‹ Lettres de Madame de Maintenon (volume 2)Chapitre 43 sur 80 · LETTRE XLIII · texte numérisé non relu

LETTRE XLIII

Sur la politique mondaine,

LE Seigneur ne se départira jamais de son alliance , quoi qu*en disent les jansénistes , condamnés par le concile de Trente avant que d'avoir paru. Dieu ne répand abondamment ses grâces sur certaines grandes âmes , que pour engager par elles une infinité d'autres. Dieu ne s'est pas contenté de vous donner unej vertu commune en vous faisant bonne parmi les bons : il vous en a donné une héroïque en vous faisant exemplaire parmi les méchants. Il vous fait luire au milieu d'une nation perverse , comme un flam-j beau dans la nuit. C^est à vous à qui ilj dit : Que votre lumière éclaire tellement] devant les hommes , qu*ils voient va "bennes œuvres , et qu'ils soient portés c glorifier Dieu, Vous avez besoin de patience , de douceur , de courage , d'humilité , de compassion , de zèle , de l\ prudence qui vient du Ciel , d'une grand* ardeur dans la foi , d'un amour de Die infatigable , et de persévérance dans J prière.

A Mad. de Maintenon. i6%

Votre patience vous rendra maîtresse <îe votre ame , votre douceur gagnera celles que Dieu veut vous donner. Je ne vous souhaite pas le courage qui prend les villes , mais celui qui force le ciel , et qui soutient ici-bas la religion. Je ne vois personne qui ait du courage : vous €n avez pour les combats de piété et pour les victoires de la religion. L'humilité sera votre force. Il vous faut des entrailles de compassion pour les foibles , votre zeîe doit être sans indignation , considérant toujours votre propre foiblesse , de peur d'être tentée comme les autres , et de tomber. Le pécheur , comme pécheur y doit être comme rien devant vos yeux : mais comme chrétien , il est peut-être plus que vous dans l'élection de Dieu. Demandez sans cesse la sagesse qui vient d'en-haut : Dieu vous communiquera des lumières inconnues à la politique : et soyez certaine que la chair et le sang ne sauroient vous révéler ce que Dieu vous découvrira , si vous êtes petite devant lui avec confiance. Je crains pour vos politiques de la cour cette parole du St. Esprit : Je perdrai la sa-^ gesse des sages , et je réprouverai la. prudence des prudents : apprenez à notre bon roi à ne pas feire cas de cette fausse

1^4 I^ET. DE M. l'Ev. de Chartres

sagesse , à ne suivre jamais dans ses conseils la prudence réprouvée qui s'élève contre Pévangile. St. Jacques dit que cette sagesse est terrestre et animale y diabolique , pleine d'intérêt , de passions , de déguisement , de fausses maximes. Elle n'est propre qu'à ttoubler !e Sacerdoce et l'Empire , à diviser ces deux puissances que J. C. a liées dans les royaumes chrétiens par un nœud indissoluble : elle forme les guerres , ravage l'église , profane le sanctuaire , favorise les méchants , persécute les gens de bien : et sous prétexte de Fintérêt du prince et de l'état , elle entreprend tout , jusqu^à soumettre l'église à sesloix , jusqu'à vouloir régler les fonctions les plus sacrées de notre saint ministère , sans craindre la houlette des pasteurs , ni celle du premier des pasteurs ; jusqu'à s'élever au dessus de la vraie sagesse , qui , seule , selon l'écriture , fait régner les rois : ce qui attire sur les états la colère de Dieu , qui est le plus grand de tous les malheurs.

C'est à vous , madame , à donner au prince de la défiance des conseils de cette fausse sagesse. Vous devez demander à Dieu de vous faire discerner ces conseils , et les forces pour les dé-»

A M AD. DE MaINTENON. i6$

tourner , ou les combattre. Je sais que vous ne pouvez pas tout faire , et que vous ne devez pas même faire toujours ce que vous pouvez : c'est dans les grands intérêts de Péglise et de l'état ;, lorsque vous voyez clairement le bien , qu'il faut employer votre crédit , et l'user même au service de Dieu , si la nécessité le demandoit. C'est alors qu'il faut pratiquer cette parole de l'Apôtre ; Oubliant tout le reste : courons ou Dieu, nous appelle. C'est principalement pour la foi , le fondement de tous les biens , que vous devez faire paroître votre zèle , votre courage y votre sagesse. Enfin , madame, aimez tendrement^ sagement , fortement Jesus-Christ et son église , et faites tout ce que vous voudrez.

Page 1