expliquer le remède que je lui donne contre ses faiblesses à résister au monde, à cause que je ne lui étends pas au long. Je ne sais si elle en sera capable et s’il se trouvera dans la conduite de son confesseur. Je lui conseille donc, quand elle se sentira faible, soit pour résister, soit aussi pour entreprendre quelque acte généreux (ce qui est nécessaire en ces commencements pour attirer grâce de Dieu) , qu’elle se donne à Notre-Seigneur pour trouver force en lui, et pour apprendre à bonne heure qu’il faut chercher hors de soi la vertu pour agir saintement, afin qu’elle pratique aussi ce que Notre-Seigneur commande, dans l’abord, à ceux qui veulent faire profession de le suivre : qu’ils se laissent eux-mêmes, c’est-à-dire, qu’ils se méprisent eux-mêmes comme principes qui ne sont bons pour opérer le bien et qui ne peuvent contribuer qu’au mal. C’est une pauvre chose que de nous, et nous avons étrangement gâté les dons de Dieu qu’il avait faits pour s’honorer et se glorifier, et qui ne sont plus propres qu’à le déshonorer; car tout ce qui part de notre esprit et de notre corps est à déshonneur à Dieu. Il faut que ce soit un autre principe qui fasse les choses saintes et saintement à la gloire de Dieu et qui est en nous-mêmes, à savoir, l’Esprit de Dieu, l’Esprit de Jésus-Christ, qui doit être le principe de nos œuvres
de M. Olier paraît être une réponse à celle que la mère de Bressand lui écrivit dans cette pénible conjoncture. Elle se place assez naturellement dans le mois de janvier 1642. C’est la première écrite de Vaugirard qui nous soit parvenue. M. Olier, avec l’abbé de Foix, M. du Ferrier et M. Picoté, s étaient retirés dans ce village, après l’insuccès de Chartres, et ils y jetaient les fondements d'un séminaire qui, par la bonté de Dieu, réussit au delà de toute espérance humaine. ( Vie de M. Olier, t. I, p. 332 et suiv.)
pour pouvoir être agréables à son Père. C’est ce principe universel de tout bien, comme il se nomme dans saint Jean : Principium qui et loquorvobis : principe qui vous parle. C’est de quoi il est bon d’abord d’instruire cette bonne âme, si vous la jugez susceptible de cette doctrine.
J’attends de vos lettres pour savoir de vos nouvelles, et si vous n’êtes point lassée de voir nos longues impertinences. Votre douleur m’a touché pour votre perte (la mort de sainte Chantal) ; mais, si vous êtes bien chrétienne, vous trouverez au ciel dès maintenant, avec plus d’utilité, d’efficace et de sainteté, ce que vous possédiez grossièrement dessus la terre. Vous en jouissiez à la façon d’Adam, et parce qu’elle en était dans 1 état, et parce que vous en usiez par des voies terrestres, témoin votre tendresse et votre affection si sensibles; car, si vous l’eussiez seulement chérie en Dieu et dans la charité, elle, étant toute la même, et, bien plus, étant dans l’état de la gloire et dans sa consommation, vous ne l’auriez perdue de vue, vous l’auriez présente à vous et vous auriez commerce, liaison et communication avec elle dans la voie de la foi, qui tient tous les chrétiens liés en parfaite société, en quelque état qu’ils soient. Sommes-nous donc pas bien loin de notre compte, ma très chère Mère, quand nous pensons être séparés et dépouillés de tout, quand nous croyons
vivre seulement en charité?
On dit, pour s’excuser : C’est qu’elle était utile àl ordre, et je regrette la perte de l’ordre; mais, ma chère Mère, c’est notre appui charnel que nous pleurons ; c’est notre amour charnel pour qui nous soupirons ; car, ma très chère Mère, la bienheureuse Mère de Chantal n’est pas moins pleine de charité pour l’Ordre; elle n’a pas
moins de vue de tout l’ordre ; elle n’a pas moins d’efficace pour tout l’ordre : elle est en Dieu, elle est consommée en lui, qui estl’amour, la sagesse et la puissance infinies : elle vous aime et tout l’ordre par cet amour; elle vous voit et tout l’ordre par cette sagesse et connaissance; 1 éclairant de toute part, elle l’assiste et le secourt dans tous les endroits où il est étendu, non plus par les faibles secours de sa plume et de ses avis, mais par l’efficace et la vertu divine où elle est entrée, et dont elle fait les effets que les cœurs bien disposés se sont rendus capables de porter. Notre-Seigneur, lequel, pendant son séjour de la terre, se servaitde moyens humains, faibles et infirmes, sortablement à l’état de l’infirmité de sa chair, ne faisait que des effets communs et voyait des fautes très lourdes et des défauts grossiers en ses disciples, où ses miracles, ses prières et ses opérations ordinaires à sa condition d’enfant de l’homme et de son infirmité n’apportèrent les remèdes, pendant trois ans et plus, que quelques visites après sa résurrection et la mission puissante de son Esprit, étant entré en la vertu de Dieu son Père, opérèrent puissamment : tant est grande la force et la vertu d’une âme en Dieu.
C’est une belle leçon que nous fait ce pauvre Canada, nouvellement converti, dans la relation de cette année : « Que c’est porter envie au bonheur des chrétiens que de pleurer leur mort. » Si ces jeunes convertis disent ces choses, que faut-il que nous disions, nous qui sommes affermis dans notre croyance par cette grande assiduité à l’oraison, qui nous découvre la vérité de ces choses et qui nous met en évidence, par la lumière de Dieu, ce que la foi cache pour l’ordinaire à la plupart des chrétiens qui ne s’adonnent point à cet exercice de lumière ?
Je ne vous puis celer que je sentis votre mal devant vous, et, pour prévenir vos souhaits, je demandai beaucoup à Dieu, mais, dedans mes tiédeurs et faiblesses ordinaires, qu’il lui plût prendre nouvelle protection de votre ordre, à présent que ce secours sensible était absent, et celle dans les mains de laquelle il semblait porter et diriger votre Institut. Il le fera et sans doute les âmes bien fidèles éprouveront ce que c’est que de se confier en lui. Je le prie tout de nouveau qu’il vous donne son esprit d’enfant, esprit de confiance et d’abandon entre les mains de votre Père, qui a plus d’amour et de soin de votre chère âme que vous ne le pourriez concevoir. Je vous suis en son amour, ma très honorée et très chère Mère, très humble et très obéissant fils et serviteur.
Olier.
Je ne sais que récrire à ma sœur de Yauldray sur ce que vous m’écrivîtes. Je vous prie lui mander qu’elle m’écrive : pour ce que vous me dites de vos intérêts en cela, il me semble que cela choque la simplicité chrétienne.