‹ Lettres de Madame de Maintenon (volume 2)Chapitre 42 sur 80 · LETTRE XLI · texte numérisé non relu

LETTRE XLI

Sur le roi,

JE suis bien content de vos redditions 5, madame ! je crois que vous ne serez point surprise : vous avez soin de vos comptes. Vous ne pouvez pas être toujours dans la ferveur , ni dans un haut degré d'union avec Dieu , ni dans des prières longues et réglées; mais par l'affoiblissèment où vous êtes quelquefois de corps et d'esprit , vous avez besoin de vous relâcher. Après avoir demandé à Dieu son secours , et lui avoir offert vos &ou£*

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frances , iî fant céder à votre b2soin>, en vous amusant de petites choses > en diss:!pant votre enniû, et en attendant, avec confiance et avec humilité , le retour de la consolation du ciel, et de la joiesensible deld. présence de Dieu. Il ne vous laissera pas toujours dans la sécheresse ,. et votre tristesse se cliangera bientôt en joie : il reviendra bientôt à vous. Il reviendra bientôt vous visiter ;. votre cœur sera dans une sainte alegresse 5 et personne ne vous l'ôtera : car lui seul la- ravit, quand il lui plaît ,pour nous éprou?- ^ ver. Dieu voit vos combats et vos contraintes , et il les récompensera. Le secret de. la vie chrétienne est aussi de le voir en tout, de lui rapporter tout, de faire un bon usage de tout ce qu'il ordonne. Or , tout ce qui n^est pas péché, est ordonné par lui. Il est vrai qu'il se propose différentes fins prochaines dans les choses qui nous arrivent : il veut , par exemple, que nous soyons quelquefois malades pendant un certain temps , afin que nous apprenions à souffrir , que nous obéissions aux médecins pour guérir, que nous ayons recours à lui pour nous y sanctifier, et pour donner aux remèdes . le succès qu'il juge le plus convenable ; I et tout cela 5 par rapport à notte salut

A Mad. de Matntenon. î^

et à sa gloire , qui est la fin dernière à laquelle tous nos désirs et tous nos soins doivent être subordonnés. Le chemin de la perfection est donc de nous conformer à la volonté de Dieu , en souffrant ce qu'il veut , et autant qu'il veut , en lui demandant sa giace , en travaillant à nous guérir sous son. bon plaisir , en lui offrant les remèdes pour qu'il daigne les bénir. C'est pour cela que David , après avoir adoré Dieu qui 1 humilioir , en. disant : €-est un bien pour moi , Seigneur , que vous m aye\ luLmilie\ demande i^ussi d'être délivré Je son humiliation : Euidoîine\-moi la vie , selon votre promesse. Il ^^x évident qu'il avoit Du u présent dans la souffrance , par ce qu'il étoit soumis à soufinr plus long temps s^il l'ordonnoit , et qu'il. Be demandoîi sa délivrance que sous son, bon pi-iisir. Je me suis un peu arrêté à, cet article important , afin de vous y affectionner.

Je ne puis attribuer à une autre source cette paix que vous avez si bien conservée dans vos peines et dans vos langueurs.. Continuez donc à dîre ces paroles del'Ecriture au fond de votre ccsjîr : // est h maître , qu^il fasse ce qui sera boa devant ses yeux ! il tue , et il vivifie : il conduit aux portes de. la mort; y et il en

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rappelle : il appauvrit et il enrichit : il humilie et il élevé : il prend le paut^re dans la poussière , pour le faire asseoir avec les princes dans un trône de gloire : car cest le Seigneur qui a fait les fondements de la terre , et qui a pose Vunivers sur les hases quil lui a faite s. Mon ame ne sera^ t-elle pas assujettie à Dieu , puisque mon salut est entre ses mains ?

Il ne faut pourtant pas , madame , que cette soumission aveugle vous jette dans l'indifférence : quand vous connoissez { bien clairement ce que Dieu veut y il ne faut pas vouloir autre chose. Quand , au contraire, vous ne le connoissez pas , il faut recourir à lui par la prière. Dieu veut, que le malade , qui ne sait pas le temps que Dieu a prescrit à sa maladie , ait recours aux remèdes pour le guérir ; que \ les affligés cherchent les consolations permises ; les personnes tentées , leur délivrance ; le voyageur, les conseils de son guide ; et quand tout nous manqueroit sans notre faute , il faut attendre de Dieu ce que les créatures ne nous donnent pas ; car comme il veut nous accorder son secours par les voies ordinaires qu'il a établies pour nous soulager , il ne nous manque pas aussi dans les choses nécessaires , lorsque nous avons épuisé les

moyens ordir.aîres de sa providence.

Je conviens que Dieu vous appelle à vous user pour les autres. Cependant discernez ce qui est nécessaire d'avec l'utile et le superflu. Vous ne pouvez pas donner votre approbation à tout ce que vous voyez : je crois même qu'il y a plus de choses à désapprouver qu'à estimer dans le lieu où vous êtes. Il faut aimer les personnes , et haïr leurs défauts : et pour parler le langage de St. Augusrin , il faut tuer les erreurs , et sauver V errant. Vous êtes dans une place supérieure : il ne vous seroit pas bon d'avoir les yeux fermés sur les défauts du prochain. La méfiance , les soupçons , les jugements même sont des actes de charité , quand la charité les inspire pour procurer le bien , ou pour empêcher îe mal. Soyez gaie avec le roi , surmontez votre tristesse ; vous n'en avez aucun sujet par rapport à vous :

et pour ce qui regarde \es afraires générales , vous n'y remédierez pas par la tristesse : au contraire , vous augmenterez îe mal , parce que vous deviendrez moins utile au roi. Dissimulez donc vos peines : ce qui est charité, est , à le bien prendre , vérité : faites lui aimer la vertu en la lui rendant aimable : je voudrois qu'il pût comprendre, en vous voyant

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qu'il n'y a de joie et de bonheur qu'en Dieu : il n'y viendra que par la Gomplaïsance que vous aurez à lui piaire dans les choses innocentes et permises. Consolez vous de ses imperfections , par les grandes perfections que Dieu lui a données. Il a une grande foi , beaucoup de fermeté pour le b^en qu il connoît , une grande droiture , une extrême fidélité à suivre les lumières de sa conscience» 1 un cœur généreux, une grande douceur» | et bien de la sagesse. Ces trésor^ 1 vierinent du cleî, et doivent vous réjouïr comme des présages de son salut éîerneL Dans la place qu'il occupe , on ne fait pas le bien que l'on voudroit , et on tolère les maux qu'on ne voudroit pas. Dieu laisse un contre- poids à la grandeur:! les rois le sentent bien : aussi , malgré ' tout leur orgueil , ils ont dans le fond de riiumiiité. Tout homme est imparfait en cette vie : la religion par votre secoura achèvera en celui que vous aimez » ce qu'elle aura commencé avec vous.. Mais ne croyez pas que cet ouvrage ^ un des plus difficiles dans les grands, du monde , fa^sse le progrès sensible i qu'on voit chez les Carmélites et à Saint- Cyr.

Jevoudrois, madame, ^ parler à. votre

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confesseur; il ne sait peut-être pas encore la sûi'eté qu'il y a avec vous , et la liberté que votre obéissance donne à notre saint ministère : il ne connoît pas encore assez votre simplicité et votre grandeur €n J. C. : d'ailleurs , il sait que le sacrement est d'une grande consolation pour vous , et que Dieu se plaît à se communiquer à vous. îl faut donc lever les obstacles qui pourroient s'opposer à la maturité du fruit que vous devez cueillir. Je le ferai à mon premier voyage , si vous le jugez à propos. Soyez humble , courageuse, douce ^ compatissante : sup^ portez les fbiblesses qu'il faut supporter : corrigez les vices que vous devez corriger dans les autres : ayez un grand zèle pour l'Eglise : ne vous découragez pas parles obstacles : aimez Dieu plus que jamais , et par-dessus tout : demeurez dans la paix 5 malgré les troubles de votre état : faites toujours du bien à tout le monde. Dieu vous a mise à la cour comme un spectacle d'édification , de douceur et de charité ; vous ferez plus par ces vertus , que les rois ne font par leur puissance et par leurs armées. Ce n'est qu'en aimant, qu'on répand la charité dans le cœur des autres : ce n'est qu'en s'humiliant , qu'on fait les grandes choses. Je suis , madame j

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mille fois plus à vous en N. S. que je ne le puis dire ; vous me feriez une grande injustice d'en douter.

LETTRE XLIL

État de Vame de la dirigée,

J'Ai lu , madame , vos deux redditions : votre cœur est fait pour Dieu : il ne sera jamais en repos qu'en Faimant. Vous apprendrez à l'aimer en l'aimant : vous avancerez tous les jours en l'aimant : vous le servirez mieux que jamais en l'aimant : vous sanctifierez le prochain : vous vous élèverez au dessus de vos peines : vous ferez les grandes œuvres de votre état plus efficacement : vous aurez trouvé le vrai secret de la prière , et tout le trésor de la vie en aimant Dieu de tout votre cœur , et votre prochain comme vousmême pour l'amour de lui. C'est la vraie excellence de la perfection : ne craignez pas , madame , de faire des actes vains et inuiîîes , en dîsaî>t comme le prophète : Je vous aime y Seigneur , je vous aime^ rai , ma force , mon soutien » mon asyle , et mon libérateur. Les âmes mondaines le diront vainement , parce qu'elles n'aiment

pas. Mais vous, madame, que Tamout* divin remplit et forritie depuis longtemps , vous aimerez Dieu en le disant : j 1 suffît que votre cœur le dise, ou le désire : car Dieu entend la préparation de votre cœur ; vouloir aimer Dieu , c'est l'aimer , quand on a le cœur comme le vôtre. Ce feu du ciel , que N. S. y a répandu , s'enflammera à la seule présence de Dieu. De là le mépris pour le monde, cette joie en méditant sur la mort , cette ardeur pour les bonnes œuvres , ce zeîe vif pour la vérité, cette faim de l'Eucharistie, cette sensibilité sur les divers événements des affaires de Dieu , cette affection pour le salut des anies , ce regret des moments qui semblent perdus , cette peine dans les distractions , la différence qui se fait sentir si souvent et si vivement entre les journées de Saint-Cyr et celles de Marly, C'est enfin de cet amour habituel que je sais que Dieu a enraciné dans votre cœur ^ que viennent vos crnintes des moindres offenses 5 et les plaintes de votre peu d'avancement. Vous avancez plus que vous ne le discernez : car l'amour de Dieu, quand il est véritable , n'est jamais sans agir : je vois croître , moi qui vous observée, la force de l'Esprit de Dieu , et toutes les vertus qui en sont les com-

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pagnes : je vous le dis pour exciter votre reconnoissance.

Je ne vous dirai rien , madame , des exercices continuels où je vois que Dieu vous met depuis que j'ai l'honneur de vous connoître. Je comprends que c'est là le contre-poids que sa sagesse et sa bonté a jugé nécessaire à votre sanctification. Je dis seulement un mot des peines que vous sentez par rapport au bien que vous ne faites pas , et qu'il semble que votre état vous empêche de faire, v Une personne w active dont l'état est d'agir continuelle- 9> ment , dit un des très-savants hommes , w et très-grand serviteur deiDieu , ne doit f> pas prétendre à la tranquillité, à la 9) paix , et au recueillement d'une per- 9) sonne solitaire , ni faire des efforts inu- « tiles pour y arriver , de peur de tomber w dans la lassitude , l'abattement et la >) tristesse , qui la rendroient à charge à w ceux aveclesquels son état la lie: ilsuiîit »5 de recounr souvent à Dieu par de ?) courtes éîévatioas ". Si vous aviez , madame , toutes les^ perfections , vous tomberiez peut-être dans un orgueil qui vous perdroit. Vous ne sentiriez pas si bien ce que Dieu opère en vous par sa bonté y quand il vous donne ce que votre eut semble vous refuser. Votre consolation

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t!on doit être, que vous pouvez aimer Dieu aussi partaitement que îes plus saints, solitaires , que vous pouvez même avec la grâce faire une abondance de bonnes œuvres d'un grand mérite.qu'ils nepeuvent faire. Vous êtesappelléeà aimer et à servir le prochain : c'est le partage des anges qui sont envoyés pour servir au salut de ceux qui se sauvent. Quand vous sentez en vous-même de la peine contre le prochain, c'est souvent l'amour de son salut , ie zeîe pour l'église qui vous cause de la peine. Vous pouvez pour son bien , et pour changer ces défauts , lui témoigner votre peine. La place (Tautorité où vous êtes , demande qu'avec un cœur rempli au-dedans de charité , vous ne paroissiez pas sî îîidulgenteet si facile au-dehors à l'égard de ceux qui en abuseroient. N. S. , qui étoit la chanté même , a fait des reproches et des menaces. La charité est prudente , elle ne se livre pas sottement à ceux qui abuseroient de sa bonté au préjudice de l'église , de l'état , et de ses frères ; elle n'est pas intéressée , à la vérité ; mais e'ie ménage les intérêtsde son prochain et les siens même , quand ils sont mêlés avec ceux du prochain. Enfin, madame, je conclus avec S- Augustin : Aime:{ et faites ce que vous youdrei:aime^ le prochain^haisseï ses vices. Tome IX. (15) H

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