‹ Lettres de Madame de Maintenon (volume 2)Chapitre 16 sur 80 · LETTRE XI · texte numérisé non relu

LETTRE XI

Sur la Prière,

TE me reproche , madame, d'avoir été ^ trop long-temps sans écrire à ma sœur R . . (i) , ma très - chère filie en N. S. , pour laquelle je me sens de plus en plus un zeîe ardent. Elle se purifie dans les peines et dans les croix de son état: c'est, cerne semble, le mystère de Dieu sur elle : il la perfectione par les croix et les dégoûts qu'il lui fait trouver dans im état qui n'attacheroit que trop une ame mondaine et ambitieuse , et qui seroit un très-grand piège , si elle en étoit enivrée. Je n'ai jamais pu me résoudre de partir pour ma visite que je dois commencer lundi , sans lui écrire quelque chose sur ses dernières redditions : elle

(*) Quand M. de Chartres avoit quelque chose de secret à écrire à Me. de Maintenon , il lui écrivoit sous un nom supposé : telle est cette lettre adressée à ma sœur R . , . , parce ^u'il y est parlé du devoir conjugal.

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aura à Pavenir pîus souvent de mss lettres : je sais qu'elle veut que tout passe par vous. J'ai observé dans ses deux derniers écrits, que sa peine journalière regarde sa prière : j ai peur que la pensée ou elle est , qu'elle s'acquitte mal de cette pratique , ne se tourne en tentation , et que , <:royant y perdre tout son temps , elle n'y trouve pas cette sainte joie et cette confiance qui fait approcher de Dieu avec ferveur et avec cette faim salutaire des choses spirirituelles , qui en chasse les dégoûts et l'abattement. Je puis l'assurer que , malgré toutes ses distractions , elle prie que Dieu l'écoute , et qu'elle s'avance. J'en ai des preuves suffisantes ; désirer de prier, c'est prier : craindre de prier mal , s'humilier de sa dissipation , et de sa froideur , c'est prier : demander l'esprit de prières , c'est une bonne prière: aller à la prière malgré son dégoût et ses distractions , c'est prier. David étoit quelquefois réduit à cette manière de prier : Tai désiré de désirer , Seigneur y vos justifications en tout temps. Consulter Dieu en toutes ses actions, les ofirir, les rapporter à Dieu , c'est prier : écouter Dieu au-dedans de soi ^ cacher dans son cœur ses paroles saintes, qui renouvellent et fortifient , s'en entretenir intérieurement

A Mad. de MaINTENON. 4£

neurcment au milieu du monde pour ne . point offenser Dieu , c'est une excellente prière ; dire à Dieu dans son indigence ces paroles du Prophète : Jihaisse\, sel^ gneiir , fotre oreille , et exauce?^ - ttigl , p.irce que je suis paiare et dans le besoin ^ c'est prier , malgré la sécheresse et l'impuissance de son cœur. Vivre de la foi , de l'espérance, et de la charité , c'est prier : et les justes , qui ont toujours aa fond du cœur les désirs que ces vertus inspirent , prient sans discontinuation. Ce qui trompe notre chère fille, c'est qu'elle ne distingue pas assez les différents fruits de l'oraison. St. Thomas dit qu'il y en a trois : le premier , c'est de mériter la vie éternelle ; le second , d'obtenir les autres biens qu'on demande; îe troisiem^e , est un certain rassasiement spirituel , qui console , qui soutient , qui fait oublier les choses terrestres , et goûter la présence de Dieu. Il est vrai que îes distractions sont un obstacle h ce dernier effet de la prière : mais elles n'empêchent point les deux premiers, à moins qu^elles ne deviennent volontaires.

J'exhorte donc ma très- chère fille, k

ne point s'abattre par les inégalités qu'elle

trouve tous les jours dans ses oraisons :

Dieu assurément n'a pas détourné sa mi-

J'ome IX, (^i 5) C

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séricorde , ni l'esprit de prière de sa servante : son encens monte jusqu'au trône du Tout-Puissant ; sa prière n'est jamais sans mérite ^ ni sans impétration , quoiqu'elle soit souvent sans ce ras- asiement dont parle St. Thomas. La volonté de prier , et l'attention qui a donné commencement à la prière, est censée persévérante , malgré les distractions , tant qu'elle n'est pas rétractée. Le temps manque à ma sœur R.... , les œuvres de son état la partagent : les affaires l'occupent, la remplissent, et la suivent par-tout : mais elles sont de IJieu et pour Dieu. Dieu écoute la préparation de son cœur; et selon la parole de David , le législateur qui lui a prescrit les nécessités et lesloixdesa vocation , {ui donnera sa bénédiction ; elle ira de vertus en vertus : elle verra le Dieu des dieux en Sipn. St. Augustin écrit à une dame , nommée Proba , que les Solitaires d'Egypte faisoient de fréquentes prières , mais courtes , et comme des oraisons jaculatoires , de peur que le goût de prier , et l'attention ne s'afîbiblît , ou ne s'évanouît parla lassitude des longues prières : d'où il conclut qu'on ne doit pas forcer sa prière pour la faire longue, quand la longueur y fait trop d'obstacles ; et qu'on y doit persévérer plus long-temps , quand

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la bonne volonté et l'attention se soutiennent avec plus de persévérance. Cette maxime peut aider ma chère fille à se déterminer franchement , selon son temps et ses différentes dispositions : elle peut suppléer , par de courtes prières et pac des retours fréquents vers Dieu , au temps que les affaires ou sa langueur lui auroient dérobé. Je lui conseille d'user souvent intérieurement des demandes du Pater :

c'est la prière par excellence : elle renferme tout ce que Ton peut demander :

nous la répétons sans cessse dans notre office : et toute bonne prière , dit St, Augustin , se réduit toujours à quelque demande de l'oraison Dominicale.

Je prie pour ma chère fille plus instamment que jamais : je demande à Dieu qu'elle ne succombe pas dans les occasions pénibles qu'elle m'a marquées dans une de ses redditions ; c'est une grande pureté de préserver celui qui lui est confié » des impuretés et des scandales où il pourroit tomber : c'est en même - temps un acte de patience , de soumission , de justice et de charité : je regarde comme une merveille de la grâce , que Dieu lut ait donné l'amour de la vertu des épouses de Jesus-Christ ^ dont elle devoit être la mère : j ^espère qu'elle participera à leurs

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prérogatives , à cause de la préparatioïîde son cœur, il faut cependant , malgré cette inclination , rentrer dans la sujétion que sa vocation lui prescrit : il faut servir d'asile à un homme foible , qui se perdroit sans cela : il faut qu'elle l'aide à Tnarcher y comme Elisabeth et Zacharie , dans toutes les justifications du seigneur. Quelle grâce d'être l'instrument des conseils de Dieu , et de faire par pure vertu ce que tant d'autres femmes font sans^ Tnérite , ou par passion ! Une ame juste se purifie dans les états que Dieu à sanctifiés : bientôt elle sera comme les anges du ciel : là cesseront les sujétions de la vie présente : ma sœur R.... n'aura plus qu'à suivre l'Agneau par-tout où il ira.

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