A UNE RELIGIEUSE DE LA RÉGRIP1ÈRE
H loi parle de l’obligation qu’elle a de mourir à tout pour ne vivre qu’à Dieu seul, ainsi qu’il lui est ligure par son babit.
[Probablement avant le 15 août 1642 (3).]
Ma très chère fille.
Je viens de recevoir votre lettre, qui m’a donné bien de la joie, voyant les sentiments et les dispositions qui sont en vous, par la bonté de Dieu et de son Saint-Esprit. C’est à lui à faire ses œuvres, et hors de lui il n’y a que vanité, qu’embarras et qu’inutilité. Je le prie de régner en vous, et d’y détruire comme roi et prince absolu tous ses ennemis, qui voudraient s’y élever à son préjudice et au vôtre. C’est lui qui vous doit détruire, et vous immoler en tous vos mouvements, je veux dire en tout ce qui est de propre en vous, et qui n’est point de lui, car il doit seul vivre en vous, et y
(1) C’était la XXIXe des imprimées.
(2) Le costume que M. Olier décrit dans cette lettre'étant celui de Fontevrault, il est bien vraisemblable que cette lettre est adressée à une religieuse de la Régripière, M. Olier n’ayant guère eu de relation avec les religieuses de cet ordre, en dehors de celles qu’il avait connues à la Régripière.
(3) Ne trouvant plus de trace certaine de la correspondance de M. Olier avec les religieuses de la Régripière, on a pensé que celle-ci pouvait recevoir cette date approximative et occuper ce rang.
tenir sans cesse la chair sous ses pieds. Il doit toujours y vivre le tonnerre à la main pour foudroyer ses ennemis , et pour ne souffrir rien qui s’oppose à ses adorables volontés.
Il faut, ma fdle, que vous soyez vivante en Dieu et morte en vous-même. Il faut que vous soyez comme un crucifié, morte en la chair, et comme un Jésus animé dans l’esprit. C’est pourquoi vous portez une robe blanche avec le rochet, qui marque la vie divine de Jésus- Christ : et vous avez par-dessus une robe noire, qui marque sa vie extérieurement crucifiée en la chair. Prenez donc garde de ne point vivre selon la chair, et de ne souffrir jamais qu’elle soit principe de vos en (reprises et de votre conduite. Soyez soigneuse de renoncer à tout ce qui est d’elle en ce que vous entreprendrez, soit en particulier, soit en public. Que tout soit mort en vous, ou bien mortifié aussitôt que vous y verrez quelque marque de vie. Car quand tout ne serait pas mort, vous trouverez cet avantage en ce qui pourra renaître, qu’il vous fournira de quoi immoler à tout moment à Dieu.
Que votre esprit soit un esprit de religion envers Dieu, et cju il prenne son plaisir au sacrifice de soimême. C est en cela que consiste la vraie religion, qui sacrifie à Dieu tout ce qui est d’impur, afin de laisser vivre dans l’âme la pureté du Saint-Esprit. Laissez-le régner et vivre en liberté dans votre cœur, afin qu’il vous élève à Dieu en sa simplicité. L’esprit de pénitence dont vous faites profession, et vous la devez faire toute votre vie, vous doit être uni et mêlé avec celui de religion, et lui doit servir de fondement. L esprit de Jésus-Christ comprend tout esprit en toute disposition sainte : et pour cela une vertu est toujours
jointe à l’autre, quand elle est en nous par l’Esprit de Jésus-Christ, et l’une sert de préparation à l’autre : si bien que ce que vous faisiez sur vous autrefois par principe de punition, de vengeance et de satisfaction, qui est de vous anéantir pour Dieu, d’ôter et d’étouffer les sentiments de la chair avec tous ses mouvements propres et tout ce qui est de vous-même en vous, vous le devez faire maintenant par principe de religion. La chair et tout ce qui est de propre en nous, et que l’on nomme nature, ne peut être que principe de mort, ou du moins il ne saurait jamais nous appliquer qu’à nous-mêmes, et jamais ne peut nous élever à Dieu.
C’est pourquoi il faut laisser agir et régner en nous ie divin Esprit, qui veut être le principe de notre vie. Écartez-vous aussi de tous retours sur vous-même, et de toute application à votre personne , car sous prétexte de perfection, vous vous embarrasseriez par amourpropre. Laissez-vous à l’Esprit, et le priez qu’il vous détruise vous-même, et que vous lui soyez fidèle pour le souffrir et y coopérer. Mais après cela ne vous amusez plus à vous, ni à ce que vous êtes, ni au progrès que vous faites; car vous n’en pouvez pas juger. Dieu seul le peut et le fait. Il faut aller à votre devoir, et vous abandonner à la vertu et à la direction de son esprit pour le glorifier en tout, et pour lui plaire, lui laissant le soin de tout ce qui vous regarde, et ne pensant qu’à ce grand objet, qui vous purifiera et justifiera en le servant. Lui seul doit être l’occupation de votre esprit, et l’application de votre âme, comme il l’est des bienheureux. Ils sont si occupés de Dieu seul et si pleins en tout eux-mêmes de ce divin Tout, qu’ils vont partout où il les envoie sur la terre, sans le perdre jamais de vue, et qu’ils le servent auprès du
prochain en tout ce qu’il désire, sans cesser de le bénir et de le glorifier de tout leur cœur.
Je prie Notre-Seigneur qu’il vous fasse vivre de cette vie religieuse du ciel, où la religion et le culte de Dieu s’exerce et se pratique en perfection.