LETTRE XLV
Exhortations et Prières,
EsoufTrir jamais de peine au dedans, ni de contradictions au-dehors , n'est pas de la vie présente ; mais le privilège de la vie future.
Je vous conjure instamment , ô mori Dieu ! de me préserver de l'accablement des embarras du siècle , des nécessités trop pressantes de mon corps , des attraits dangereux de la volupté , et de tous les obstacles à mon saîut , afin que je ne tombe pas abatue sous un poids si pesant et si difficile : délivrez~moi , Seigneur, de ces misères qui m'empêchent de voler librement vers vous. O unique consolation de mon cœur ! tournez en amertumes tous les plaisirs , et modérez par l'onction de votre grâce toutes les peines qui pour- I roient m'arréter : que la chair et le sang ne me tourmentent point ! que le monde et sa gloire si courte , ne me séduisent i pas ! que le diable et tous ses artifices i ne me trompent point ! donnez-moi la i fbrcepour résister , la patience pour souffrir , la constance pour persévérer 1 boire»
A M®. DE MaiNTENOîT.. T7^'
manger, dormir, etc. c'est un pesant fardeau pour une ame fervente : donnezmoi d'être sobre , et modérée dans leg choses innocentes , de m'abstenir des criminelles , de garder les bienséances de mon état , sans excéder ni d'un côté ni d'un autre , et de ne m'écarter jamais de vos préceptes ni de vos conseils , et d'avoir la mesure de la justice.
Voilà cette mesure pleine eî entassée ,; que Dieu veut mettre dans votre sein . it faut , outrecette pleine justice du dedans y une abondante et très- édifiante justice au-dehors. Dieu vous a mise à la cour pour y briller par votre piété et par vos bonnes œuvres : il ne suffit pas de payer la dixme de la menthe et du cumin : il faut observer exactement la loi , la justice , la miséricorde. L^on ne voit presque à la cour que des demi-Chrétiens, qui ont pour règle Tévangile mitigé y ou plutôt corrompu par la coutume ; chrétiens qui veulent deux maîtres : vivre sous la loi de l'esprit , et sous celle de la chair ; dans la vertu y mais avec mollesse ; gagner les biens du ciel , en possédant ceux de la terre ; plaire à Dieu , sans déplaire aux hommes ; en un mot , bâtir une nouvelle cité entre Jérusalem et Babylone , où la charité règne de concert avec la cupidité»
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Dieu vous élevé pour les édifier ou pour les confondre , pour leur montrer que le juste vit de la foi au milieu du siècle , qu'il pratique PEvangile dans le centre du relâchement ; et que sans quitter la Voie droite , il sait remplir les plus grandes places quand Dieu le veut. Qui observe aujourd'hui votre sainte loi ^ ô mon Dieu ! vos élus qui la méditent jour et nuit , qui en font leur délices , leur conseil , leur règle , qui l'estiment plus que tous les trésors du monde , et qui , pleins de vos maximes , regardent comme une folie la sagesse mondaine. Rien ne prescrira contre la loi de Dieu , ni les opinions des hommes , ni les privilèges de la coutume , ni la contagion des mauvais exemples , ni les fausses bienséances , ni les impossibilités prétendues du siècle. Ne faites pas comme les Scribes et les Pharisiens , madame ! soyez fidelle aux plus grandes choses , donnez votre principale attention à vos principales obligations , et n'omettez pas les plus petites. Servez l'église et l'état : servez et sanctifiez le roi : soutenez Saint-Cyr : ne négligez pan les bonnes œuvres particulières que Dieu attend de vous. Quand vous faites de petites choses , dites à Dieu que vous voudriez en faire davantage : et quand vous
ferez les plus grandes , avouez-lui que vous êtes une servante inutile. Qu'est-ce que tout cela en comparaison de ce que Dieu a fait pour vous ^ et de ce qu'il paroît résolu de taire encore ? il vous comble de biens , il vous en prépare d'immenses , et vous ne lui donnez que la dixmede la menthe et du cumin. Les grandes occasions vous manquent souvent : quand elles se présenteront, ne les laissez pas échapper : préparez-les, ménagez-les, priez pour cela , rendez-vous sainte pour faire l'œuvre de Dieu ; attirez sur vous sans cesse la divine sagesse qui descend du père des lumières : et quand le moment sera venu de servir au bien public , pratiquez la miséricorde et la foi. Enfin , madame ^ que tout ce qui est juste , tout ce qui est pur , tout ce qui est aimable devant Dieu 5 tout ce qui est bon et parfait dans votre état , devienne Inoccupation de votre esprit.
Vous m'avez demandé si vous fdevez faire les communions qu'on vous a per-^ mises : vous craignez qu'il n'y paroisse de l'affectation : faites-les ; vous avez besoin de nourriture , et vous n'êtes pas hypocrite : il ne faut pas que nous cessions d'être bons parce qu^ le monde est mauvais : il sera fâché de votre régula-
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rite y mais ce n'est pas à lui que vous voii* lez plaire : le roi n'en est pas blessé , cela vous suffit.
Je ne sais pas ^ dîtes- vous , à quel point f offense Dieu dans mes impatiences inté^ Heures , lorsque les autres me déplaisent > Accusez vous-en dans vos doutes : votre confesseur vous éclaircira selon les circonstances particulières. Lorsque ces dégoûts et ces impatiences sont un dépit contre le peu de piété , de droiture , de bonne foi de ceux avec qui vous avez à traiter , et dont il est bon que vous connoissiezle caractère , à cause de votre place , pour pouvoir , dans les occasions , procurer le bien public , il çst. difficile que le mal soit grand , et il arrivera souvent qu'il n'y en aura aucun , quand il est sûr que vous ne voudriez faire de mal à personne , que vous voudriez servir chacun selon ce qu'il convient au bien public , et sur - tout quand cette impatience et ces dégoûts ne vous font rien dire ni faire au-dehors qui soit contre la charité ou la justice. Vous devez cependant toujours tâcher de vous exciter à la compassion pour eux, et de vous humilier vous-même par la pensée , que peut-être ceux qui vous paroissent si mauvais , vous précéderont au royaume de Dieu, Je vous
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mets au rang de ceux qui gouvernent , puisque par votre place vous avez tant de part aux plus grandes affaires. St. Augustin dit que les soupçons de ceux qui gouvernent , sont des soupçons de charité , et que ceux des autres sont des soupçons calomnieux. Comment pourroit-on gouverner , s'il n'étoit pas permis d'examiner la conduite des gens avec qui on a affaire, et si toutes les pensées qui viennent avec fondement à leur désavantage , étoient à rejeter comme contraire à la charité ? Il faut prendre garde de ne pas soupçonner légèrement ; il faut encore moins juger absolument sans une dé* position certaine de deux ou trois témoins irréprochables , ou une autorité de fait , ou Paveu du coupable.
Vous me dites être toujours distraite dans vos prières , et unie à Dieu dans vos occupations. Tâchez de vous mettre dans la présence de Dieu , en commençant vos prières ; éloignez-en tout ce qui vous distrait , si vous le pouvez, en vous défaisant de plus en plus des affections trop grandes aux choses innocentes qui vous occupent. Servez-vous des sujets d'oraison qui vous sont les plus propres , et qui vous touchent davantage : retournez souvent et fidèlement à Dieu , quaad
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Vous vous appercevez de vos distractions, et quelque peine que vous ayez , ne quittez pas roraison : souvenez-vous de cette parole de St. Augustin : Celui-là sait bien vivre , qui sait bien prier. Je ne puis finir sans vous réitérer que je suis en Notre- Seigneur tout à vous sans réserve , que je meurs d'envie de vous rendre quelque service utile , que votre ame m^est plus chere que je ne puis l'exprimer , que je crois plus que jamais tous les gens de bien intéressés à prier pour vous , et à être de plus en plus à vous , parce que vous êtes à J. C. , et par J. C. toute à Dieu.