LETTRE XIX
Sur les assujettissements,
JE suis fort aise, Madame ^ d'apprendre que vous trouvez enfin le moyen de vous réserver des heures de solitude/ Ouirir la porte fort tard , comme si Von. etoit encore à dormir , chercher un asyle hors de che-{ soi ^ voilà de bons moyens pour se garantir de tous les importuns. Dans le reste du jour,vous pouvez abréger avec certaines gens qui ne cherchent qu''à vous amuser , ou qu'à vous jeter dans leurs affaires au delà des régies. A l'égard des choses journalières qui sont attachées
Si Let. de m. l'Ev. de Chartres
à vos devoirs , ou des occasions de pure providence^ quoiqu'elles soient incommodes et dissipantes y il n*y a qu'à les souffrir en paix. C'est une grande consolation de pouvoir penser que Dieu se cache sous Timportun , comme il se cache sous les amis les plus édifiants. Sous la figure de l'importun il faut regarder Dieu qui fait tout , et qui n'est pas moins attentif à nous mortifier par Timportunité , qu'à nous instruire, et à nous toucher par les bons exemples. L'importun que Dieu nous envoie , sert à rompre notre volonté, à renverser nos projets y k nous faire désirer avec plus d'ardeur le silence et le recueillement , à nous détacher de nos arrangements , de notre repos , de nos commodités , de notre goût , à humilier notre esprit pours'accommoder à celui d'autrui , à nous confondre toutes les fois que la patience nous échappe dans ces contre - temps , à exciter dans nos cay.irs une faim plus grande de Dieu , pendant qu'il semble s'éloigner de nous à cause de cette agitation. Ce n^est pas qu'il faille s'agiter et s'exposer jamais , par son propre choix, aux compagnies qui dissipent. A Dieu ne plaise ! Ce seroit tenter Dieu , et chercher le péril. Mais pour les assujettissements de providence,
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contre lesquels on se précantionne en se réservant des heures de lecture et de prière , comptez , madame , qu'ils vous sont utiles. Tout ce qui est dans la maiti de Dieu y fructifie. Souvent même les choses qui vous font soupirer après la solitude , vous sont plus nécessaires pour vous humilier et pour mourir à vous même , que la solitude la plus profonde. Marchons , selon que Dieu nous mené :
mettons chaque moment à profit , sans regarder ni le moment passé , ni le moment à venir. Quelquefois une lecture merveilleuse, une méditation fervente, et une conversation dont vous serez charmée , fiatteroit votre goût , vous rendroit contente et pleine de vous-même ^ vous persuaderoit que vous êtes bien avancée , et en vous donnant de belles idées sur les croix, ne feroit que vous rendre plus hautaine et plus sensible contre celles que vous trouveriez sur vos pas , au sortir de tous ces saints exercices. Tenez vous donc , madame , à cette règle simple : n'attirez rien qui vous dissipe; mais supportez en paix tout ce que Dieu vous donne , malgré vous , pour vous déranger. Quelle illusion ! on cherche Dieu bien loin dans des projets éloignés , peutêtre impossibles , et on ne songe pas
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igu'on le possède dès-à présent , au milieu des embarras , dans un esprit de foi , pourvu qu'on y supporte humblement et avec courage , l'importunité des créatares , et ses propres imperfections. Je n'ai qu'une chose à vous dire sur l'amour du prochain ; c'est que Thumilîté seule vous rendra traitable là-dessus. La vue seule de vos misères peut vous rendre compatissante et indulgente pour celles d'autrui. Vous me direz , que l'humilité doit produire le support du prochain ; mais qu'estce qui produira l'humilité ? deux choses , îTîlses ensemble , la produisent : ne les désunissez jamais. La première, est la vue de i'abyme de misère d'où la puissante main de Dieu vous a tirées , et au dessus du quel il vous tient encore comme suspendue en l'air : la seconde , est la présence de ce Dieu qui est tout. Ce n'est qu'en voyant Dieu , et en l'aimant sans cesse, qu'on s'oublie soi-même, qu'on se désabuse de ce néant qui nous avoit ébloui , et qu'on s'accoutume a s'appetisser avec consolation devarit cette haute majesté qui engloutit tout. Aimez Dieu, et vous serez humble : aimez Dieu , et vous îie vous aimerez plus vous-même : aimez Dieu , et vous aimerez tout ce qu'il veut^ parce que vous aimerez pour l'amour d^ lui.
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