LETTRE XXIII
Sur les dévotions particulières,
JE prie Notre-Seigneur , madame , qu'it' verse promptement et abondamment en vous son Esprit, puisque vous devez être un fanal pour tant d'autres. Le moindre retardement de votre consommation feroitun grand tort à l'œuvre de Dieu: allez donc en son nom , mais allez sans relâche. Si vous me demandez , pourquoi |e vous dis tout cela , je vous répondrai que je n'en sais rien , et que je ne veux point être sage avec vous. Nulle raison particulière ne me fait parler ainsi : mais je sais par expérience que Dieu, quand il nous fait certaines grâces , ne nous donne pas seulement le temps de respi-^
A Mad. de Maintenon. 9<>
rer , tant il se hâte de nous pousser dans la voie. Pour l'oraison , dont nous parlions , vous savez , madame , combien de fois je vous ai dit que des choses , trèsbonnes en elles-mêmes , ne doivent point être communiquées à certaines personnes qui ont besoin d'un autre aliment. L'abus de ces derniers temps est d'avoir trop divulgué les dispositions auxquelles Dieu attire quelques âmes , et de rendre ces choses communes à toutes celles qui sont dans la piété. Chacun doit se borner à manger sa portion , et non celles des autres. Ceux qui lisent certains états , fort éloignés du leur , s'imaginent y être , ou du moins veulent s'y mettre eux-mêmes , au-lieu qu'il n'y a que Dieu qui y mette véritablement. Delà naît i'iliusion, et ensuite on s'en prend à l'oraison pour tous les maux qu'elle n'a point faits. Quand le vous ai parlé et écrit de ces choses y c'est qu'il m'a paru que vous les goûtiez , et que vous y entriez avec attrait : du reste , je serois bien fâché de vous y vouloir mettre : les hommes ne doivent ni pousser , ni arrêter : ils doivent suivre Dieu pas à pas. Je le prie de ne permettre jamais que vous soyez'arrêtée dans votrp' course. On aiiroit besoin d'une santé forte et continuelle pour porter un état comme
îoo Let. de m. l'Ev. de Chartres
le vôtre : mais Dieu prend plaisir à accabler de tous côtés. Je vous l'avois bien dit , madame , qu'il nous pousse à bout ! Je le remercie du courage qu'il vous donne à mesure qi^. il vous exerce : y a-t- il une meilleure place , que d'être attachée sur la croix avec son Fils ? Les douleurs du corps humilient l'ame, et la tiennent dans une disposition de sacrifice : souffrir en paix , c'est s'immoler et faire régner Dieu, Quand on souffre , tout est fait , pourvu qu'on souffre sans résistance sous la main de celui qui frappe : au nom de Dieu , madame , ne négligez aucun moyen de vous soulager l'esprit et le corps.