LETTRE XXII
Sur la Communion fréquente,
JE suis ravi , madame , du désir que vous avez de profiter du temps. Un des caractères les plus remarquables des élus de Dieu , c'est l'attente de l'éternité et le détachement des choses qu'il nous faut quitter. Vous appréhendez d'être trompée , et de tromper ; que votre piété ne soit pas vraie , et que votre paix ne vietine du plaisir de faire votre volonté. Les fausses vertus ne sont ordinairement que dans les hypocrites et dans les sagç^
A Mad. de Maintexon. 93
mondains : vous n'avez jamais été des premiers , et vous avez quitté les derniers de très-bonne foi. Tout le plaisir du monde est celui de faire sa volonté : ce plaisir ne peut donner cette paix qui surpasse tout sentiment humain , que vous avez au fond du cœur. Le monde ne la peut donner , quelque promesse qu'il en fasse : c'est le fruit du St. Esprit : la vôtre vient de cette source pure qui a purifié le fond de votre conscience : rien ne peut vous l'ôter , que le péché.
Vous êtes triste lorsqu'on vous contraint : tâchez, le plus que vous pourrez , d'être égale : ce sont les mortifications de votre état. Souffrez d'être liée pour Dieu , d'être gênée , et d'être mise à la torture, s'il le faut, pour la gloire de Dieu. Vous comprendrez bien que cela ne doit pas être continuel , à moins que ce ne fût une nécessité indispensable. La vapeur, qui vous a duré quatre heures , m'engage à vous dire qu'il ne vous faut pas de trop longues prières. Votre santé n'est pas forte , et vous la devez partager entre plusieurs exercices de piété. Mais quand vous prierez , faites-le de tout v^otre ccEur : il en est du commandement de la prière comme de celui de l'amour de Dieu : vous prierez donc Dieu de
94 I-ET. i)E M. l'Ev. de Chartres
tout votre esprit , de tout votre cœur , et de toutes vos forces. J'ai grande envie de voir croître en vous l'esprit de prière : faites-la régulièrement et fervemment tous les jours y selon la mesure qui vous est marquée , et par des élévations courtes vers Dieu. Vous y pourrez donner une demi-heure de plus quand vous serez à Saint-Cyr. Notre pauvreté vient de ce que nous ne demandons pas assez , et que ce que nous demandons y nous ne le demandons pas fortement. Je vous vois, grâces à Dieu , du nombre de ceux à qui Dieu a dit par Isaïe : Vous V invoquerez , et il vous écoutera. Rien n'est plus marqué dans TEctiture, que ses yeux sont .sur les justes , et que ses oreilles sont ouvertes à toutes leurs prières.
C'est donc , madame ^ à la prière où vous aurez recours en toutes rencontres ^ surtout dans la séparation que vous allez souffrir. La prière sera votre première et principale consolation ; elle sera votre conseil , votre force , votre lumière , et votre soutien dans la tristesse et dans la joie , dans la prospérité et dans l'adversité. Vous aurez toujours de la peine de vos péchés cachés ; ne vous lassez pas d'en demander pardon à Dieu : ceux qui sont ordinairement les plus cachés , sont ceux
A Mad. de Maintenon. 95
d'antriii ; David les joint ensemble dans le pardon qu'il en demande : Purifie\moi ^ Seigneur , de mes péchés cachés , et par-^ donnez-moi les offenses d^ autrui y dont je suis coupable. Vos péchés diminuent : ils sont moins sensibles ^ moins dangereux que jamais : et Dieu vous les pardonnera aisément , si vous recourez à lui avec humilité et avec confiance. Tant que vous craindrez les péchés que vous ne connoissez pas , il sera bien difficile que vous fassiez de plein gré ceux que vous connoîtrez. Souvenez-vous que Dieu pardonne facilement les fautes vénielles, quand on ne s'y habitue pas. Il n'a pas dit : Celui qui tombe dans les petites fautes , tombera peuâ-peu dans les plus grandes ; mais celui qui méprise les petites choses , tombera pcu-à-peu. Soyez libre comme un enfant avec Dieu : parlez lui avec une entière confiance : si quelques fautes vous ôtoient cette liberté , humiliez-vous 5 demandez lui promptement pardon de tout votre cœur , et reprenez ensuite avec lui votre manière libre et enfantine. Comms un père pardonne à ses enfants , de même , dit le prophète , Dieu pardonne à ceux qui le craignent , parce qu il cônnoit leur fragilité. V ous îi'étes pas parfaite ; Dieu le sait bien ; mais voiïs
iE 4
9«^ Let. de m. l'Ev. de Chartres
espérez de le devenir : aliez donc à lui librement 5 quelque imperfection que vous connoissiez en votre ame, et dites-lui avec l'épouse : Mene^-moi , Seigneur , après vous : je courrai à F odeur de vos parfums.
Vor.s ne devez pas , madame, renoncer à la compagnie des gens de bien qui sor^t de vos amis , parce que l'amour propre vous fait la guerre en leur société :
ëlevez-vous à Dieu : priez- le qu'il sanctifie votre commerce avec eux , et ensuite soyez libre : bannissez-en la vanité , les comclrjsances et confidences qui blesseroient la charité. A cela près, communiquez-vous à eux : réjouissez-vous innocemment : vous ne porteriez pas longtemps la tristesse et la contrainte, sansaffoiblir votre santé , et peut-être sans quelque découragement. Ne resserrez point votre esprit par la crainte du plaisir et de la complaisance que vous y trouverez. Il faut accoutumer votre amourpropre à n'être compté pour rien , en ne fdisant et ne quittant rien de ce qui est utile à sa considération. Vous le ferez par 1^ mourir peu-à peu par soustraction d'aliments. Quand vous appercevez que î'hum-ur ve\n vous faire agir y résistêz-y courageu<;ement. Dieu fena de grandes choses en vous , et par vous , si son bon
A Mad. de Maintenon. 97
Esprit vous anime et vous conduit : le temps est venu de passer à une nouvelle vie : que ce ne soit plus vous qui viviez , mais que Jesus-Christ vive en vous. A quoi serviroient toutes vos communions , si vous n*étiez pas peu-à-peu transformée en une nouvelle créature ? A la cour , on prend tous les jours des manières , et Tesprit de ia cour : la vie que vous menez veut donc que vous vous remplissiez de plus en plus des manières et de l'Esprit de Jesus-Christ.
Je vous encouragerai volontiers contre la timidité de vos communions. Si vous attendez , madame , que vous soyez par- . faite pour communier , quand communierez-vous ? S'il faut être exempt de toute foibîesse et de tout péché véniel , vous ne vous approcherez pas sitôt de cet auguste sacrement : ne savez-vous pas que vous ne devez pas vous conduire vousmême ? Je vous crois la communion fré-^ quente très-avantageuse , pour ne pas dire très-nécessaire ; je vous crois hors de l'affection aux péchés véniels , que de bonne foi vous leur voulez faire la guerre, que vous desirez avancer dans la vertu , que vous pensez à l'éternité ; c'est pourquoi je crois le pain de vie nécessaire à votre ame : il étoit quotidien autrefois. Le
«;8 Let. de m. l'Ev. de Chartres
Concile de Trente dit , qu'il seroit à désirer que les fidèles communiassent tous les jours à la messe qu'ils entendent. Je pars, madame , cantent de votre maison : îe bien s'y établit de plus en plus : Dieu y est glorifié , et bénit votre ouvrage. Je vous donne de nouveaux missionnaires en forme , pour conduire vos dames , qui , seules y ne sont pas assez fortes.