‹ Lettres de Madame de Maintenon (volume 2)Chapitre 28 sur 80 · LETTRE XXIV · texte numérisé non relu

LETTRE XXIV

Sur les austérités.

JAi pensé à la consultation que vous me faites , madame , et j'ai demandé à Dieu , de vous répondre ce qui vous convient» La discipline , les ceintures , et les bracelets ne vous conviennent pas : il faut vous contenter des austérités de votre état , et de celles qui sont renfermées dans les commandements de

A Mad. de Maintenon. IOï

Dieu et de Féglise. Voici ce que dit le St. concile de Trente : Ceux qui sont justifiés , étant depenus les amis et les domestiques de Dieu ^ se renoupellant de jour en jour , et marchant de vertus en vertus , c'est-à-dire , mortifiant les membres de leur chair par Vobseri'ation des Commande^ ments de Dieu et de V église , leur foi coo^ gérant à leurs bonnes œuvres , ils croissent dans la justice qu^ils ont reçue par la grâce de /. C , et deviennent plus justes , selon cette parole : Que le juste devienne encore plus juste. Tenez - vous donc , madame,aux mortifications commandées, et aux bonnes œuvres que la foi et l'amour de Dieu vous feront faire , puisque les bonnes œuvres ^ que la générosité et la vertu purement naturelle vous inspirent , ne vous justifieroient pas de plus en pins , comme vous le désirez. Vous voyez par là l'importance d'avoir Dieu en vue dans tout ce que vous ferez , et pour parler le langage de l'évangile , comme il vous sera avantageux de con^ server votre œil toujours simple et lumineux de cette lumière que la foi et la charité répandent en l'ame fidelle : les austérités des religieuses carmélites ne sont pas de votre état , et vos bonnes œuvres ne sont pas de leur vocation :

îoiLet. de m. l'Ev. de Chartres

Que chacun marche dans la voie ou il a été appelle : Voilà , disoit St. Paul , ce que f enseigne dans toutes les églises. Maxime fondamentale pour notre avancement :

maxime qui réprime les plus grandes passions de Pambition , de la vanité mondaine , de l'avance , etc. et qui rappelle tous les chrétiens à l'ordre de la. volonté de Dieu , qui est la souveraine perfection. Votre âge de soixante-huit ans, vos infirmités , votre place , ne vous laissent pas la liberté de faire ce qu^on conseilîeroit à d'autres : vous vous portez bien aujourd'hui , madame , et demain vous aurez la fièvre : vous ne pourrez faire ce que Dieu attend de vous , si Ton vous pousse à des mortifications corporelles que votre délicate sanré ne peut soutenir : vous laisserez par là ee qu'un autre ne peut pas faire pour vous : les bonnes œuvres auxquelles vous êtes appliquée , en souffriront et manqueront peutêtre tout- à-fait par l'indiscrétion de votre confesseur. Ce fonds cependant est bien agréable à Dieu , de vouloir tenter tout ce qu'on jugera convenable à votre avancement , quelque austère qu'il soit. Je vous ^conseille d'être toujours dans cette préparation du cœur les justes : c'est une leiceilente prière jqui leurattire de grandes

A Mad. de Maintenon. 103

grâces. Vous savez que la manière d'écouter de Dieu , c'est d'exaucer , c'est de faire miséricorde. L'accablement de votre état , votre sujétion , les aotres peines inséparables de la prière assidue y et des bonnes œuvres que vous avez à faire 5 ce sont les mortifications de la chair de votre vocation 5 qui rendront les membres de votre corps des armes de justice , selon la parole de St. Paul. Vous n'êtes point obligée de jeûner en mangeant gras , et je ne vous conseille point de le faire ^ sans Mr, F. î^e rn^.ngez que des choses saines : ce sera une mortification journalière convenable à votre état. Pour ce qui regarde les commodités , et les délices permises , qui suivent la place où vous êtes , voici les règles des saints. Dans toutes les choses passagères de cette vie y. dont la loi de Dieu et celle de l'église lîjous permettent. d'u5er , il faut se conformer aux lîioeurs et à îa coutume des gens de bien avec lesquels on vit. Dans toutes CCS choses , ce 71' est pas F usage qiCcii en fait , mais la passion et P intempérancede celui qui en use , qui fait son péché : dit St. Augtutin. i\ ajoute , qu'il faut donc faire' ^me grande attention aux lieux , aux temps, aux personnes ^ pour ,lie pas- reprendra -îénnérairement Icuçs.

i©4 Let. de m. l'Ev. de Chartres

usages : car il se peut faire qu\in sage chrétien use sans passion et sans gourmandise , d\in mets délicat , et qu'un insensé brûle d'une honteuse flamme de gourmandise en désirant des oignons.

II n^ a point de personne sensée qui n'aimât mieux manger des poissons comme Notre-Seigneur , que de manger des lentilles comme Esaû. On ne dira pas que des bêtes soient plus austères que nous 5 parce qu'elles ne mangent que des nourritures grossières : car dans toutes les choses permises , ce n'est pas leur nature qui règle le bien et le mal de nos actions , mais la cause qui nous en fait user , et la manière dont nous en usons. Ainsi pensoit St. Augustin.

Qu^on ne contraigne point les riches , <^itîl dans un autre endroit , de j>ivre de la nourriture des pauvres : quils usent des viandes dont leur infirmité a accou» tumé de se servir : mais qu'ils s^ humilient et s^ affligent de ne pouvoir pas mieux faire. S'ils changent leurs usages^ ils deviennent malades : qu'ils usent des choses superflues^ en donnant aux pauvres ce qui leur est nécessaire : qu'ils usent de^ choses déli" cates , en donnant aux pauvres les choses utiles. L'évangile nous apprend que la justice ne consiste point dans l'abstinence i.

A MAD. de MaINTENON. 10^

ou dans le manger; mais dans la patience et Tégalité avec laquelle on souffre les privations , et dans la tempérance avec laquelle on use de l'abondance : cela s'entend hors le cas de précepte. Voilà de l'érudition : mais vous l'entendez à merveille : ainsi , madame ^ n'attribuez point l'ennui dans la prière et les autres défauts dont vous vous plaignez , aux manquements d'austérités que vous ne pouvez porter. Lisez le Chap. ÏIÏ de l'Imitation : Quelque] ois quand pous croye-^ que je suis éloigné de vous , fen suis le plus prés : quand vous cr oye\ avoir tout perdu ^ cest souvent le temps que vous gcigne\ le plus : tout n est pas perdu lorsque les choses arrivent autrement que vous ne pensie:^. Je connois vos plus secrètes pensées :

je sais qu'il vous est avantageux d'être quelquefois abandonnée et sans aucun goût de dévotion ^ de peur que vous ne me''tiez votre confiance en vous-même , et que vous ne vous laissiez aller à Torgueil , en vous croyant plus parfaite que vous n'êtes. Peut-être aussi dans vos peines recourez- vous trop tard à celui , hors duquel il n'y a ni secours qui défende , ni conseil qui profite , ni remède qui réussisse. Vivez donc reconnoissante d^s grâces inestimables que vous avez

jo6 Let. dé m. l'Ev. de Chartres

reçues. Qu^il n'y ait personne pins fidelîe à Dieu , que vous au milieu de la cour. Que la Foi , l'espérance , et la chnrité , soient l'ame de votre ame. Demandez à Dieu une bonne mort , la persévérance finale , et tout ce qu'il sait mieux que vous, vous être nécessaire. Soutenez, consolez , sanctifiez le roi , procurez la paix si vous pouvez : continuez à ouvrir votre main sur le pauvre : allez en confiance aux sacrements : Dieu ne permettra pas que VOUS' ayez la mort dans le sein , sans la connoître , et que vous mouriez dans un état si funeste. Approchez-vous de Dieu ; et je vous assure qu'il s^approchera de vous : quand vous ne le sentirez pas y son secours n'en sera pas moins effectif. Combattez toujours pour la foi , contre les nouveautés : car sans la foi , il est impossible que la religion subsiste dans Fétat : et la religion est la source de tous les biens.

A Mad. de Maintenon. ro7

Page 1