‹ Lettres de Madame de Maintenon (volume 2)Chapitre 22 sur 80 · LETTRÉ XVIII · texte numérisé non relu

LETTRÉ XVIII

Sur Vamour-propre , etc.

J^Ai lu , madame , vos redditions. J'en suis bien consolé : je vois que vous ne vous endormez pas , et que vous avancez à mesure que votre salut approche. La sentiment n'est pas toujours le même :

mais toujours la même volonté et le même désir d'avancer. Je ne doute point que Dieu n'ait accompli en vous cette promesse , Si quelqu'un m aime , mon père Vaimera : nous viendrons à lui , et nous ferons notre demeure en lui. Avoir la péché en horreur , le monde en mépris ; être au-dessus de ses erreurs , de ses vaines espérances ; mettre son trésor dans le ciel , sa fin dernière en Dieu , sa confiance en J. C. ; servir Dieu en paix ; être délivrée des remords qui bourrelent les mauvaises consciences ; se reprocher la moindre tiédeur : vivre de la prière , des sacrements , des bonnes œuvres ^ de l'amour de Dieu ; souffrir en patience la vie , attendre la mort avec confiance ; désirer le règne et Pavénement de J. ,C. ; porter sa gloire et sa croix devant Iqs

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rois et les princes de la terre ; répandre par-tout CQiiQ odeur de vie , dans les lieux même que les méchants remplissent d'une odeur de mort ; persévérer , depuis quatorze ans que j'en ai connoissance , dans l'exercice de ces vertus ; joindre à tout cela une attention continuelle aux, intérêts de la foi , des pauvres , de l'église 5 de l'état ^ du roi , ce n'est pas là TefFet d'une grâce passagère , mais de la présence habituelle et de la demeure du. • Dieu de toute grâce et de toute consolation. Louez Dieu , madame , et remerciez-le de toutes vos forces , et dites 5 après la Ste. Vierge : Le Tout- Puissant a fait en moi de grandes choses , il a regarde la bassesse de sa servante.

Vous êtes souvent triste, mais vous faites de votre mieux pour ne pas succomber : vous portez avez courage toutes vos croix : c'est un grand point dans la vie chrétienne. Je me réjouis de voir qu'une de vos craintes ordinaires soit d'être trop aimée du roi , trop consiénrée de toute la cour , trop exposée d;c respects et à la complaisance de tout ae monde. Tant que le monde sera votre îcroix , il ne vous séduira pas. Les méditations sur la mort , qui troublent si fort les mondains ^ vous consoleront avec

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tous les enfants de Dieu qui désirent leur père.

Vous ne sentez pas les effets de îa communion : aussi ne sont-ils pas visibles , comme les choses qui tombent sous nos sens : mais vous avez en vous la vie , qui en est le principal fruit : Comme je vis pour mon Fere ^etc. Et encore : Celui qui mange ma chair , etc. : et vous devez bientôt attendre celui-ci : Qui mangera le pain^ vivra éternellement, V ous fréquentez ce sacrement , selon les invitations que vous en ont fait les serviteurs du grand père de famille ; mais vous y portez la robe nuptiale : vous ne vous en dégoûtez point , vous n'y tombez point dans la familiarité qui engendre le mépris et la négligence , comme les âmes vaines et dis*^ sipées qui y vont par routine.

Vous craignez la souffrance ; mais vousvous y offrez, et vous mettez votre confiance en Dieu qui connok votre foiblesse , et qui certainement ne permettra pas que vous en ayez au-dessus de vos forces , mais qui achèvera par là son CEUvreen votre cœur.

Vous desirez la mort par haine pour !e monde ; mais vous ne haïriez pas le monde, jusqu'à désirer la rar.rt , si vous i/aimiez Dieu plus que toutes les ckosfs

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de ce monde. Vous priez beaucoup : vous avez un grand désir d'être sainte , et quelquefois votre ferveur se fait sentir extraordinairement à vous : vous offrez beaucoup à Dieu pour les affaires générales , et sur-tout pour celles auxquelles vous prenez un intérêt particulier. ï^ous conser^'e^ encore néanmoins des impeijections qui vous attristent : vous desircT^ eii' core d'être aimée , et vous n^avance\ guère ^ dites- vous , dans le renoncement à vous-^ même. Il ne faut pas désirer d'être haïe : et dans la place où vous êtes, je ne désire pas pour vous , que vous soyez oubliée. Mais désirez d'être aimée comme Dieu le veut , et pour le faire mieux aimer : les personnes publiques doivent être aimées pour faire mille biens. Ne croyez pas y madame , que le renoncement évangéîique consiste à ne vous point aimer , et à 3i'êrre point aimée. St. Augustin vous dira , madame , qu'il faut prescrire à l'homme la règle de l'amour, c'est-à-dire comment il se doit aimer d'une manière qui lui soit utile: car c'est une folie de douter qu'il doive s'aimer de cette sorte : il faut encore lui apprendre comment il doit aimer son corps , en lui donnant ses besoins d'une manière sage et réglée»

Celui-là vit justement et saintement , qui

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sait estimer chaque chose selon sa valeur : et cehri-h'i le fait et a une charité bien réglée , qui n'aime point ce qu'il ne faut point aimer , qui aime ce qu'iî faut aimer , qui n'aime pas trop ce qu'ail faut peu aimer, et qui n'aime pas également ce qu^ii faut plus ou moins aimer. Je veux encore rapporter ici , pour votre plus grande instruction , ce que dit St. Bernard sur la. même matière, w Donnez-moi, dit il , un fy homnie qui aime Dieu de tout son »? cœur , le prochain .y en tant qu'il a de 7i l'amour pour Dieu , et ses ennemie yy comme les pouvant aimer quelque jour ; « qui ait une affection plus tendre et plus «naturelle pour ceux dont il a tiré sa » naissance temporelle , à cause de la >3 liaison du sang , et une affection plus ?> abondante pour ceux qui l'ont instruit >i dans la piété , à cause de l'excellence » de la grâce qu'il a reçue par leui: »5 moyen; un homme qui se porte vers 9i toutes les autre-s choses par un amour n de Dieu , réglé selon la sagesse , qui » méprise la terre, aspire au ciel , use du fy monde comme n'en usant pas , qui fi discerne par un goût intérieur les choses » dont il faut jouir de celles dont il faut » simplement user , en ne s'appliquant 7> aux choses passagères que passagère-»

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w ment, et autant qu'il est nécessaire poue 9) en tirer l'usage dont il a besoin, mais en ?) se portant aux choses éternelles par un ?> désir éternel : donnez-moi , dis- je , un 9) tel homme , et je ne ferai point diffify culte de l'appeller sage , parce qu'il ?) goàte les choses selon qu'elles sont , et ?> qu'il peut dire , avec vérité et sûreté , 7) que Dieu a ordonné la charité en lui "*

Le péché , ce qui y conduit, les passions , la concupiscence , l'ignorance de nos devoirs, l'erreur , l'hérésie , la cabale qui les soutient y les guerres de l'état,, l'accablement des peuples qui leur ôte la piété , qui les porte au murmure , à l'in-^ justice , toutes les tentations du diable pour nous ^^erdre , voilà ce qu'il ne faut pas aimer. Ce sont ces maux dont nous demandons d'ôîre déhvrés dans l'oraison dominicale. Tout !e reste qui tend à notre utilité ^ à celle du prochain , à la gloire de Dieu ,doiî être aimé selon l'ordre de la charité.

Ainsi, selon les instructions des Sts.

Pères , la vraie charité consiste à rejeter îout ce qui est un vrai mal , h n'aimer «que ce qui doit être aimé ^ les biens du corps-selon que l'évangile permet de les aimer et d'en user, leur préférer les.biens d-e i'ame , entre ceux-ci avoir une pré=»

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îdiîection pour les meilleurs , c'est-à-dire pour ceux qui vont le plus à notre sanctification et à la gloire de Dieu. Aimez^ Dieu pour Tamour de lui-même , et mut le reste par rapport à lui : souvenez - vous de cette maxime très-certaine de St. Augustin : >? Celui - là , Seigneur ! vous w aime moins qui aime quelque chose hors j* de vous , qu'il n'aime pas pour l'amour w de vous. " Etj c'est là la doctrine de St. Paul , que vous reconnoissez pouc un auteur qui ne trompe point.

Les Sts. Pères remarquent qu'il y 3< des justes qui ont souvent besoin des motifs de la crainte : d'autres sont encore assez foibles pour avoir besoin de s'animer très-souvent par les espérances des biens temporels ou spirituels qui sont distingués de la jouissance de Dieu même»d'autres enfin ^ qui n'agissent ordinairement que pair un motif de l'amour de la possession de Dieu même. Ils appeî« lent les premiers, des esclaves, parce qu'ils sont trop touchés des peines quiconduisent ordinairement les esclaves : ils donnent aux seconds le nom de mercé^ ïiaires, parce que les récompenses qui sont hors de Dieu , et qui sont une es« pece dlntérêt distingué de Dieu, ont encore trop d'ascendant sur leur cœur ^.

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les troisièmes sont appelles enfants , parce que c'est le caractère des entants d'aimer leur père , et de prévenir ses désirs. Les Sts. Pères néanmoins , qui ont mis ces esclaves et ces mercenaires au nombre des justes , ont supposé qu'ils étoient disposés à ne pas abandonner la voie de Dieu , quand il n'y auroit point d'enter , ni de paradis^: car, sans cela, ils ne seroient pas justes, quoiqu'il soit vrai qu^ils ii\'jbéiroient pas si facilement et si parfaitement aux commandemenis de Dieu , si ces motifs intéressées de crainte et d'e<^pérance ne les animoicnt. Quant aux enfants et aux épouses, le motif qui les touche le plus ordinairement et le plus tendrement , c'est le pur amour de Dieu : ils disent avec le prophète : Qu est-ce que je veux dans le ciel et s aria terre , sinon vous ? vous êtts le Dieu de mon cœur , et mon unique partage pour jamais. Ils ne sont pas sans crainte : mais ils n'ont ordinairement que celle que l'Ecriture dit devoir demeurer dans le siècle r'es siècles , c'està-dire , cette crainte chaste , la crainte de ne pas aimer, la crainte d'offenîer, qui est cependant sans trouble , parce qu'on sent par la grâce qu'on ne <.e séparera jamais de Dieu : ce n'est pas la crainte de la peine ^ qui fait frémir si

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souvent les esclaves. Les enfants ne sont pas sans récompense ; mais cette récompense est Dieu même : c^est celle dont le prophète David vient de parler : Le Dieu de mon cœur est mon partage pour toujours. C'est là cette grande récompense que Dieu proposa à Abraham , le père des parfaits et le mt;dele des vrais enfants. Je serai moi-même son excessive récompense. St. Pau! étoit un vrai enfant : il vous montre la voie que vous avez à suivre : il ne craignoit que de perdre J. C. il n'aspiroit qu'à le posséder : il n'avoit d'amour que pour lui , et par rapport à lui : Qui nous séparera de V amour de J. C. ? dit-il aux Romains : sera-ce la tribulation , la souffrance y etc. Ni la crainte , ni l'espérance des esclaves et àes mercenaires ne remplira cette grande ame: J. C. est son trésor , sa consolation , sa récompense, sa crainte , son espérance, son amour , sa science , sa sagesse^ sa gloire , sa force , son tout. Heureux apôtre , à qui tout paroît une perte en comparaison de J. C. Ce que je conside^ rois autrefois comme un avantage , dit-il ^ 772^ semble , à cause de J. C. , une perte : tout me paroit un désavantage à cause de cette haute connoissance de J. C. , pour r amour duquel je me suis privé de toutes choses.

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Si nous avons certaines obscurités erï cette vie , et qu'il soit de notre perfection d'en être éclaircis Dieu nous découvrira ce que nous en devons savoir dans la suite. Profitons, en attendant, èes connoissances où nous sommes parvenus , et demeurons fermes dans les saintes règles que Dieu nous a révélées, îl me semble , Madame , que St. Paul vous parle ici au cœur : regardez tout comme rien en comparaison de J. C ; îâchez d*user , pour votre avancement , de ce que vous connoissez.dejà , et de ce que vous goûtez. Oubliez ce qui est derrière vous , et vous avancez vers ce prix éternel , qui est Dieu même. Aimezle , possédez- le y glorifiez-le autant qu'il est permis à une créature , pour toute Féternité. S'il vous manque quelques nouvelles lumières , Dieu vous fera con=noîire et goûter bientôt tout le reste.

Vous êtes , je vous assure , au premier rang des justes ; vous êtes enfant : vous aimez Dieu purement, gratuitement :

vous le serviriez de tout votre cœur , quand il n'auroit fait aucune menace, ni promis aucune récompense. J'ai toujours remarqué dans votre attrait ce sentiment d'enfant : voici le temps de s'avancer, J. C. s'avance à nous ; il veut vous coU'^

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soler : n'aimerez-vous pas de plus en plus celui qui vous a tant aimée , qui vous a prévenue , qui veut être aimé de vous sans mesure , qui ne vous demande rien tant que votre amour , qui , pour se faire aimer de vous, s'est fait semblable à vous ? dites-lui mille fois que vous l'aimez, et que vous ne voulez plus rien qu'en lui et pour îui tous les jours de cet Avent. Un demiamour est une insulte pour qui veut votre cœur tout entier : et celui qui le veut, a droit de le vouloir.

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